Et soudain, entre deux gigantesques piles de livres, Cassandre repère un bureau à cylindre coiffé de minces tiroirs. Sur la surface de merisier, quelqu’un a posé un téléphone en bakélite. Cassandre imagine des persiennes obturant des fenêtres, un cabinet de détectives, des héroïnes en bas nylon. Elle pose un doigt dans l'enfonçure d'un chiffre et enclenche le mécanisme rotatif, qui émet un sonorité saccadée. Elle tripote l'appareil, à la recherche d’une étiquette de prix. Enfin, elle interpelle l'antiquaire, qui lève les yeux de son catalogue.
— Vous ne voulez pas savoir s'il fonctionne?
— Euh, si.
Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?
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| Un tel objet, compatible avec la technologie moderne? |
— Vendu!
Enchantée de son acquisition (l’encouragement parfait pour sa détox digitale) ainsi que de la petite remise, Cassandre remercie et, d’un pas vif, regagne son appartement. Elle dépose le paquet sur la table du salon et commence par consulter la messagerie de sa ligne fixe. Ensuite, elle débranche le téléphone et le remplace par celui de bakélite. Quel style! Il a belle allure sur le buffet, à côté de l'abat-jour. Cassie appuie le cornet contre son oreille. Pas de tonalité. Une question de réglage, sans doute. Elle demandera à quelqu'un qui s'y connaît; au pire, elle s'adressera à l'antiquaire.
Maintenant, Cassie examine le ciel. Elle ferait mieux de se préparer. Elle choisit une robe dans la penderie, applique un trait de crayon sous ses yeux. Elle glisse à l’intérieur de son sac le livre qu'elle compte offrir à ses amis. Au moment de franchir le seuil, elle constate qu'elle n'a pas rebranché le téléphone—l’ancien, celui qui fonctionne. Tant pis.
À minuit sonnantes, telle une Cendrillon de déluge sous la pluie torrentielle, Cassandre réintègre son logement. Ouf! Quelle bonne soirée—quels bons amis. Elle suspend son manteau trempé dans la cuisine et se réfugie sous une douche brûlante. Après avoir revêtu son pyjama, elle sonde une fois de plus le cornet de bakélite, par acquit de conscience. Intriguée, elle discerne une tonalité intermittente, signe d'une communication enregistrée par le répondeur électronique. Bienvenue sur le réseau?
— Vous avez un nouveau message. Premier nouveau message. Reçu lundi 18 mai 2019 à quinze heures douze.
La date remonte à plusieurs années. Cassandre patiente jusqu'à l'arrivée du message—a-t-il jamais été entendu? Elle s'amuse à en deviner le contenu. Une réservation disponible à la bibliothèque. Un rendez-vous confirmé chez le dentiste. «Cavalier bleu est libre ce soir». À moins que le texte lui soit destiné, catapulté par une secousse informatique? C'est alors que la voix issue du passé s'élève distinctement.
— Allô ma Cocotte? C'est Mamie.
Cassandre frissonne; en même temps, de chaudes larmes inondent ses joues.
— Je t'aime et je serai toujours près de toi. Ne l'oublie pas, d’accord?
Après une pause, on entend:
— Au revoir, ma Cocotte!
Profondément émue, Cassie réécoute maintes fois l'inimitable timbre. Elle enregistre l'intervention sur son cellulaire. Après un long moment, elle raccroche.
En s'éveillant au matin, elle s'interroge. Aurait-elle rêvé le merveilleux épisode? Tout en s'habillant, elle prépare du café. Elle remplit le lave-vaisselle, puis la machine à laver, reculant le verdict. Finalement elle s'installe sur le divan et, le cœur battant, saisit l’appareil. Le message se déploie, intact. Cassandre l'écoute à multiples reprises.
Obéissant à une intuition, elle ouvre le dernier tiroir de la commode, celui qu'elle consacre aux souvenirs. Billets de concerts, autographes, cartes postales... Voilà le faire-part de sa grand-mère. Et… oui. La date du décès correspond à celle de son appel. Cassandre tente alors de joindre sa sœur, mais elle n'y parvient pas. Sans penser à utiliser son cellulaire, elle échange les deux téléphones fixes.
Lorsqu'elle les permute à nouveau, le message a disparu.
Au fil des semaines, Cassandre répète la manœuvre, mais elle ne reçoit plus d'autre communication. Un jour, elle emballe l'objet et le ramène au magasin.
— Vous aviez raison, dit-elle à l’antiquaire. Il fonctionne.
Le marchand la regarde fixement.
— C'est aimable à vous. Combien en voulez-vous?
— J'ai déjà été payée.
Cassie observe l'homme qui manipule l'appareil avec des gestes doux, comme s'il s'agissait d'un petit animal. Elle lui sourit, puis s’efface, refermant doucement derrière elle la porte de la boutique.
