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L'Agenda • Et si c'était vrai?

Je me promenais dans les ruelles étroites du Corso lorsque j'avisai une élégante boutique, légèrement en retrait entre deux maisons de brique. Il me restait un peu de temps avant de retrouver Carella, aussi j'en étudiai la devanture. Un splendide assortiment de cahiers et de stylos reposait sur une étoffe de velours rouge.
J'aurais bientôt besoin d'un nouvel agenda. Et si je me le procurais ici, en souvenir de mon voyage?

Je franchis la porte d'entrée, déclenchant un vif tintement. Un homme menu et qui portait un habit raffiné émergea d'une pièce située au fond du magasin.

Si, signore? Monsieur?
— Voglio guardare un po, per favore.
— Si, si, signore! Vorrei qualcosa precisa?
— Voglio un agenda.

J'avais pratiqué la langue italienne avec acharnement avant mon départ. Malgré cela, mon interlocuteur m'assigna une origine française. Dès lors, j'eus droit aux réflexions sur le pays et sa gastronomie. Je ne fis aucun commentaire, me bornant à observer le boutiquier. Celui-ci, voûté, pouvait avoir soixante ans; tel un casque, sa chevelure noire encadrait son visage bistre.

J'avisai une élégante boutique, légèrement en retrait entre deux maisons de brique.

Poursuivant après ce préambule, il m'annonça qu'il détenait un vaste choix d'agendas. Je m'attendais à découvrir un rayon de registres défraîchis, datant de plusieurs années, conformément à la désuétude des lieux. Comment en étais-je venu à penser de cette façon? Certes, je fréquentais des commerces spacieux, aussi éclairés que des blocs opératoires. Je me mis à inspecter les agendas.

Au bout d'un moment, l'homme me posa cette question :
— Voulez-vous un jour par jour?

Attribuant l’étrange formule à son français défaillant, je traduisis en mon for intérieur: «une page par jour». Je prends quantité de notes, traînant toujours un carnet duquel s'échappent feuilles volantes et factures à moitié couvertes par mon écriture. Une page par jour — pourquoi pas? Pourquoi pas deux pages par jour?

— Deux jours par jour, signore, c'est encore mieux.
Le vendeur inclina la tête et me sourit d'un air entendu.
— Deux jours par jour... Monsieur est connaisseur. Cela coûte plus cher.
— Allez, allez, ça ne me dérange pas.

J'arrivai un peu en retard à mon rendez-vous, muni d'un magnifique agenda au cuir ponctué de minuscules boutons.
Par la suite, alors que nous visitions une autre ville et que je m'habituais au pays et à sa monnaie, je réalisai que j'avais payé une somme colossale pour l'objet. L'Europe n’utilisait pas encore la monnaie unique, et je n'avais pas calculé à combien il me revenait. Une simple boisson valant déjà près de quatre mille lires, je ne regardais pas à quelques zéros de plus ou de moins.


En rentrant de voyage, j'enfermai l'agenda dans un tiroir de mon bureau et n'y pensai plus. Je faillis même en acheter un autre au mois de décembre. L'an nouveau approchait à grands pas ; je récupérai mon acquisition et inscrivis horaire et réunions aux pages adéquates. Je décidai que, puisque je disposais de deux pages pour chaque jour, celle de gauche servirait pour les événements de la journée, et celle de droite pour les notes.

Le premier janvier tombait un dimanche. En guise de réveillon, je m’étais contenté d’un de mes films favoris (de Rodrigo Garcia), aromatisé d'une orgie de profiteroles (à la crème pâtissière). Le lendemain, un lundi, je me rendis au travail à pied. Les rues désertes, imprégnées de brouillard et de silence, reflétaient l’atmosphère morne des débuts d'année. Peut-être aurais-je dû ouvrir à midi, me dis-je en déverrouillant la boutique. J’allumai les lumières et mis un disque de Leo Reisman pour égayer la librairie.

Mes employés n'arrivaient pas. Contrarié, j'appelai l'un d'entre eux.
— Allô? répondit une voix ensommeillée.
— Jin? Bruno. Où es-tu?
— …dans mon lit. Pourquoi?
— Parce que tu es à l’horaire depuis dix minutes.
— Un dimanche, premier janvier?
— Non, un lundi deux janvier.
Il y eut une pause, après quoi Jin éclata de rire.
— Tu m’as flanqué une sacrée frousse! Hé, le premier janvier, c’est pas le premier avril! Écoute, je me suis couché il y a trois heures, donc si tu permets, j’y retourne. On se voit demain.
Et il raccrocha.

Le doute s'insinua dans mon esprit. Plutôt que d’importuner un autre employé, je contactai le service de sécurité de la galerie. Au bout d'un nombre incalculable de sonneries, on me confirma la date du dimanche, premier janvier. Ça m'apprendrait à jouer les ermites! J'avais perdu le fil pendant mon congé. Je fermai le magasin et décidai de m'offrir un cappuccino pour me consoler. Mais, ne trouvant rien d'ouvert, je rentrai directement à la maison.


Peut-être aurais-je dû ouvrir à midi.

Après une bonne nuit de sommeil, je répétai les gestes du jour précédent, et cette fois, mes collaborateurs furent fidèle au poste. Jin fit preuve de tact en ne mentionnant pas l'épisode de la veille. Quant à la clientèle, elle se composa en majorité de personnes âgées, car nous leur proposions une réduction le lundi.

Je n’étais pas le seul à éprouver un peu de confusion, car mardi, plusieurs Aînés me réclamèrent leur ristourne. L’un d’entre eux insista et menaça de se fâcher; je finis par accorder le privilège, estimant qu’il n’avait plus toute sa tête. Toutefois, lorsque Jin autorisa lui aussi une exception, je lui en fis la remarque.
— Mais, Bruno, répondit-il, on est lundi!
— Oh, ça va aller, la petite blague, là! Tu te venges, c’est ça?
Mon collaborateur me fixa d’un air consterné. Quand il me soupçonna d’avancer dans le temps, je m’emparai des reçus de caisse. Lundi deux janvier, et non mardi trois. Une erreur du système? Y avait-il eu, mettons, une année bissextile? Le marchand de journaux me fournit la preuve de ce que je redoutais. Que se passait-il? Étais-je surmené? Une angoisse pernicieuse s’immisçait en moi, cependant je n’en montrai rien. Au soir, je bus quelques verres et m'endormis sur le divan, me figurant que je devenais psychosé, puisque j'hallucinais des événements jusque dans les moindres détails.

Le lendemain fut vraiment mardi trois janvier — à l'unanimité. Soulagé, j'offris des chocolats à l'équipe.

Le mercredi quatre, Jin se présenta à la place d’Alison. Cette dernière prolongeait sans doute son congé; autonomes et organisés, ils s'étaient arrangés entre eux. Enfin bon, j’apprécie que l’on me consulte, c’est une question de principe.
— À l’avenir, avertissez-moi lorsque vous échangez vos quarts de travail, dis-je à Jin.
— Mais je travaille toujours le mardi, Bruno!
Avec un petit air condescendant que je trouvai particulièrement déplaisant, il ajouta :
— Tu es sûr que tu vas bien?
J’avais remis ça: à en croire mon téléphone, nous n'étions pas mercredi, mais mardi. Sentant que ma raison vacillait, je battis en retraite.
— J'ai un mal de tête carabiné. Je ferais mieux de me sauver. Ça ira?
— Mais oui.
— Appelle-moi en cas de besoin.
— Promis!
Sans attendre, je décrochai mon manteau. L'air frais me revigora. Pourquoi s’inquiéter? Je consulterais un psychiatre, ou un neurologue. Peut-être me suggèrerait-on de passer un scanner.
À la maison, je me préparai une tasse de café et me mis en quête d'un thérapeute. J'optai pour une femme, pensant, peut-être avec sexisme, qu'elle envisagerait plus volontiers des diagnostics alternatifs à la folie. D’une voix posée, elle m’offrit de me recevoir l’après-midi même, à quinze heures trente. Je reportai l'adresse du cabinet dans mon agenda à la date du jour, sur la page de droite.
C'est alors que cela me frappa. L'homme aux cheveux de jais, la papeterie italienne. Deux jours par jour. Je me remémorai le prix astronomique payé pour l'agenda. Je ne me présenterais pas chez la thérapeute.

Je compris finalement que seule la deuxième journée subsistait, tandis que la première constituait une sorte de brouillon. Je pouvais faire n'importe quoi un jour sur deux, sans conséquence, à condition de tenir le compte correctement.

Évidemment, j'achetai un billet de loterie. Une fois enrichi, je demandai un congé sans solde aux propriétaires de la librairie. Je pris l'avion pour l'Italie et regagnai la petite ville de Cosenza, en Calabre. Je passai devant la cathédrale et déambulai à travers le Corso, me rappelant l'itinéraire de cette fois où j'avais rendez-vous avec Carella. J'eus beau interroger les gens et chercher plusieurs jours durant, je ne retrouvai jamais la papeterie.

Par contre, ce fut une très bonne année.




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Le petit Oracle de l’amour • Et si c'était vrai?

Moi, en fait, je n’y croyais pas. Néanmoins Sibylle avait envie d’aller, alors je me suis dit: pourquoi pas. De toute façon, ça ne signifierait rien. Il est évident que si un voyant avait la capacité de prédire la durée de vie d’un couple, il serait ultra-connu, en particulier dans le monde actuel. Cela dit, il s’agissait d’une modeste fête foraine, à l’ancienne. Établie sur une plaine à proximité de l’Isle-sur-la-Sorgue, la troupe se déplaçait de village en village, et nous étions tombés dessus lors de notre weekend dans le Vaucluse. Pas le style à chercher la célébrité, peut-être parce que très habiles à distraire, ils ne manifestaient pas nécessairement le talent et l’originalité qui les auraient amenés à se démarquer. Enfin, c’est ce que je me suis dit sur le moment. Aujourd’hui, je crois que leur manque de notoriété résultait plus vraisemblablement d'un mode de vie priorisant la communauté et la famille, plutôt que des abonnés.

L’extra-lucide (encore fallait-il qu’il possède réellement cette qualité) risquait-il d’influencer Sibylle? J’observai mon amoureuse, qui bondissait d’excitation dans la file d’attente. Clairement, elle y attachait plus d’importance que moi. Comme si elle allait obtenir la validation de notre union. Après tout, nous n’en étions qu’au début, nous sortions ensemble depuis quatre mois à peine. Je l’avais rencontrée à la garderie de Simona: elle y déposait son neveu, et moi, ma nièce. Parlez de destin! Malgré la récence de notre relation, je pense que l'on s’appréciait beaucoup. En même temps, un coin de mon esprit estimait que si elle me quittait après qu’on nous ait accordé trois jours, c’est qu’elle n’était pas la bonne.

Devant nous dans la file, un couple se tenait la main, deux hommes. En avant d’eux, une femme et un homme âgés. Décidément, l'affaire séduisait. Il faut dire que c’était un concept original—la longévité du couple, et pas un mot de plus.

Une caméra dissimulée au fond des yeux de l’animatronique

Le soir tombait tranquillement, et nous nous laissions gagner par le charme suranné des lieux. Ici, des ampoules montées en guirlande égayaient le passage entre différentes échoppes; là, des promeneurs bavardaient tout en grignotant des pommes d’amour. Une idée me vint. Et si le temps d'attente relevait de leur mode opératoire? et des comparses issus d’autres spectacles demeuraient disponibles afin d’étoffer la file, au besoin. Dissimulée au fond des yeux de l’animatronique d'accueil, une caméra nous filmerait, transmettant de précieux indices au divinateur. Mon sourire s’élargit. Je caressai le dos de Sibylle et la complimentai sur sa tenue, avant d’évoquer ses sujets de conversation préférés.

Lorsque ce fut notre tour, ma chérie glissa un billet dans la machine et le buste s’inclina, émettant un guttural allez-y. Nous écartâmes les plis du lourd rideau grenat et pénétrâmes à l’intérieur de la loge. Installé dans un fauteuil qui paraissait trop grand pour lui, un individu menu et sec à la peau hâlée nous invita d’un geste à nous asseoir sur les deux chaises en face de lui. Avec son visage creusé de stries et son costume usé de couleur noire, je lui donnai quatre-vingts ans. Affichant une indifférence distante, il saisit nos mains l’une après l’autre. Il les pressa contre les siennes, douces comme du papier bible, et bientôt annonça: «cent vingt-quatre jours».

Ah non!

— Oui, vous avez raison, Monsieur. Nous nous fréquentons depuis quatre mois. Selon vous, combien de temps dans le futur?
— Cent vingt-quatre jours.
— Et pour après? demanda Sibylle en éloignant son bras de son torse.
Mais le mystérieux petit homme ne répondit pas.
 — Écoutez, dit mon amoureuse. On ne le dira à personne. Sérieusement, maintenant. Vous ne savez pas? ce n’est pas grave.
À la suite de quoi il répéta, haussant le ton:
— Cent vingt-quatre jours!
Et il hocha la tête en guise de salut. La séance était terminée.

C'est dehors que nous nous le sommes dit pour la première fois.
— Je t’aime, ma chérie. Et je ne m’en vais nulle part.
— Moi aussi. Et moi non plus!

Ce fut comme si le drôle de monsieur nous avait posé un défi. Les jours qui suivirent, nous abordâmes des sujets importants. Souhaitait-on rester à Bruxelles, est-ce qu’on voulait des enfants, au sein de quelle spiritualité les élever—ce genre de choses. Au bout de quelques semaines, il fut clair que le bonhomme s’était trompé. C’était complètement fou, mais nous emménageâmes ensemble. Aussi, passé la trentaine, on se connaît mieux, on sait mieux ce que l’on désire. Nous avions discuté de l’organisation du quotidien, des tâches, de notre rythme de vie.

Cent vingt-quatre jours après la curieuse entrevue, on sonna à la porte en milieu de journée. Ma chérie avait-elle pris son après-midi? Ce n’était pas Sibylle, mais deux policiers à l’air sinistre. Ça, je ne l’avais vraiment pas vu venir.





photo © Robin Edqvist

Ma Petite Chambre en Vendée • Et si c'était vrai?

En dépit de la multiplication des options de logements abordables, j’étais resté fidèle à Madame Zinaïda. À raison de deux séjours annuels de trois nuits, j’avais tissé une relation avec la dame âgée, qui dissimulait sa gentillesse derrière une façade stricte, limite bourrue. Huit ans quand même: je suis un homme d’habitudes.

J’aimerais être un homme d’habitude, au singulier. Parfois, je me transformerais en femme. Je prendrais plaisir à me vêtir différemment, j’étudierais la réaction des gens. J’avais un jour croisé un individu aux cheveux coupés à ras; il arborait une barbe et une moustache discrètes, à la Steve Jobs. D’ailleurs, il portait un pull à col roulé noir. Et bien, dessous, c’était jupe droite jusqu’aux genoux, noire, avec des leggings et des Doc Martens de la même couleur. Et ça passait parfaitement: à part moi, personne ne le regardait. Mais je dérive de mon histoire. Pardon.

Je retrouvai l'aimable petite pièce

Oui, je m’offrais chaque année deux courts séjours en Vendée, consacrés exclusivement à ces occupations: promenade, lecture, et réflexion — parce que j’en avais besoin. Loin de Nathalie, loin des enfants; l’occasion d’une sorte de pause, pendant laquelle je restais joignable en cas d’urgence.

Cette année-là, Zinaïda m’accueillit avec affabilité. Son sourire révélait la douceur que j’y avais vue poindre au fil du temps. Le logement ne proposait qu’une seule chambre en location et je retrouvai l'aimable petite pièce, la fenêtre à carreaux cernée de rideaux tissés rouge et blanc, le bureau de bois et le lit si confortable. Je déballai mes affaires. Pas grand-chose en réalité, à peine une tenue de rechange, des produits de soin corporel, un livre et mon journal intime. Mon téléphone pour unique écran. Ensuite je descendis et, conformément à la tradition, je demandai à Mme Zinaïda si elle souhaitait se joindre à moi aux alentours de vingt-deux heures, pour un pousse-café. Elle accepta. Oiseau de nuit, la dame se couchait tard, se levait tôt, et accomplissait une sieste entre quatorze et seize heures. Je connaissais.

J’avais dîné avant d’arriver, et je m’installai dans le boudoir adjacent au vestibule, un minuscule arrangement composé d’un divan et de fauteuils réservés aux visiteurs. Je scrutais chaque fois les étagères garnies de livres — par quel concours de circonstances les ouvrages avaient-ils atterri ici? Ce Danielle Steel, était-ce un oubli de précédents vacanciers? Ou appartenait-il à la collection personnelle de Zinaïda? À moins qu’elle l’ait reçu en cadeau? Et ce titre de Zygmunt Bauman, alors? Se pouvait-il qu’une même personne ait lu et apprécié deux auteurs a priori si différents? J’adore plancher sur ce type d'énigmes.

Quelques journaux traînaient sur un coin de la table basse. D’ordinaire, je me passe de leur lecture, mais la gazette d’un village, c’est parfois sympa à feuilleter. Les nouvelles sont moins glauques. Le lectorat trouve de l’intérêt au rassemblement hebdomadaire de confection de compote ou à la naissance de jumeaux. Pas besoin d’avoir assassiné ses voisins ou de jongler avec les prix Nobel pour faire la une. Page quatre s’étalait un petit hommage à ma logeuse. Une photo, probablement prise par quelqu’un qui ne la connaissait pas très bien, la présentait sous un jour austère. L’auteur rappelait les origines russes de la dame, son arrivée en France cinquante-trois ans plus tôt, sa profession de chimiste. S’il fallait en croire l’article, Mme Zinaïda était décédée dans son sommeil, dix jours auparavant. Aussi ne fus-je pas étonné lorsque, contrairement à ce que nous avions convenu, elle ne me rejoignit pas pour le pousse-café.



Photo © Jonathan Borba

La Messe de midi quart • Et si c'était vrai?

À l’affût, brasseries et boulangeries guettent la fin de la cérémonie, prêtes à accueillir les affamés. Christiane reconnaît le  restaurant chinois, cadre d'innombrables souvenirs. Stationnées au pied de l’église, les voitures des fidèles masquent presque entièrement le parvis de pierre bleue. C'est la première fois que Christiane revient dans la petite église qui préside à son ancien quartier.

Elle pénètre à l’intérieur de la construction religieuse. Pour se rendre à l’avant, par réflexe, elle contourne la masse des participants. Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine puis scrute la foule, à la recherche de visages familiers. Subsiste-t-il encore l’une ou l’autre de ses connaissances? Pourquoi pas! Tout à coup, ça y est, elle identifie Arthur; celui-ci remarque sa vieille amie et se dirige vers elle aussitôt.

— Chris! Quelle fantastique surprise! Je ne savais pas… Comment vas-tu, dis-moi?

Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine

— Prodigieux, comme tu peux l’imaginer.
— Mais oui… Quelle joie de te retrouver. Quand es-tu arrivée?
— Il y a deux mois.
— Déjà? et Louis, où en est-il? demande Arthur doucement.
— Louis se porte bien, compte tenu. Je l’attends, en quelque sorte.

Un moment s’écoule tranquillement pendant que, derrière l’autel, le jeune prêtre parle de Jésus.

— De mon côté, poursuit Christiane, je n’arrête pas d’apprendre!
— Je te préviens. On ne s’habitue pas… même au bout de quatorze ans, mon éblouissement perdure, pareil au commencement.
— Je te crois.

Observant l’assemblée, Chris enchaîne:
— Comme ils paraissent graves!
— Que veux-tu. Un jour, peut-être… Oh, au troisième rang, il y a Jeanne.
— T’as raison! C’est Jeanne!

Arthur à ses côtés, Christiane s’approche de la femme qui caresse un morceau d’étoffe colorée. Le mouchoir de Lucie, réalise la visiteuse. Elle en possédait toute une collection à l’effigie des monuments parisiens. L’arc de triomphe, la tour Eiffel…
— Et si on l'appelait, Lucie, justement? Ça réconforterait sa maman, suggère Arthur.
— Écoute, j’ai l’impression qu’elle n’en bénéficierait pas en cet instant précis... qu'en penses-tu?
— D'accord, je me fie à ton ressenti.
— Eh! une rangée en arrière! C'est Mitch?
— Absolument! même que la dame à sa gauche, avec le serre-tête bleu, est sa compagne actuelle.

Les deux amis déambulent discrètement jusqu'à frôler leur point de mire.
— Elle a l’air très douce, est-ce que je me trompe?
— Une crème. Je suis si content pour lui—et pour elle!
— S’ils savaient qu’on les épie! pouffe Christiane.

L’orgue inonde l’église de son ampleur magistrale: la messe se termine.

— Il leur suffirait de croire, déclare paisiblement Arthur. On ne peut pourtant pas dire que le message s’est perdu! Combien d’entre eux le répètent quotidiennement?
— Note, réfléchit Christiane, certains le pressentent… vois, dans la partie droite, l’homme au sac à dos vert.
— Quel superbe sourire. Oui, en voilà un qui a la foi. Allez, on y va?

Tous deux se volatilisent, en route vers de nouvelles aventures, ne laissant derrière eux qu’un parfum floral à peine discernable.



photo © DDP

Poste restant • Et si c'était vrai?

Et soudain, entre deux gigantesques piles de livres, Cassandre repère un bureau à cylindre coiffé de minces tiroirs. Sur la surface de merisier, quelqu’un a posé un téléphone en bakélite. Cassandre imagine des persiennes obturant des fenêtres, un cabinet de détectives, des héroïnes en bas nylon. Elle pose un doigt dans l'enfonçure d'un chiffre et enclenche le mécanisme rotatif, qui émet un sonorité saccadée. Elle tripote l'appareil, à la recherche d’une étiquette de prix. Enfin, elle interpelle l'antiquaire, qui lève les yeux de son catalogue.

— Bonjour! c’est combien?
— Vous ne voulez pas savoir s'il fonctionne?
— Euh, si.

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

— Il marche à la perfection, dit le marchand. Je vous le fais à trente-cinq euros.
— Trente-deux?
— Vendu!

Enchantée de son acquisition (l’encouragement parfait pour sa détox digitale) ainsi que de la petite remise, Cassandre remercie et, d’un pas vif, regagne son appartement. Elle dépose le paquet sur la table du salon et commence par consulter la messagerie de sa ligne fixe. Ensuite, elle débranche le téléphone et le remplace par celui de bakélite. Quel style! Il a belle allure sur le buffet, à côté de l'abat-jour. Cassie appuie le cornet contre son oreille. Pas de tonalité. Une question de réglage, sans doute. Elle demandera à quelqu'un qui s'y connaît; au pire, elle s'adressera à l'antiquaire.

Maintenant, Cassie examine le ciel. Elle ferait mieux de se préparer. Elle choisit une robe dans la penderie, applique un trait de crayon sous ses yeux. Elle glisse à l’intérieur de son sac le livre qu'elle compte offrir à ses amis. Au moment de franchir le seuil, elle constate qu'elle n'a pas rebranché le téléphone—l’ancien, celui qui fonctionne. Tant pis.


À minuit sonnantes, telle une Cendrillon de déluge sous la pluie torrentielle, Cassandre réintègre son logement. Ouf! Quelle bonne soirée—quels bons amis. Elle suspend son manteau trempé dans la cuisine et se réfugie sous une douche brûlante. Après avoir revêtu son pyjama, elle sonde une fois de plus le cornet de bakélite, par acquit de conscience. Intriguée, elle discerne une tonalité intermittente, signe d'une communication enregistrée par le répondeur électronique. Bienvenue sur le réseau?

— Vous avez un nouveau message. Premier nouveau message. Reçu lundi 18 mai 2019 à quinze heures douze.

La date remonte à plusieurs années. Cassandre patiente jusqu'à l'arrivée du message—a-t-il jamais été entendu? Elle s'amuse à en deviner le contenu. Une réservation disponible à la bibliothèque. Un rendez-vous confirmé chez le dentiste. «Cavalier bleu est libre ce soir». À moins que le texte lui soit destiné, catapulté par une secousse informatique? C'est alors que la voix issue du passé s'élève distinctement.

— Allô ma Cocotte? C'est Mamie.

Cassandre frissonne; en même temps, de chaudes larmes inondent ses joues.

— Je t'aime et je serai toujours près de toi. Ne l'oublie pas, d’accord?

Après une pause, on entend:

— Au revoir, ma Cocotte!

Profondément émue, Cassie réécoute maintes fois l'inimitable timbre. Elle enregistre l'intervention sur son cellulaire. Après un long moment, elle raccroche.

En s'éveillant au matin, elle s'interroge. Aurait-elle rêvé le merveilleux épisode? Tout en s'habillant, elle prépare du café. Elle remplit le lave-vaisselle, puis la machine à laver, reculant le verdict. Finalement elle s'installe sur le divan et, le cœur battant, saisit l’appareil. Le message se déploie, intact. Cassandre l'écoute à multiples reprises.

Obéissant à une intuition, elle ouvre le dernier tiroir de la commode, celui qu'elle consacre aux souvenirs. Billets de concerts, autographes, cartes postales... Voilà le faire-part de sa grand-mère. Et… oui. La date du décès correspond à celle de son appel. Cassandre tente alors de joindre sa sœur, mais elle n'y parvient pas. Sans penser à utiliser son cellulaire, elle échange les deux téléphones fixes.

Lorsqu'elle les permute à nouveau, le message a disparu.

Au fil des semaines, Cassandre répète la manœuvre, mais elle ne reçoit plus d'autre communication. Un jour, elle emballe l'objet et le ramène au magasin.

— Vous aviez raison, dit-elle à l’antiquaire. Il fonctionne.

Le marchand la regarde fixement.

— Je vous le rends, ajoute Cassie.
— C'est aimable à vous. Combien en voulez-vous?
— J'ai déjà été payée.

Cassie observe l'homme qui manipule l'appareil avec des gestes doux, comme s'il s'agissait d'un petit animal. Elle lui sourit, puis s’efface, refermant doucement derrière elle la porte de la boutique.




photo © Alexandr Popadin

Constance ou Solange • Et si c'était vrai?

Je ne me rappelle pas avoir jamais déploré d’ajouter une année à mon âge. Ça peut sembler radical, mais que sont quelques rides—le droit de ralentir un peu; une pointe de sagesse supplémentaire—comparées à un‧e jeune emporté‧e par la maladie, ou un enfant qui se prostitue en échange d’un sandwich? En toute simplicité, à mon anniversaire, j’éprouve de la gratitude parce que je suis en vie et en bonne santé. Parce que je suis aimée, que j’ai un toit, assez d’argent pour vivre confortablement (même si raisonnablement), et une passion créative.

Cette année-là, j'avais reçu des témoignages d'affection et, au soir, mon mari m'invita au restaurant. C’est au moment de conclure notre repas d’un gâteau Boston que Scott déposa sur la table un paquet carré... qui contenait un flacon de mon eau de toilette préférée, Mûre et Musc, de l’Artisan Parfumeur: un luxe original, que je me refusais depuis des années.

un flacon de mon eau de toilette préférée

— Waouw! Mon Chéri!

Sans attendre, j’appliquai une goutte de la précieuse fragrance sur chacun de mes poignets.

— Comment as-tu deviné? demandai-je.
— C'est grâce à ta tante!
— Aaah, ma tante! Vive la famille!

Je m’étonnai vaguement que Scott ait contacté Solange. Les discussions avec ma marraine, la sœur de ma mère, se raréfiaient ces derniers temps. Enfin, c’était une bonne nouvelle. Tel un serpent qui se meut par ondulations et replis successifs, la famille dilate puis resserre les liens, par à-coups.

— Et vive Facebook! renchérit mon époux.

Si Solange avait effectivement fini par vaincre ses réticences par rapport à Internet (nous communiquions par courriel), j’ignorais qu'elle s’était mise aux réseaux sociaux.

— Donc Solange, ça?
— Non, pas Solange. Constance!
— Bouff, lâchai-je en projetant des miettes de dessert alentour.

Je ne me souvenais pas d'avoir abordé avec Scott le fait que ma mère avait eu une deuxième sœur; d’autant que cette dernière était décédée une vingtaine d’années auparavant. Il s'avéra que lors d’une de mes détox digitales de quarante-huit heures, mon mari avait publié un appel au cadeau idéal sur ma page de profil Facebook. Une dénommée Constance suggérait le parfum en question, qui pour elle ne s’associait encore qu’à la minuscule maison créée par Jean Laporte. Se présentant comme l'autre tante, elle avait précisé avec pas mal d’à-propos qu'elle était une parente très éloignée.

Nous rentrâmes chez nous au trot. Scott se connecta et chercha sa mystérieuse correspondante, sans succès. Il vérifia alors le contenu de sa messagerie, mais les interactions avec Constance s'étaient volatilisées. Il ne restait plus aucune trace de ma douce tante, si ce n'est l'arôme exquis que, grâce à elle, je propageais désormais.


photo © William Bout

My Own Private XDDL • Et si c'était vrai?

Curieux. D’habitude, je sculpte des proches, famille ou amis; parfois, des individus issus du show-business. Là, les traits évoluent graduellement sous mes doigts, mais je ne visualise pas encore de qui il pourrait s’agir. Il arrive en effet que je commence sans projet spécifique, modelant l’argile un peu au hasard. Même si je réalise par la suite que l’intention était là dès le départ, je tarde à identifier l’objet de mon travail. Ainsi dans le cas de ce faciès espiègle que j’avais baptisé Amanda. En fin de compte, je reconnus Lauren Tewes interprétant Julie McCoy, la pétillante directrice de croisière de la série télévisée La Croisière s’amuse. Dans un autre ordre d’idées, ce que je considère comme une de mes plus belles réussites — exécutée tout à fait consciemment cette fois — consiste en un minois dont l’apparence se modifie en fonction de l’endroit où l’on se place. Pour moi, la pièce incarne la petite-fille de M. Linh, celle-là même de l’inoubliable livre de Philippe Claudel.

Les jours passent et je dois dire que le suspense perdure. À mesure que les traits en cours de modelage se précisent, j’admets qu’ils sortent carrément du lot. De un, j'opte la plupart du temps pour des femmes, ou à la rigueur des enfants, comme les trois fils de ma sœur. De deux, ce visage ne me rappelle strictement rien, ni personne. Ovale, avec une ligne frontale haute et des sourcils fournis qui descendent bas, encadrant des yeux légèrement tombants au regard réflexif. Le nez est droit, son extrémité charnue, et la bouche forme un pli neutre à l'arc supérieur prononcé, plus arrondi que pointu. J’ai inséré quelques rides de front et de sourire, ainsi que des pattes-d’oie.
Inconnu au bataillon. 
Ça changera peut-être; qui sait si la prochaine fois que je soulèverai le linge humide, je ne m’exclamerai pas: «Grand-oncle Viktor!».

Si je suis complètement honnête, il me faut avouer que cette physionomie me met un chouïa mal à l’aise. En même temps, je ressens une pointe de fierté. Indéniablement, je suis en train de créer quelque chose, et ma production a de la personnalité. L’Authentique Inspiration, celle des Maîtres, me gagnerait-elle? Consacrerais-je le reste de ma pratique à façonner des œuvres ingrates qu’acclamera la critique? Je pense aux artistes de l’Antiquité. Également, qui oserait se vanter d’orner sa cheminée d’un buste du Dr House plutôt que d’un politicien chafouin de l’empire romain?

En parlant de chafouin, décidément, cette tête ne me dit rien qui vaille. Même, je me sens vaguement incommodé en sa présence. Au lieu de me dépêcher en direction de l’atelier dès l’éveil et d’y amener mon cylindre de café, je me mets à boire la première tasse au salon, puis la seconde, différant le moment de la confrontation. C’en devient ridicule. Mon loisir prend de plus en plus l’allure d’une corvée.

Enfin, un jour, je dégote dans une boutique à prix réduits une paire de lunettes à cercles invisibles et branches métalliques. Je lui en chevauche le nez, et la sculpture, déjà sèche et nette, est achevée.

Ai-je envie de conserver une face anonyme? bof. Mettons-la de côté pour le moment. Je produis des formats modestes, et mes œuvres non-données s’alignent le long des étagères de la minuscule pièce qui me sert d’atelier. J’ai un peu de quoi voir venir, par contre je ne compte pas en faire une habitude. Je souhaite que créer demeure un plaisir. En outre, je préfère savoir à qui je consacre mes périodes de création (deux ou trois heures en matinée, vive la retraite!) et mon argent (l’argile ne poussant pas sur les balcons).

Après coup me vient l’idée d’altérer la figure mystérieuse, chose que je ne fais jamais en temps normal (à l’exception de l’ajout d’une cicatrice sur le front de ma belle-sœur). D'abord je supprime, comme s’ils avaient été épilés, les sourcils si particuliers. Puis, je les replace comparablement à l’origine et je rase le crâne inconnu.

Et soudain, je sais qui c'est. Je dépose ma tasse de café, transfère quelques modèles exposés au premier rang (j’ai pas mal produit ces derniers mois) avant de trouver celui que je cherche. Ensuite, je me précipite sur ma tablette afin de comparer les physionomies — je m’emballe certainement…

j’ai pas mal produit ces derniers mois

À la recherche d'un lien, je scrute les journaux avec fébrilité. Le père de famille a-t-il résidé à Quimper, où vivent mes cousins germains? Sa fuite l’a-t-elle mené en Bavière? nous sommes-nous côtoyés au pied de fjords norvégiens? Au fil du temps, je glane des éléments biographiques à coup de podcasts et émissions spéciales. Je passe en revue quantité d’articles sordides sur Internet, et m’abonne à des mensuels d’enquêtes et faits-divers — sans résultat probant en dépit de l’effarant monceau d’information publiée à son propos, et dont j’ignore le ratio mensonge / vérité.

Finalement, je ne vois pas où nos routes se sont croisées. Dans une vulgaire chaîne de restauration autoroutière? Je me persuade que j’exagère la ressemblance, pourtant sidérante, entre le visage que j’ai composé et celui du Français recherché depuis des années, soupçonné du meurtre de sa femme et de leurs quatre enfants. Et si l’évolution de ma sculpture rendait fidèlement compte des différents stratagèmes dont a usé le fugitif pour brouiller les pistes?

Une nuit, je m’éveille en sueur. Et ce guide de randonnée écologique à Savannakhet, en janvier dernier? N'affichait-il pas un renflement mammaire inattendu? Celui-ci serait-il dû à une thérapie hormonale féminisante? Si j'y retourne, serais-je sois cette fois accueilli par une dame avenante, dont l'entreprise aura prospéré — prospéré? ah non, ça, sûrement pas.



Photo © Pelayo Arbués

L'Heure du temps • Et si c'était vrai?

La dame rousse pénétra dans la boutique et se dirigea droit vers la caisse. Après nous avoir salués, elle déposa une boîte sur le comptoir et déballa un affreux bibelot. Je reconnus l'une de nos horloges dorées. Tout en elles symbolisait le mauvais goût, des fioritures mal peintes jusqu'à la confection de plastique imitant le métal. Le bureau-chef nous en avait assigné trois, dont une à exposer en vitrine, ce qui fait qu'elles s’étaient vite vendues — en dépit d’un rapport qualité-prix déplorable.

Je reconnus l'une de nos horloges dorées.

La pendule de la cliente fonctionnait mal. Apparemment, les aiguilles accéléraient et décéléraient sans raison. Un coup d'ongle sur la vitre suffisait à régulariser le mécanisme, mais cela ne durait pas. L'insertion de piles neuves n'avait pas amélioré la situation. La cliente espérait échanger son horloge, cependant nous n'en possédions plus; elle fut contrainte de choisir autre chose.
L'article défectueux appartenant à un assortiment obtenu à bas prix, nous ne pourrions le retourner au fournisseur. Mon patron me l'offrit.
— Merci! dis-je. C’est Marshall qui va être surpris!

Je regagnai la maison en milieu d’après-midi et plaçai mon acquisition sur la table, avant d’en ajuster le cadran. J’entrepris ensuite de classer des photos imprimées et conservées pêle-mêle depuis plusieurs mois. Le mariage de ma nièce, nos vacances à Prague... Des souvenirs de notre hôtel et de ce que nous y avions fait affluèrent en moi comme la rivière Vltava sous le pont Charles.

Les aiguilles indiquaient à peine quinze heures trente quand Marshall rentra. Je lui sautai au cou et l'emmenai dans la chambre pour une sieste providentielle. Un peu plus tard, je l’interrogeai sur son retour anticipé. Mon regard oscilla de son air étonné au cadran de l’horloge dorée : elle s’était arrêtée.

La pendule aurait atterri dans le recyclage si nous n'avions reçu des amis au soir. Comme moi, Cosima travaillait dans un magasin d'accessoires décoratifs. Elle connaissait bien mes goûts; le bibelot ne manquerait donc pas de la surprendre. Mais mon mari conçut un succulent repas, nous partageâmes de passionnantes conversations — et l'objet passa totalement inaperçu. Lorsque Geoffroi et Cosima s'éclipsèrent, ma montre marquait vingt-trois heures; la pendule affichait seulement vingt heures trente. Il n’y avait décidément rien à en tirer.

Le lendemain, je m’imposai un brin de ménage. Je n’aimais pas trop ça, malgré la fierté que j’éprouvais à atteindre la poussière embusquée dans les recoins les plus rébarbatifs. Je jetai un œil sur le vilain objet en nouant le sac-poubelle. Les aiguilles tournaient à toute allure.
Et si…? Le cœur battant, je réglai la minuterie du four sur une demi-heure, puis m’installai devant mon puzzle. Quand la sonnerie m’interrompit, je contrôlai l’horloge: l'aiguille des secondes était immobile. Quoi de plus vrai? Je ne voyais pas le temps passer. La pendule fonctionnait parfaitement — elle mesurait le temps psychologique.
Quel outil extraordinaire! Qu’allait-il se produire désormais? Mon amour découvrirait-il à quel point la science-fiction m'ennuyait? Échangerions-nous des clins d'œil complices lorsque l’horloge s’emballerait, en présence de certains membres de la famille? Dommage qu'elle soit si laide, pensai-je en la remisant dans le placard.



Publié en anglais dans l'anthologie Dark Lane Quarterly Collaborative, Avril 2015
Photo © Liviu C.

Profite du voyage • Et si c'était vrai?

Cette semaine, il y a un reportage sur les extra-terrestres dans Profite du voyage. Joanie a hâte de le lire. Pressant le pas, elle parcourt en trois minutes au lieu de cinq la distance entre la librairie et la maison. Une fois entrée, elle abandonne son cartable au pied de l’escalier et file directement à la cuisine. Elle fait provision de Petit Beurre et de mûres, à quoi elle ajoute une poignée d’amandes. Enfin, elle s’installe à table et ouvre son magazine. Pas le temps de décortiquer le sommaire: fébrile, elle manie les pages sans soin, afin de trouver plus rapidement l’article. Nous y voici.

En Oklahoma, un cylindre rougeâtre, grand comme un semi-remorque, s’est maintenu au-dessus d'un champ pendant près de dix minutes. D’après le couple de fermiers interrogés, le volumineux engin est demeuré totalement immobile, en suspension, à une trentaine de mètres du sol. Fait sensationnel, il n’émettait aucun son, en dépit d’un moteur nécessairement ultrapuissant pour soutenir un tel volume. Un phénomène inexplicable au regard de la technologie actuelle. Puis, l’appareil s’est éloigné d’un coup, à une vitesse faramineuse.


C’est donc une réalité: d'autres êtres peuplent l'univers. Joanie avait beau s'en douter, elle ressent au fond d’elle comme un soulagement bienfaisant. Elle le sentait, et son impression est validée. Il faut dire qu’elle se passionne pour le sujet depuis plusieurs mois. Elle possède d’ailleurs un livre d'astronomie — un ouvrage sérieux, écrit en petits caractères, avec des photos de structures cosmiques. Joanie a déjà lu de nombreux comptes-rendus sur les extraterrestres; seulement, cette fois, les faits sont récents, ils viennent de se produire. Ça la rejoint, en quelque sorte. Elle se figure des corps aux commandes du vaisseau aperçu en Oklahoma. Des organismes mouvants, peut-être avec de gros yeux. Déposant le magazine sur la table, elle enfourne le reste de son goûter et entame une méditation rêveuse.

Ovni. Un vocable court et mystérieux qui signifie «Objet volant non identifié» — ce qui fait tout de suite plus scientifique, mais tellement moins attachant. Ou, on parle parfois de Pan. Phénomène aérospatial non identifié. Encore pire, estime Joanie qui, appuyée au dossier de la chaise, évalue les mots dans sa tête. Elle les soupèse, les goûte. Ebe: entité biologique extra-terrestre. Pourquoi tant de froideur?


Aujourd’hui, c’est mercredi: Philippine vient à la maison. Originale, gentille, toujours superbe avec son maquillage aux doux tons de mauve, la sœur de Papa s’habille moderne et sexy, et porte un parfum exquis. Papa descend à la fin de sa réunion et prépare le repas avec sa fille. Lorsqu’arrive l’idole de Joanie, elle a à peine le temps de s’installer au salon et de se servir un verre de vin que la nièce enfiévrée brandit son hebdomadaire, qu’elle ouvre à la bonne page.

— Ça? commente Philippine. Des Chinois qui font une expérience.

La phrase tombe comme un couperet. L’enfant rougit et monte dans sa chambre, abandonnant au salon le stupide magazine.

*

Vingt-trois ans, deux mois, neuf jours, cinq heures et quarante-quatre minutes plus tard, au beau milieu de la nuit.

Soudainement réveillée, Joanie reste sereine face à la créature qui s’avère, ma foi, pas si différente de ce qu'elle avait imaginé. De son côté, l’entité n’en croit pas ses antennes: n’ayant jusque-là enregistré que des échantillons de terreur, la récolte de pensées humaines franchit un tournant décisif. VOUS EN AVEZ MIS DU TEMPS. Non-décrypté, le reproche affectueux tient en sept gnitrox.



Photo © Michael Herren

Sinistre Littoral • Et si c'était vrai?

Confortablement installé à mon bureau, je façonnais un nouvel épisode des aventures de Monica, mon héroïne norvégienne. Née deux années plus tôt, ma protagoniste tirait parti de l'engouement du public envers les romans scandinaves. Mon éditeur et moi avions obtenu un certain succès grâce à cette maîtresse d'école particulièrement douée pour résoudre les mystères — à condition que ceux-ci adviennent au cours des vacances scolaires. J'allumai l'ordinateur et commençai à relire le travail de la veille, de manière à m'ajuster au pouls de l'histoire.

Eh bien! durant la nuit, Monica avait été rebaptisée Monique. Dois-je préciser que je préfère infiniment Monica? Selon moi, là où Monique témoigne d'une incontestable douceur, ainsi que de réserve, Monica incarne la témérité. Je modifiai aussitôt les -que, puis rédigeai plusieurs pages avant de prendre conscience de l'heure. J'enregistrai le document, éteignis l'ordinateur et me hâtai afin d’arriver à temps chez le psy. Pendant les minutes qui suivirent, non seulement ma vie, mais aussi le monde me parurent cohérents. Je tentai de prolonger cette sensation profitable une fois chez moi, au moyen d'un chocolat chaud additionné de piment d'Espelette, un cadeau de ma nièce. Dans le même ordre d’idées, j’eus l’impulsion de me gargariser de mon bon travail et rallumai l'ordinateur, ne résistant pas à la tentation de survoler ma production du jour.

Eh. Mon clavier avait-il basculé en mode insoumis? Monica n'existait plus du tout, supplantée partout, systématiquement, par Monique. Dans le fond, on aime bien les ordinateurs, mais ils nous procurent parfois des surprises. Pour éviter de gâcher ce qui subsistait de quiétude, j'éteignis la machine et me réfugiai sous une douche brûlante.


Le lendemain matin, je débutai de bonne heure. Avant de composer quoi que ce fût, il me fallait permuter les prénoms. Dans le logiciel d'écriture, je sélectionnai l'option «rechercher et remplacer». Dans la case «rechercher», j'indiquai Monique. En remplacement, j'inscrivis Moni. Moni. Le -ca refusait d'apparaître. Eh! Mon clavier était-il détraqué? J’essayai candélabre, cargo, camion. Ça marchait parfaitement. Je prélevai la syllabe en question et entrepris de la transférer. Impossible.

L'idée d'appeler un soutien informatique m’effleura, mais je n’allais pas ajouter le ridicule au stressant. Je lâchai prise, ressentant une impression étrange — presque un soulagement. Le surnaturel existait, et ce n'était pas si terrible que ça. Peut-être survenait-il plus fréquemment qu'on le pensait. Simplement, les gens n'en parlaient pas. Après tout, divers sujets manquaient aux conversations conventionnelles; la sexualité, par exemple. Je parcourus la suite du document. Sapristi. Mon héroïne blonde possédait désormais une chevelure brune.

Et puis soudain, face à cette accumulation d'anomalies, une explication rationnelle émergea. Si mon subconscient se remémorait une Monique? Une ancienne baby-sitter qui correspondrait à la description, et dont j'étais possiblement amoureux à l'époque. Ou la mère d'un camarade de classe? À moins que… la chirurgienne responsable de mon ablation d'amygdales?

Il n'était pas encore dix heures. Je préparai un second café, allumai la radio et posai mes mains sur le clavier. Lorsque je portai la tasse à mes lèvres, le liquide était froid. Je consultai l'heure au bas de l'écran. Midi. Dehors, il faisait noir. Je réalisai alors que je me trompais. Pas midi. Minuit. Devant moi s'affichaient des centaines de lignes. Que racontaient-elles?


Si les péripéties extra-scolaires de Monica Haugen avaient bénéficié d'un agréable accueil, le triste destin de Monique Van Belleghem suscita un intérêt planétaire. D'origine flamande, la retraitée résidait sur la côte belge. Sportive, elle aimait enfourcher son vélo dès l'aube pour admirer le lever de soleil sur la digue. Un matin, un conducteur la percuta. Au lieu de contacter les autorités, il chargea le corps dans le coffre de sa voiture. Le cadavre demeura dans le congélateur du chauffard pendant six années, jusqu'à ce que le commissaire Maarten Nickmans achève la lecture de mon dernier polar. Selon l'usage, j'avais mentionné que «la ressemblance avec des personnes réelles ne saurait être que fortuite», mais de toute évidence, je m'étais trompé.


Photo © Matt Seymour

Une Broche rouge bonbon • Et si c'était vrai?

C'est vrai que Régine a tendance à s'alarmer. Appeler son fils de dix-sept ans, sous prétexte que ce dernier cuisine seul?

J'interroge mon amie:
— Oublie-t-il parfois d'éteindre une plaque?
— Non. Il est très attentif.

Enfin, me connaissant, j'agirais sans doute de la même façon si j'avais des enfants.
Ce jour-là, notre balade s'assortit d'une mission — dénicher un costume d'Halloween pour Mila, la fille de Régine. 


C'est vrai que Régine a tendance à s'alarmer.


La gamine de quinze ans ne nous a fourni que deux options: pirate, ou magicienne. J'aime qu’en dépit de son jeune âge, elle réfléchisse au-delà des clichés féminins. Si j'apprécie ce trait de personnalité, je constate que d'autres facettes chez la jeune fille tourmentent sa maman. En effet, alors que nous déambulons dans le magasin, Régine photographie des déguisements; mais elle endure les commentaires blasés de son adolescente par retour de messages-textes. Je m'amuse à camoufler les étiquettes de prix, suspectant Mila de dédaigner les vêtements trop bon marché. J'argumente avec ferveur, voyant l'heure avancer, de manière à remplir notre mandat.

Tirant parti de la situation, nous papotons joyeusement entre deux repérages. Nous élaborons un ravissant ensemble, composé d'une robe longue, d'un chapeau étoilé et d'une petite marmite afin de recueillir les bonbons. Plusieurs camarades de classe entoureront Mila pour sonner aux portes du voisinage. Malgré cela, Régine me confie son intention de suivre le peloton, à une distance raisonnable. Elle précise que sa fille a accepté, ce qui m'étonne. Peut-être l'adolescente ressent-elle les mêmes craintes que sa maman, à moins que sans l'avouer, il lui plaise de la savoir près d'elle.

— Pourquoi ne te déguiserais-tu pas, toi aussi? dis-je à mon amie. Ainsi, les compagnons de Mila ne t'identifieront pas. Et toi, tu seras sécurisée.

Mais Régine n'est pas sûre de mettre son projet à exécution.

Le lendemain, un vent doux anime les bougies à l'intérieur des citrouilles, et les toiles d'araignée fixées aux murs. Des groupes d'enfants bariolés sillonnent le quartier, souvent accompagnés d'adultes. Des elfes phosphorescents escortent des princesses espiègles. De minuscules loups-garous sonnent aux portes, brusquement intimidés au moment de réciter leur texte. Le groupe de Mila compte sept membres, âgés de quatorze à seize ans. En arrière d'eux trottine une sorcière mal en point, à moitié appuyée sur son pauvre balai. Sa robe noire traîne au sol, tandis qu'un chapeau à larges bords dissimule son visage. Elle aurait pu faire un effort, songe Mila. D'abord, elle seule est lestée d'une parente, en plus, sa mère n'a aucune allure. Au moins, on ne la reconnaît pas. Puis, elle portera la marmite de friandises au retour. «Heureusement que mon propre costume me va à la perfection», pense l'adolescente en admirant sa petite poitrine festonnée de rose.

Lorsque la fête s’achève, la troupe se disperse, une maison à la fois. Mathias serre fermement la main de Mila dans sa patte d'ours. Son pot de miel bien garni rivalise avec la récolte de sa copine. Il la raccompagnera jusque chez elle. Quoi de meilleur qu'un baiser furtif sur des lèvres chocolatées?

— Laisse tomber, je rentre avec ma mère, lâche Mila. Tu vois l'espèce de créature, là plus loin?

Mathias remarque une drôle de personne, immobilisée à quelques pas d'eux.

— Tu ne veux pas que j'aille la saluer? demande le garçon.
— Arrête, c'est trop la honte. Allez, salut.
— Je t'appelle tantôt! lance Mathias, plein d'espoir.

Mila s'approche de la sorcière. Elle lui tend la marmite et reprend sa marche. Plongée dans le souvenir de la soirée, elle ne tient pas à parler. Lucien... Mathias... En plus, son déguisement a éclipsé celui de Chloé! Ce n'est qu'en atteignant l'allée illuminée de sa maison que l'adolescente se retourne. La sorcière a disparu. La marmite est posée sur le trottoir. Un objet brillant parmi les confiseries attire l'attention de la jeune fille. Elle s'accroupit et prélève une broche rougeoyante, qu'elle observe avec curiosité. Aucun doute possible, c'est la broche de Mamie. Profondément émue, Mila éprouve un sentiment inhabituel envers sa mère: de la gratitude. Elle la voulait, cette broche. Régine prétendait ne pas l'avoir retrouvée.
Sa grand-mère lui manque tellement. Quatre semaines déjà. Mila agrafe le bijou sur son décolleté. Du plus bel effet, juge-t-elle quand s'ouvre soudain la porte d'entrée.

— Ma chérie! s'écrie sa maman. Te voilà, saine et sauve!
— Oui maman, répond Mila dans un sanglot. Mamie a veillé sur moi.




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Un Croissant à tomber raide • Et si c'était vrai?

«Euh, attendez… Je vais plutôt prendre deux pains au chocolat et un croissant.»

Comment choisir, en effet? Réunies dans leurs paniers d’osier, les viennoiseries sont aussi appétissantes les unes que les autres. Les petits monticules striés et dorés des croissants frisent la perfection; ils paraissent juste croustillants, ce qui laisse présager un intérieur moelleux. Les pains au chocolat n’ont rien à leur envier; en outre, deux barres de chocolat à 72% garnissent leur ventre douillet.

Un croissant et deux pains au chocolat, ou l’inverse? Telle la manette métallique des machines attrape-peluche, la pince de la boulangère se déplace. Capturant un pain au chocolat, elle le lâche à l’intérieur d’un sachet de papier et s’apprête à recommencer la manœuvre, lorsqu'une voix interrompt le processus. «Non! Deux croissants, voilà. Deux croissants et un pain au chocolat. Merci.»

À ces mots, la commerçante lève les yeux. Un bref regard, dénué de réprimande: un avertissement. Selon moi, la cliente devrait acheter quatre viennoiseries; à ce stade, ça vaudrait mieux. Elle pourra toujours manger la pièce excédentaire le lendemain, ou la donner à un nécessiteux. Dans ce qui s’apparente pour moi à un extraordinaire mouvement d’audace, je murmure: «Peut-être en prendre deux de chaque.» Comme par magie, la dame renchérit: «Vous savez quoi, je vais en prendre deux de chaque. Je suis décidée. Excusez-moi.»

Chic! Non seulement elle m’a entendu, mais elle a apprécié. Ce type de connivence, un micro-contact avec une personne inconnue, me plaît énormément. Depuis l’invasion téléphonie-mobilique, la valeur de ces instants a encore augmenté. Si nous nous recroisons à l’occasion cette dame et moi, nous nous saluerons. C’est comme ça qu’on apprend à se sentir chez soi dans son quartier, je trouve. Je me demande combien de ceux qui prêchent la pleine conscience sur les réseaux sociaux se comportent avec courtoisie dans les commerces.

deux barres de chocolat à 72% garnissent leur ventre douillet

Sauf que la cliente ne se retourne pas. Trop discret, mon chuchotement? Genre subliminal? Je ne la quitte pas des yeux tandis qu’elle paie, à l’affût d’un minuscule signe de tête qui ne vient pas. Tant pis. Je vais enfin pouvoir commander… sauf que la boulangère a disparu. Ah, ça! Je veux bien attendre gentiment mon tour, mais je mérite le respect, moi aussi.

«Madame? Excusez-moi, madame?»

Une tâche urgente nécessite sans doute l’intervention de la commerçante, après cette looongue transaction. Disons qu’il eût été sympathique d’accuser réception de ma présence.

«Madame?»

J’en profite pour examiner le contenu de la vitrine. Et si moi aussi, je changeais d’avis? Je pourrais choisir un pain aux raisins, avec crème pâtissière et glaçage au sucre… un panonceau rédigé à la main indique qu’on les appelle également escargots aux raisins.

Ou un chausson aux pommes?

Oui mais bon, c’est quoi cette histoire?

«Madame? Excusez-moi? MADAME?»

Finalement, la boulangère réapparaît et... décroche une ardoise du mur pour en modifier le texte, au moyen d'un bâton de craie. Cette fois, je ne me contrôle plus. «Madame? Dites, MADAME!»

J'ai compris! Elle n’entend pas! Elle a sans doute lu sur les lèvres de la cliente précédente. Je me plante devant la commerçante, qui continue de m’ignorer royalement. Baissant la tête, je vérifie ma tenue. Ai-je l’air d’une de ces stars qui s’habillent d’une manière si négligée que l’on doit prévenir de leur visite les prestigieuses enseignes au sein desquelles elles dépensent des fortunes? J’en suis là de mes réflexions lorsqu’un homme pénètre dans la boutique. Tout de suite, il a droit à un bonjour assorti d'un sourire.

«Euh, excusez-moi? (Pourquoi diable est-ce que je m’excuse encore?) J’étais avant.» Je m’attends à ce qu’ils me lancent un regard surpris: qui est cette personne bizarre qui s’offusque d’un rien? Mais non, le gars passe sa commande comme si je n'existais pas. «Donnez-moi un petit gris tranché.»

Même pas poli! C’est ça, le secret? Vous allez me balancer deux croissants, et plus vite que ça, la grosse!  Insensé. En fait, j’aurais dû quitter la boulangerie depuis longtemps, mais une rage aussi ridicule que disproportionnée me gouverne. Lorsque le concept de caméra cachée m’effleure l’esprit, il est trop tard. Bien fait: la télévision humoristique doit apprendre à respecter certaines limites. S’ils flanquaient une araignée en plastique à la tête d'un arachnophobe et qu'il se jetait dans le trafic, hein?

«HO-HÉ!» Je claque des doigts, pile entre leurs deux visages. Ils lèvent les yeux, mais ne me regardent toujours pas. Tant pis. Je dirai que j’ai des difficultés personnelles, je rembourserai rubis sur ongle, par contre je dois me libérer de cette fureur. Bien protégé par mon sweat-shirt molletonné, je décoche un gigantesque coup de coude dans le comptoir vitré, produisant un bruit cristallin qui semble suspendre le temps. L’instant d’après, des milliers d’éclats ornent les alléchantes préparations. Est-ce qu’on va m’adresser un sourire compatissant, comme dans ces contes de fées modernes qu’on lit sur Internet, dans lesquels des employés s’octroient une journée de santé mentale avec les félicitations du patronat? Bien sûr, nous comprenons… Donnez-moi juste un numéro où je peux vous joindre, pour l’assurance. Mais dites-moi, qu’est-ce que je vous sers?

Au lieu de cela, tous deux se regardent, éberlués.

— Vous avez vu ça?

— Incroyable. Vous n’êtes pas blessé, au moins? demande la boulangère.

— Non, non. Qu’est-ce qui s’est passé? La vitre était fendillée? Vous devriez faire plus attention, dit le client en époussetant sa veste.

— Sachez, Monsieur, que je nettoie plusieurs fois par jour. Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui posent les doigts sur ma vitrine. Autant vous dire que je sais dans quel état sont mes affaires. Bon, je n’ai plus qu’à fermer…

— Pouvez-vous quand même me donner mon pain?

Voilà, je suis devenu invisible. À quand remonte le dernier spectacle de mon neveu Sacha, l'apprenti magicien?

C’est alors que je le vois, prenant naissance dans le sol carrelé de la boutique.

tel un rayon d'or

Tel un rayon d’or, un époustouflant faisceau transperce la vitre, illumine le feuillage des platanes et s’élance vers le ciel. Fasciné, il me semble que je comprends enfin mes chats, aux instincts décuplés par la vision du laser rouge que je promène parfois, malgré que cette chasse sans résultat soit à utiliser avec parcimonie, de préférence en terminant avec une vraie proie—jouet ou friandise.

Ils vont me manquer, me dis-je en glissant dans le rayon. Une chaleur bienheureuse m’imprègne jusqu’au tréfonds de mon être. Tandis que je m’élève dans la lumière, je songe à une fusée de jeu vidéo happée par son vaisseau-mère.



Photo © Ibrahim guetar & Liana S