Il Corriere di Siena • Disparition d'une œuvre d'enfance signée à l'âge adulte (collection privée)

Comment aurais-je pu savoir? Je suis un manuel. Vous me direz, les peintres, que ce soit sur toile ou en bâtiment, ce sont aussi des manuels. Bon, en tout cas, signalons simplement que je n’ai pas étudié les beaux-arts, et encore moins la peinture. Ce que j'ai appris, moi, c'est à installer des fenêtres, à fabriquer des escaliers et des toitures, euh… à crocheter des serrures mécaniques, déverrouiller des fermetures électromagnétiques… percer des coffres-fortsà tâtons, avec une pince-monseigneur ou un trépan à couronne diamantéeet tutti quanti.

Alors quand le gars pour qui je bossais à l’époque a expliqué qu’il avait retracé une branche éloignée de la famille d’un artiste connu appelé Michel-Ange, ça n’a rien éveillé en moi. Le patron pensait que ça valait le coup d’envoyer quelqu’un, et j'ai été commissionné pour la Toscane.

Rien de plus modeste que cette solide bâtisse de Montemiccioli, un village perdu sur le plateau de Volterra, à une heure et demie de Pise où je n’ai pas manqué de grimper dans la tour penchée. Aujourd’hui, je me serais également rendu à Florenceenfin bon, c’était une autre ère de ma vie. J’ai donc fait mon boulot, et de la maison de l’aïeule de l’arrière-petite-nièce du type en question, j’ai ramené le tableau. Car il n’y en avait qu’un.

Pas de système de sécurité, ni de coffre: la toile était accrochée au beau milieu d'un couloir, en pleine vue comme ça, alors qu’elle était censée valoir un paquet d’oseille. Rien d'autre, pas de sculptures, pas de bijoux dignes de ce nom; rien sous les matelas, à l’intérieur du réservoir des toilettes, dans les tiroirs à sous-vêtements, la cheminée ou les paquets de céréales des gamins. Zilch, c’est ce que je me suis échiné à conter à mon boss bruxellois. 

Et, oui, évidemment j’avais remarqué que la peinture était moche, mais vous avez déjà bien regardé un Picasso?

«Tu t’es trompé de Michelangelo, eh, Stupido! Celui-là, c’est la tortue qui l’a peint!» m’a dit le boss. Sans enfants autour de moi, j’ai eu besoin d’un moment pour allumer. C’est malin! Leonardo, Raphael… les Tortues Ninja, quoi. La tehon.

Je m’y connaissais pas trop-trop, je l’ai dit, par contre quand j’ai googlé l’artiste, j’ai visualisé l’abîme de différence entre l’espèce de truc immonde que j’avais raflé et la délicatesse, la subtilité, l’émotion qui sautent direct des yeux au cœur dans l’œuvre du vrai Michel-Ange. D’après moi, la famille à qui je l’ai chouravé s’en est foutue complètement; dans le cas contraire, ils auraient appelé la police, non? Limite, ils sont soulagés. Genre, c'était un cadeau de Noël d’un cousin qui porte le même nom. Vous voyez? Un peu comme la personne âgée qui a bousillé l’icône, là, en Espagne, une peinture vieille de cent ans qu’elle a restaurée soi-disant. L’abominable image a gagné de la célébrité sur le Web. Le buzz a créé un fou-rire planétaire et amené des tas de touristes de bonne humeur dans la bourgade. Ça ne suffisait apparemment pas pour sa parenté, car figurez-vous qu’ils ont exigé des droits d’auteur. Ils devraient plutôt s’estimer heureux d’avoir échappé à l’amende, si vous voulez mon avis.

En tout, cas cette déconfiture m’a fourni l’impulsion qui me manquait et j’ai arrêté. J’y songeais depuis un bout de temps. Ça a l’air bête à dire: j’ignorais vers quoi me diriger. Ça m’a donné envie d'admirer de l’art, de me cultiver un peu. Je suis devenu gardien de musée (heureusement, j’ai pas de casier). J’ai conservé la coûte du cousin en souvenir, parce que c’est à elle que je dois ma réorientation.

Quand les gens me demandent pourquoi j’ai un affreux tableau signé d’un grand maître au mur de mon salon, je leur réponds qu’on vit dans un drôle de monde, qui n’a pas fini de nous étonner.




photo © Peinture mystère