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Auprès d'elle • Toujours jeunes

J’avais choisi un établissement proche de chez moi, afin de pouvoir m’y rendre à pied. Simplifier, simplifier, simplifier: j’appliquais les trois principes de vie destinés à dégager du temps au profit d'activités essentielles, une philosophie édifiée par Henry David Thoreau au cours des deux années qu’il avait vécues au milieu des bois de Walden.

La résidence pour Aînés en grande perte d’autonomie comptait quatre étages, et une centaine de chambres individuelles. À la façon des annonces immobilières ventant la couleur de rideaux, la fiche descriptive évoquait un maximum d’éléments, quitte à friser l’absurdité (ils célébraient l'installation d’une machine distributrice). Ceci dit, je reconnais l’utilité de ne pas devoir courir au magasin du coin dans le but de se procurer un petit rafraîchissement, chose déjà à la limite de l’impossible pour une bonne partie des résidents, et chronovore lors de rencontres probablement trop rares, et trop courtes.

— Bonjour, dis-je à la réceptionniste après avoir franchi les portes automatiques de l’institution.

J’attendis que l’employée lève les yeux de son téléphone, ce qui me laissa tout loisir d’examiner son visage blafard encadré de cheveux pas très propres.

— Je dispose d’un peu de temps, et j’aimerais faire du bénévolat, énonçai-je dès qu’elle posa son regard sur moi.

Elle n’aurait pas eu l’air plus surprise si je lui avais mentionné que je me nommais Céline Dion.

— Euh…

Quelques fauteuils entouraient une table

— Je viendrais voir des gens qui ne reçoivent pas beaucoup de visites. Pensez-vous que ce soit possible? dis-je avec un sourire.

Ça l’était.

Contrairement à certaines chaînes d’établissements, je n’eus pas à remplir un formulaire en ligne et à répondre à mille questions telles qu’avais-je récemment perdu un‧e proche, ou exposer mon point de vue sur le fait de vieillir. J'approuvais que l’on protège les résidents, évidemment. Néanmoins, dans mon esprit, ausculter les cerveaux et psychanalyser les motivations se comparait aux procédures d’adoption et me paraissait moins pertinent dans ce contexte.

Après avoir discuté avec la propriétaire de l'institution et documenté mon identité, nous convînmes que je reviendrais au terme de la vérification de mes antécédents.


Quand je me représentai à la résidence, un vendredi matin, trois semaines s’étaient écoulées.

— Je suppose que vous pouvez aller au 31, chez Lucile Talbot, m'indiqua la réceptionniste de la fois précédente. Je ne crois pas qu'elle ait reçu de visite, depuis quatre ans que je travaille ici.
— Oh, wow… et dites-moi, y a-t-il l’une ou l’autre chose concernant Mme Talbot que je devrais savoir et que vous pourriez me transmettre?
— La résidente manifeste un début de démence, spécifia Laura. Peut-être pas l’idéal pour votre première expérience. En même temps, à ce stade précoce, une interaction classique demeure envisageable.

Je m’étonnai à part moi de ce qu’une réceptionniste semble aussi au fait du diagnostic des différents résidents. Mon ignorance bien admissible et mon jugement sur son allure expliquaient cela. En réalité, il était logique que la personne chargée de superviser les allées et venues soit informée des profils de chacun‧e.

Elle déclara:

— Un moment, je la fais chercher. Ça sera encore mieux que de monter la voir.

S’emparant du téléphone, Laura me fit signe de prendre place sur l’une des chaises agencées dans le vestibule. Quelques minutes plus tard, une dame âgée apparut au bras d’un aide-soignant en sarrau. Petite et frêle, elle portait une robe épaisse. D’un ton jovial, l’homme s’écria:

— Je vous l’avais dit que vous aviez une visite, Mme Talbot!

Sans brusquerie, je me levai, saluai l'employé et tendis la main à la résidente.

— Bonjour Madame! Je m’appelle Sabrina Pratt.
— Bonjour! répliqua-t-elle d’une voix aiguë.

Sans lâcher la seniore, son accompagnateur m’invita à les suivre. Une fois dans le foyer, nous tournâmes à gauche, après quoi l’aide-soignant s’immobilisa devant une porte et entra un code sur un clavier mural, débloquant l’accès à une salle commune. À l’intérieur, quelques fauteuils entouraient une table. Au fond d’un panier traînaient des gaufrettes emballées individuellement. L’homme soutint Mme Talbot pendant que celle-ci s'asseyait, puis il pointa un doigt en direction du fameux distributeur réfrigéré.

— Je reviens dans une demi-heure, ça vous va?
— Parfait, dis-je tandis que la résidente fixait le mur d’un regard éteint.

Je m’assis en face d’elle, patientai un peu, et me mis à parler.

— Bonjour… Bonjour, Mme Talbot. Comment allez-vous?
— Bah, vous savez… On manque de hérissons…

Je hochai la tête pour signifier mon accord. Mes connaissances se bornaient presque exclusivement à des productions artistiques (entre autres, Loin d’elle, la nouvelle d’Alice Munro, devenu un film réalisé par Sarah Polley; Still Alice, le livre de Lisa Genova et le film subséquent de Wash Westmoreland; Rides, le roman graphique de Paco Roca; mais également ce long-métrage rocambolesque magnifié par une fin sublime, Une Heure de tranquillité, de Patrice Leconte avec un scénario de Florian Zeller). Pour ce que j’en savais, il ne servait à rien de rectifier à l’improviste le discours de personnes atteintes d’une maladie neurodégénérative, une pratique qui ne parvenait qu’à souligner leur état, à les frustrer, voire à les humilier.

— Vous avez faim? dis-je en désignant le panier de biscuits.
— Jamais de la vie! Vous voulez m’empoisonner?
— Excusez-moi. Vous avez raison. Je suis venue en voiture, dis-je dans l’espoir de faire diversion, et de court-circuiter le flux négatif que j’avais provoqué malgré moi.
— Et?
— Et… j’avais envie de vous voir aujourd’hui.

C’était à peine discernable, cependant les traits fanés se détendirent. Interprétant cela comme un encouragement, je me levai, contournai la table et posai les mains sur le fauteuil à côté du sien.

— Je peux?
— Vas-y, ma chère. Pas de manières entre nous, voyons.
— D’accord. Merci… Écoutez. Je voulais vous dire… Vous êtes une femme remarquable. J’aime passer un moment avec vous!

J’étais gênée. Honteuse, en vérité. Quel projet idiot! J’allais seulement rendre la brave dame plus confuse. Se demandait-elle qui j’étais? Fouillait-elle farouchement dans ses souvenirs entremêlés? Qui donc incarnait cet être entre deux âges qui prétendait lui vouloir du bien? J'aurais clairement dû préparer des sujets de conversation.

Contre toute attente, Lucile Talbot répondit:

— À qui le dis-tu!

Malgré que cette formulation s'apparentait à un automatisme, j'y perçus quelque chose d’enjoué.

— Alors je voulais simplement vous féliciter, vous… vous remercier.
— Eh bien… c’est ça, être une maman.

Troublée, je savourai un instant l’atmosphère de poésie feutrée qui s’était infiltrée dans la pièce, avant de réorienter la discussion.

— Voulez-vous une boisson fraîche?

Je songeai trop tard à la controverse autour de l’alimentation. Me suspecterait-elle à nouveau de vouloir l’assassiner? En vitesse, j’annonçai:

— Moi, je vais prendre un Tropico.
— Moi aussi. Comme d’habitude! Tu vois, je me rappelle.
— Oh oui, formidable!

Je vais prendre un Tropico

J’insérai la monnaie dans la machine et reçus en échange deux cannettes turquoises ornementées d’un perroquet (une bénédiction, ce distributeur, en fin de compte, ainsi que mon habitude de conserver de l'argent comptant à l’intérieur de mon porte-monnaie). Cette boisson semblait réveiller des souvenirs; dès lors, je brodai sur ce thème.
— Quand je bois un Tropico, j’ai un peu l’impression d’être en vacances.
— Mais oui, tout à fait. Regarde-nous! dit-elle en ouvrant sa canette.

Elle précisa:

— C’est ça, être ta maman.

Ça alors. Cette fois, Lucile avait dit «ta» maman. À moi qui...
D’où avait-elle pu pressentir, à partir de quelle intuition, de quelle sensibilité inouïe avait-elle conçu de façonner cette alliance entre nous?

Nous buvions le liquide sucré à petites gorgées lorsqu’elle émit un «mmmh» sonore.

— C'est bon, n'est-ce pas?
— C’est parce qu’ils ajoutent du gravier, révéla-t-elle d’un air entendu.

Puis elle fit mine de se lever, et ce laps de temps correspondait à la minute près à la demi-heure convenue avec l’aide-soignant. Assurément sur certains plans, et en dépit de l’évidence, Lucile Talbot détenait de saisissantes aptitudes.



photo #1 © commande passée à Chat GPT.

L’Impitoyable Tueuse au caddie rouge

Dans le fond, madame Lefèvre, plus grand-monde ne la connaissait. Sa fille, Aurore, vivait à l'autre bout du continent. Elles se voyaient peu — généralement, quand la mère parvenait à réunir de quoi payer un billet d'avion.

Les amis de la dame âgée s'étaient dispersés au fil des années: Milton habitait une résidence en banlieue, Roselen avait suivi son mari dans son pays d'origine et Mathilde avait passé l’arme à gauche depuis longtemps. Les voisins de madame Lefèvre travaillaient à l'extérieur et rentraient trop tard pour la croiser, car elle se mettait en robe de nuit de bonne heure.

Seuls les commerçants la rencontraient régulièrement. Madame Lefèvre faisait ses courses tous les jours, à l'ancienne; munie de son caddie à carreaux rouges, elle se procurait un demi-pain, des légumes, un morceau de viande. Parfois, elle achetait de la crème glacée à la pistache, son dessert favori. Le jeudi, elle s'offrait le cinéma.
Parfois, elle achetait de la crème glacée à la pistache, son dessert favori.

Lorsque madame Lefèvre manqua à ses rendez-vous quotidiens, les boutiquiers la crurent grippée. L'absence se prolongea, et ils conclurent qu'elle rendait visite à sa fille. Au bout de trois semaines, ils s'alarmèrent. On alerta l'agent de quartier. Ce dernier trouva Bérangère Lefèvre sur son lit; le téléviseur était encore allumé, contrairement à elle, éteinte depuis près d'un mois.

Aurore Lefèvre arriva pour s’acquitter des formalités. Elle régla la facture du service d’assainissement et, avec un minimum d'émotion, tria les possessions de sa mère. Elle récupéra les albums photo ainsi qu'une théière de faïence. Dans l'annuaire téléphonique, elle dénicha une compagnie pour vider les lieux. Ils se déplaçaient gratuitement, garantissant en plus un paiement modique. Quelle aubaine!

À la vue des deux hommes au corps massif, Aurore se demanda s'ils n'allaient pas l'embarquer elle aussi. Ils lui jetèrent un regard indifférent, accompagné d'un grognement. À la fin, elle reçut une enveloppe qui contenait l'équivalent d'un mois de loyer. Aurore remercia, impressionnée par les visages indéchiffrables. Ensuite elle ferma à clé, glissa le trousseau dans la boîte aux lettres et héla un taxi pour l'aéroport.


Vitaly et Porter regagnèrent l'entrepôt. Le lendemain matin, ils livreraient les affaires de Madame Lefèvre à l'Armée du Salut. Ces modestes actions garantissaient à leur compagnie une respectabilité dont ils avaient grand besoin. En effet, nul mieux que le duo ne maquillait une scène de crime en deux temps, trois mouvements. Bien connus dans les cercles douteux, ils acceptaient les contrats de destruction, brûlant des fauteuils tachés de sang dans leur gigantesque incinérateur, ou des divans criblés de balles.

Mais Manoir, le chat de Vitaly, avait remis son repas ce matin-là. Des miaulements rauques s'échappaient de sa gorge irritée lors du départ de son maître. L'esprit ailleurs, le colosse posa l'autocollant avec les coordonnées de Bérangère Lefèvre sur un frigidaire appartenant à l'un de ses bons clients du crime organisé.

L'Armée du Salut n'avait pas que ça à faire et il s'écoula plusieurs jours avant qu'ils entreprennent l'inspection de l'électroménager. Au premier abord, ils prirent la masse sombre dans le bac à légumes pour un choux rouge gâté.

Ainsi Madame Lefèvre acquit-elle une notoriété posthume. À l'annonce du fait divers, les commerçants se souvinrent de son caddie à carreaux. À y réfléchir, il paraissait trop pesant pour être honnête. Les voisins évoquèrent sa sérénité proverbiale: à l'évidence, la dame accomplissait ses méfaits avec un flegme parfaitement professionnel. Quant à Aurore, elle déplora son minuscule héritage — d'autant plus révoltant que, sans le moindre doute, sa mère touchait des sommes considérables. Pour se consoler, elle prépara quantité d’infusions dans la théière de faïence. Hélas, toutes finissaient par développer une saveur âpre, celle des légendes que l’on propagerait dorénavant sur l’impitoyable tueuse au caddie rouge.



Photo © https://unsplash.com/photos/Q6uTgpjlE7A

Droit de pas sage

Quelle joie, rendre visite à Tim! Son secteur abrite encore des commerces indépendants et des restaurants sans prétention. De conception récente, sa coopérative d’habitation héberge familles, aînés et couples un brin bohèmes. Mon ami appartient à cette dernière catégorie, à cette différence près qu'il est célibataire.

Arrivée devant l’édifice, je sonne, puis monte au troisième étage. Une porte entrebâillée en face de chez Tim m’évoque ma voisine. Celle-ci ne prend pas la peine d’ôter les clés de la serrure quand elle rentre du travail, parce qu’elle ressort aussitôt promener son chien. J’ai appris à ne pas m’en inquiéter. Ici par contre, la curiosité brouille mon jugement. Ah, ravir un fragment d’intimité!

Ah, ravir un fragment d’intimité!

À pas feutrés, je m’introduis dans l’appartement. Consciente de mon indiscrétion, j'élabore une excuse: «C’était ouvert. Tout va bien?». Une déplaisante odeur de renfermé s’insinue dans mes narines. Le vestibule débouche sur une pièce sans lumière, rideaux tirés. J’en devine l’agencement à mesure que mes yeux s'habituent à la pénombre. Près de moi, contre le mur de droite, un buffet. Au centre, une table encadrée de fauteuils massifs. Sur les fauteuils… Sur les fauteuils, on dirait qu'il y a des gens... Je sens mon cerveau vaciller à l'intérieur de mon crâne.

Tout à coup, une porte s’ouvre, plus loin sur la gauche.
— Est-ce qu'on a faim? chantonne une voix d’homme.

Pétrifiée, je recule dans le vestibule et je ne respire plus. Aucune réponse n'émane du petit groupe. Le cœur battant à exploser, je fuis.


Une minute plus tard, blottie sur le divan de Tim dans son salon ensoleillé, l’aventure ne semble plus qu'un mauvais rêve. Mon ami déloge le sac en papier comprimé entre mes mains, en extrait les croissants. J’en profite pour l’interroger.
— Tu le connais?
— Pas beaucoup, répond-il en versant du chocolat chaud dans deux tasses. Il s’appelle Isidore! Isidore Carminsky. Il doit avoir près de quatre-vingts ans. Avec un petit accent.
— Tu crois qu'il séquestrerait des gens?
— Enfin Ninon, à cet âge?
— Des réparateurs de télévision, par exemple, ou des plombiers, dis-je à moitié sérieusement. Mais… même ligotés et bâillonnés, ils auraient essayé de m’alerter.
— Pas s'ils sont morts.


D'habitude, lorsque nous nous voyons, nous déambulons le long du fleuve, ou visitons un musée. Aujourd'hui, le projet s'impose. Pour attirer M. Carminsky hors de chez lui, Tim sonnera depuis le rez-de-chaussée, prétendant livrer un paquet. À l’arrivée du voisin, mon ami fera mine de relever son propre courrier. Il le retiendra pendant que je pénétrerai chez lui.

Et voilà que, l'œil collé au microviseur, j'observe Tim s’éloigner dans le corridor. Sous peu, un homme maigre émerge de l'appartement. Il coince une mèche de perruque derrière son oreille et procède en direction de l'escalier. «Rien ne m'oblige à y aller», me dis-je pour me rasséréner. L’instant d’après, je frappe, puis entre. Je n'ai que quelques secondes pour agir. Je demande:
— Il y a quelqu'un?

Silence. Je ne trouve pas d’interrupteur, mais discerne bien trois personnes, nanties de longues chevelures. Des femmes. Et si un acolyte me surveillait, dissimulé dans l’obscurité? Vite, je secoue une épaule vêtue d'un tissu soyeux.
— Madame ? Madame?

Totalement rigidifié, le corps bascule sur le sol. C’est alors qu’un éclat de voix me parvient de l’extérieur. Déjà! Pas question de rester une minute de plus ici, au péril de ma vie. Dans le corridor, Tim et M. Carminsky posent sur moi un regard effaré, chacun pour une raison différente. Je choisis l'attaque directe.
— C'est quoi, ces gens dans votre studio?
— Comment? Qui êtes-vous? Vous ne leur avez pas fait de mal, dites-moi?

Me contournant, M. Carminsky se précipite chez lui.
— Térésa, tu as dégringolé! s’exclame la voix mélodieuse. Tu n'as pas de mal? Et vous, Mathilde et Organza? Avez-vous eu peur? Là, je suis là maintenant.

Subrepticement, Tim et moi rejoignons l’octogénaire. Sous la clarté tamisée d’un plafonnier, il s’adresse à un mannequin peigné et maquillé avec soin. Les traits et jusqu'à l'apparence de la peau imitent à la perfection les attributs humains. Deux autres poupées grandeur nature complètent le tableau. Honteux d’avoir profané un tel secret, nous nous éclipsons alors, laissant M. Carminsky réconforter ses étonnantes protégées.



Photo © https://unsplash.com/photos/bMn3_CB4OCA

Catalogue 3D

Surprenant complexe résidentiel que ces amples cubes de béton, étagés le long du fleuve. Un astucieux agencement de terrasses et de baies vitrées préserve l’intimité des habitants.
Ce mardi, à dix heures quarante-deux, Mia pénètre dans son unité.

Un astucieux agencement de terrasses et de baies vitrées préserve l’intimité des habitants.

D’un coup de talon, elle se débarrasse de ses chaussures, et range ses clés dans son sac à main. Une fois dans le salon, la jeune femme s’immobilise: son châle aztèque recouvre partiellement la télévision. Elle fronce les sourcils. Une suggestion de l’homme de ménage, pour protéger l’écran? Passant le logis en revue, Mia ne remarque aucune autre anomalie. Aurait-elle déposé le foulard 
 sans réfléchir, par exemple en téléphonant? Cela semble vraisemblable, se dit-elle en haussant les épaules.

À onze heures dépassées de trois minutes, dans le cube adjacent, Nina rentre de promenade. Interloquée, elle contemple sa collection de lapis-lazuli sur la table basse. Ici aussi, décidément, quelque chose ne tourne pas rond. D’habitude, les pierres reproduisent le signe zodiacal de l’octogénaire. Alors pourquoi le dessin représente-t-il la lune? Les petits-enfants de Nina ont l’habitude d’y semer la pagaille; après leur départ, elle se plaît à recomposer l’image. Mais Jeremiah et Ela ne venaient pas aujourd'hui. Se pourrait-il qu’un micro tremblement de terre, doublé d’un hasard inexplicable… Pas de quoi s’inquiéter, tranche la dame — l'une des clés de son excellente forme.
Mais Luca n’a pas encore obtenu ce qu'il voulait. Un peu risqué d’enchaîner avec un troisième appartement, estime l’élégant sénior en crochetant la serrure. À peine deux minutes plus tard, il se faufile à l'intérieur. Personne. Aux aguets, il évolue d'une pièce à l'autre, étudiant la texture des rideaux, humant les bouquets d’orchidées. Il repère soudain un Solarik — ces fauteuils que tout le monde s’arrache. Curieux de tester le fameux siège, l’influenceur s’y écrase. «Oh… je pourrais m’endormir», pense-t-il, réprimant un bâillement. Il se lève à regret puis, cédant à sa manie, permute deux vases nichés au sommet d’un vaisselier. Dans l’escalier, il enlève sa perruque, et débouche bientôt dans le stationnement. Il s’enfuit au volant de sa Maserati.

Le soir même, Luca commande un fauteuil sur le site web du créateur hongrois. Il sélectionne la nuance vert forêt — pile ce qu'il faut pour compléter son bureau tapissé de bouleaux. Encore une fois, il va faire mouche.



photo: @ Maria S.J