L'Aéroport intérieur • Sérénité

Je suis presque honteux de l’avouer, mais contrairement à la plupart des gens, moi, j’aime les aéroports.
Tant qu'à me confesser, n'y allons pas par quatre chemins: j’apprécie jusqu’aux plateaux-repas servis à bord de l’avion. Hé oui! Je raffole de ces mini-buffets que l’on peut disséquer à son aise, n’ayant pas grand-chose d’autre au programme.

Dans le même ordre d'idées, il y a Je déteste les hôpitaux. Elle est bien bonne. Qui les adore? Évidemment qu’on ne fait pas qu’y naître et y guérir!
— C’est quoi tes plans ce soir, tu vas au cinéma?
— Je vais à la clinique!
— Oh génial, je peux t’accompagner?
De là à proclamer sa répulsion...

Faque ça me plaît d’aller à l’aéroport. Il faut dire que j’ai développé des techniques à cet effet. D’abord, ayant une PETITE tendance à l’anxiété, j'arrive trois heures avant mon vol. De cette façon, si je m’aperçois que j’ai oublié de quoi de crucial, j’ai encore la possibilité de faire demi-tour. Pas comme ce couple qui a loupé sa lune de miel à Hawaï parce que le mari avait laissé son passeport à la maison—et bien entendu, j'avais culpabilisé d’offrir un cadeau personnalisé plutôt que de participer à la cagnotte qui finançait le circuit.

Je raffole de ces mini-buffets

Sur place, je me débarrasse des formalités angoissantes (validation de l'horaire, des documents, passage de la sécurité), puis je gambade à travers les différentes sections et magasins, d’autant plus que je ne suis pas trop chargé: je voyage léger. Minimaliste de nature, j'ai prévu le strict nécessaire et rédigé une liste plusieurs semaines à l’avance, prenant plaisir à anticiper les activités, combinant les vêtements afin d’obtenir des tenues modulables et seyantes.


Donc je m’occupe en attendant le décollage. Je m’octroie un budget modéré destiné à la sélection d’une collation et d’un magazine; je furète, laissant libre cours à mon indécision, me permettant le luxe de ralentir.

Une fois muni de ces achats, je m’installe à proximité de la zone d’embarquement, pas trop proche car le voisinage de mes futurs compagnons tend à me stresser. Par exemple si les gens parlent très fort. Ou s’ils étalent leur barda sur trois sièges, laissent traîner des emballages, etc. Je choisis un fauteuil au sein d’un périmètre peu fréquenté et je lis un livre de poche (je garde ma revue flambant neuve pour l’avion)—ouvrage sélectionné souvent à la dernière minute la veille du départ, curieusement. Là, avec ma collation à portée de la main, ma lecture, et la perspective d’un périple riche en découvertes, émotions, et expériences inédites, je mesure ma joie.


Cette fois-là, cependant que je m’apprêtais à m’envoler vers la Belgique dans le but de rendre visite à mon cher Papa, chacune des conditions avait été cochée. Et pourtant, confortablement établi face à une immense fenêtre donnant sur un ciel bleu limpide… je ne me sentais pas heureux.

Au contraire: une désolation sourde, comme issue du fond de mon âme, alourdissait mon esprit et engourdissait inexorablement mon corps.

Je déballai mon pain aux bananes, mordis dedans encore et encore, et le fis péniblement descendre avec une petite brique de lait. Je reportai mon attention sur mon thriller psychanalytique—sans parvenir à me concentrer sur l’histoire. Je confondais les personnages, les lieux.

Soit: puisque ça ne passait pas, j’allais explorer mon ressenti. Oui, partir, c’est mourir un peu, a écrit Edmond Haraucourt. Oui, j’aimais ma vie, et je m’en absentais deux semaines durant. Cela comporte un côté effrayant. Toutefois mes affaires étaient en ordre, je ne partais que quatorze jours, et je nourrissais des projets excitants.

La tristesse insondable gagnait du terrain. Moi qui ne brillais pas par mon intuition, pressentais-je ma mort? Fallait-il renoncer? Je ramassai mon attirail et me dirigeai vers les toilettes où j'aspergeai mon visage d'eau froide, éprouvant aussitôt une volupté insoupçonnée. Ah, le pouvoir de l’action…

Ma place en zone tranquille était toujours disponible lorsque je reparus quelques instants plus tard. Chemin faisant je croisai une agente d’entretien; nous échangeâmes un sourire. Néanmoins, à peine assis, l’impression me submergea à nouveau. Une vague de mélancolie, opaque, insoutenable. Des pensées blafardes, nauséabondes. À quoi bon voyager, à quoi bon passer deux semaines en compagnie de ce père si affectueux que j’avais de toute façon abandonné? De combien de temps ensemble disposions-nous encore?

Sur le point de me mettre à pleurer, je me levai et repris la direction des boutiques. L’examen d'articles certes hors de prix, mais si pratiques me réconforterait sûrement (comme ces sacs messagers en cuir déclinés dans des couleurs introuvables ailleurs...). Ce fut le cas. Je m’offris même un carnet de voyage à pages alternativement blanches et quadrillées, avec des pochettes transparentes où enfouir les souvenirs. Je détournerais le bel objet, l’utilisant pour y rassembler mes notes de mieux vivre—entrefilets découpés dans des magazines, conseils de proches, listes diverses.

Il restait une heure avant le décollage, et je repris mon poste devant la grande fenêtre.

Immédiatement, une nouvelle attaque de désespoir m’assaillit, aussi puissante qu’une lame de fond. Cette fois, je ne pus retenir mes larmes. Bouleversé, je lançai un regard de détresse à l’agente d’entretien, qui repassait par mon secteur; il émanait d’elle quelque chose de sécurisant. Contre toute attente, elle s’approcha et s’adressa à moi d’un ton doux.

— Est-ce que ça va?
— Pas trop. Je ne sais pas pourquoi… je n’ai aucune raison de me plaindre, je pars en vacances…
— Ne vous inquiétez plus. C’est à cause de votre emplacement.

J’écarquillai les yeux en guise de réponse.

— Venez, il suffit de choisir le siège à côté, ajouta la femme en désignant l’espace à ma droite.

Je ne voulais pas la contredire. Ni m’occasionner davantage de désarroi—ainsi suivis-je son conseil.

— Vous voyez? demanda-t-elle ensuite paisiblement.

Qu’étais-je censé comprendre? Il faut changer de point de vue afin de considérer les choses autrement, comme le suggère le prof dans Le Cercle des poètes disparus? Quelle comique petite dame! Et quelle aimable expérience, cocasse, et profondément humaine... et cela, avant même d’avoir décollé.

Sauf que… mais oui. L’abattement m’avait quitté. Ça alors!

— Je ne saisis pas…
— Je travaille ici depuis des années, me répondit-elle en riant, agitant sa longue chevelure. Vous savez, les aéroports aussi ont une histoire…
— Ah oui…

Tout à coup, j’entendis qu’on appelait à embarquer—dans ma section spécifique qui plus est. Je n’eus que le temps de remercier ma récente camarade avant de m’encourir. Un peu plus tard, alors que j’attachais ma ceinture de sécurité, je réalisai que je ne connaîtrais jamais le passé du fameux fauteuil: je n’avais fait que transiter par cet aéroport et n’y remettrais vraisemblablement pas les pieds. En revanche, je me promis de vivre un excellent séjour, d’en savourer chaque instant, et d’en revenir grandi.




photo © Toni Osmundson