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L'Approche de la plage

Ses cheveux roux collaient à son crâne. Elle pouvait avoir la moitié de mon âge. Une chemise en jean et un pantalon de toile en lambeaux habillaient son corps émacié; en dépit de leur extrême usure, ses vêtements étaient propres. Seules sur la plage, nous nous regardions sans mot dire.

L'étrange femme s'approcha et leva le bras comme pour me toucher. Je ne réagis pas. Lorsque ses doigts maigres se contractèrent sur mon épaule, je demeurai immobile, malgré la douleur. Relâchant son étreinte, la femme tomba à genoux devant moi et se mit à pleurer. Je ne posai aucune des questions qui se bousculaient dans mon cerveau.

Peu à peu, elle se calma. Faute de mieux, je demandai:
— Comment allez-vous?

Sans répondre, elle plongea son regard vert dans le mien.
— Comprenez-vous ce que je dis? Quel est votre nom?

La femme plissa les yeux, comme si elle tentait d'interpréter les mots. Je mis la main sur mon torse.
— Michaela.

Le visage de l'inconnue s'éclaira. Elle opina de la tête. Se désignant, elle énonça:
— Yo-lan-da.
— Bonjour Yolanda. Allez-vous bien?

Aussitôt, elle se mit debout, indiquant le ponton du doigt. Seul mon bateau s'y trouvait encore amarré. Oui, je pourrais l’emmener au port. Mais si cette femme était folle? Si elle m'agressait, une fois sur l'eau? Elle ne paraissait pas violente, et puis, pourquoi attendre d’être en mer pour me faire du mal? À cette heure-ci en effet, les baigneurs étaient rentrés. Je ramassai ma serviette, l'agitai pour la débarrasser du sable et fouillai dans mon sac à la recherche de mon téléphone. Si je le rallumais, pensais-je en le manipulant, je pourrais l'utiliser en cas de danger.

…Yolanda considérait l'appareil avec perplexité. Lorsque la mélodie de connexion retentit, elle poussa un cri strident et s'encourut. Maudissant mon geste, j'enfouis le téléphone dans mon sac et marchai dans la direction qu'elle avait empruntée. Je dis son nom à multiples reprises en contournant le massif rocheux. De ce côté peu exposé de l'îlot, le sable humide, intact, s'étendait à perte de vue. Yolanda s'était-elle sauvée à la nage? Je songeai au corps délicat de l'inconnue, à sa maigreur, et à la force de ses doigts sur mon épaule. De combien d'endurance disposait-elle? À moins qu'elle ait escaladé la falaise? Seule une personne d'une remarquable agilité pourrait relever un tel défi.

À moins qu'elle ait escaladé la falaise?

Quand le soleil atteignit la lisière de l'eau, je me retirai.

Je contai mon histoire à la gendarmerie maritime. Plusieurs points donnaient à croire que cette femme vivait dans des conditions extrêmes. Avait-elle survécu à un enlèvement? Je le suggérai aux autorités. Sans le moindre indice, mon témoignage ne pesait pas lourd. Je convainquis un brigadier d'introduire le peu d'éléments dans un programme de recherche. La rousseur de Yolanda jouait en sa faveur. Malheureusement, aucun dossier ne correspondait.

Je regagnai quelques fois la plage, regrettant d'avoir effarouché l'inconnue. La belle saison touchait à sa fin. Ma retraite tombait cette année-là, et au fil des mois, puis des saisons, lors de simples randonnées ou de voyages plus conséquents, j'explorai les côtes adriatiques. Mon désir de retrouver Yolanda resta inassouvi. Par contre, j'éprouvai beaucoup de plaisir au contact de la nature, et cette période de ma vie s'avéra moins morne que je l'avais redouté.



photo © Shana Van Roosbroek

Téléphonie immobile

Pourquoi l'avais-je repéré, lui, en particulier? Était-ce sa veste de velours? Son habillement témoignait d'une certaine recherche, dénuée d'ostentation. Une chemise blanche, un pantalon de toile, d'épaisses chaussures de cuir. Je ne voyais pas bien son visage car, la nuque courbée, il se concentrait sur un téléphone intelligent.

On annonça ma station, et je quittai le wagon.

J'aurais aimé croiser son regard afin d'en deviner plus à son sujet — peut-être m’aurait-il remarquée. Dans un brusque mouvement d’audace, je m'approchai et louchai du côté de l'appareil. L'écran affichait les actualités: un camion de gravier avait endommagé un parterre royal. L'homme n'enchaînait pas avec le titre suivant. Peinait-il à déchiffrer les mots? Mais on annonça ma station, et je quittai le wagon.

Au bureau, une mauvaise surprise m'attendait. La couverture de l'édition d'avril était irrecevable. Aglaé, en larmes, me conta ses déboires amoureux. Malgré les circonstances, elle s'était pomponnée comme à son habitude. Une minijupe révélait ses jambes presque au complet. Un voile de soie transparente effleurait son soutien-gorge opaque. Si je m'habillais à sa manière, trouverais-je plus facilement un compagnon? Par ailleurs, pourquoi Aglaé ne travaillait-elle pas pour un magazine de mode? Elle possédait un don, je n'en avais jamais douté. S'investirait-elle plus si le domaine la concernait davantage? Une étude pâlotte occupait son bureau. On y distinguait un divan terne, posé sur un tapis blanc à longs poils. Un désastre. Je ne pouvais néanmoins pas la virer le jour de sa rupture — ni la semaine précédant la parution.

À la fin d'une grosse journée de bouchées doubles, je me sentais mieux. J’emportai les épreuves afin de les réviser encore un peu en cours de soirée. À cette heure-ci, le métro comptait moins de passagers. Et pourtant, incrédule, j'identifiai mon voyageur du matin. L'homme à la veste de velours. Appuyé contre la vitre, il fixait toujours sa machine. Levant les yeux, j'observai son visage. Son teint cireux laissait croire qu'il souffrait. Me penchant, je mis ma main sur son bras et m'adressai à lui d'une voix douce.

— Monsieur... Monsieur?

Mais ce simple geste suffit à le déséquilibrer. Il bascula sur le sol. Il était mort.



Photo © https://unsplash.com/photos/8mswK-LU5Vs

Téléphonie mobile

— Bonjour...
Élodie sursaute. Il ne lui semble pas connaître cette voix caressante, derrière elle. Elle compose un agréable sourire et se retourne. L'inconnu porte un costume gris à fines rayures. Il peut avoir quarante ans.

— Je ne te dérange pas?
Il ne s'adresse pas à Élodie. Un dispositif fixé à son oreille lui sert de téléphone. Il poursuit sa conversation sur le même ton et dépasse la promeneuse interloquée, sans lui prêter attention.


D'habitude, au parc, Élodie savoure les bruits de pas sur le gravier, le chant des oiseaux, jusqu’au bruissement des feuilles dans les arbres. Selon elle, les jacasseurs solitaires, c'est la fausse note. Coupés de leur entourage, ils s'expriment systématiquement plus fort que nécessaire.

Et puis zut. Élodie descend la rue de la Montagne, vire à gauche. Deux croisements plus loin se trouve le bazar. Pour une poignée de monnaie, on peut se procurer des assiettes, des bougies ou du matériel électronique. Élodie choisit un câble pour téléphone cellulaire. Sur le trottoir en face de la boutique, elle déballe son achat. Elle jette la boîte et la notice explicative dans une poubelle. Sans attendre, elle coince l'embout arrondi dans son oreille et enfonce l'autre extrémité dans la poche de son jean.

Ainsi équipée, Élodie parcourt le chemin en sens inverse. Elle monte la côte, débouche dans le petit parc. L'heure de pointe culmine. Tant mieux. Elle prend une grande inspiration et s'écrie:
— Oui, tu peux le dire! Ahah! Quelle histoire... Moi? Oui, j'ai rencontré ma nouvelle patronne... oui, pas mal du tout, figure-toi... attentive, bonne communicatrice...

Tant qu'à envahir le territoire, considère Élodie en arpentant les allées du jardin, autant rester positif.
— On m'a confié un projet intéressant, continue-t-elle. Je vais redécorer une maison de repos. Ils veulent quelque chose d'épuré, genre hôtel chic. J'adore l'idée. C'est vrai, quoi ! Il faut en revenir, de l'ambiance hôpital ou pension de famille à la Balzac...

Chouette, se dit Marwan, trois pas derrière Élodie. Elle a l'air sympa, celle-là. Métier créatif, sensible aux Aînés... L'avantage lorsque les gens parlent au téléphone, se réjouit-il, c'est qu'on peut les étudier facilement. Ils ne se rendent compte de rien!
Mais Élodie a changé de sujet. Un léger vertige la saisit. Ses affabulations la grisent, elle, si discrète en temps normal. Elle brode dans toutes les directions, ajoute l'amoureux de ses rêves.
— Carl est à Paris pour affaires. Je lui prépare une méga-surprise. On va fêter nos dix ans, tu te rends compte?

Dommage, pense Marwan en s’éloignant.




Photo © https://unsplash.com/photos/xQMBSGnoSn4