Aucun message portant le libellé Sérénité. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Sérénité. Afficher tous les messages

Le Profil du père

Moi, je parle trop. Enfin, surtout à mon mari. Je le fatigue psychiquement—c’est moi qui le dis, pas lui. Parce que l’enthousiasme, c’est certain, on aime ça; mais quelqu’un qui éprouve le besoin de partager l’intégralité de ses idées en temps réel, ça peut devenir écrasant. Au demeurant, il s’agit de l’une de mes résolutions pour la nouvelle année: ne plus énumérer à Yvan le monceau de réflexions qui me traversent l’esprit en quasi-permanence. Comment m’atteler à ce défi extrême? Je parle trop car je pense trop; voilà le problème, à la base. Méditer m’aiderait, mais je ne médite pas. Que voulez-vous: parfois, on évite ce qui est bon pour nous, et ça prend un petit chemin avant de se l’autoriser. En attendant, si je veux changer, il va me falloir trouver un moyen de discipliner mon mental.

Et donc, parce que je parle trop, j’avais déclaré à mon collègue Sénèque que j’écrirais une nouvelle le mettant en scène, alors qu’on se connaissait à peine. Depuis, il me demandait de temps en temps: «Où est mon histoire?» avec un sourire coquin.

La voici.


Je ne suis pas une personne particulièrement observatrice, aussi, grande fut ma fierté lorsque je remarquai que Sénèque avait coupé ses cheveux (il me le confirma). Vous me direz: à moins de travailler avec cent quatre-vingts collègues, il n’y a pas de quoi s’inscrire au Guinness des records. Il faut cependant garder à l’esprit que j’étais incapable de nommer la couleur des yeux de mon futur époux après six mois de fréquentation. Ce n’est pas que je ne m’intéresse pas à lui—au même titre que ce n’est pas parce que je parle trop en présence d’Yvan que je ne lui offre pas une oreille attentive. Il se trouve simplement que je ne donne pas assez d’importance au corps. Preuve en est une douleur persistante dans le bras droit, pour laquelle je refuse de payer d’exorbitantes séances de physiothérapie.

La semaine qui suivit sa coupe de cheveux, Sénèque arbora une fine barbe; et cette dernière disparut par la suite au profit d’une moustache (qui lui donnait plutôt fière allure, ma foi). Lorsqu'il se rasa le crâne, je m’exclamai:

— Sénèque, tu changes tout le temps d’apparence!

Mots qui le firent rire; quant à moi, ils me servirent de déclic—j’utiliserais cette anecdote comme point de départ à mon texte.

Les pratiquants s’illuminaient d’une gentillesse intérieure

Que savais-je de Sénèque? Humm, que c'était un écrivain latin, enfin, romain? Originaire d'Haïti, mon collègue travaillait beaucoup, souvent six, sept jours par semaine. Discret, patient et sympathique, il avait le sens de l’humour; d’ailleurs, il accueillait mes mini-farces avec finesse, et visionnait parfois des vidéos comiques. Libre d’inventer ce qui bon me semblait, je me figurai qu’il travaillait ailleurs sous une autre identité, afin de cumuler les heures sans alarmer le fisc. Pourquoi pas détective privé? Et le look du jour visait à brouiller les pistes.

Bon, en vérité je n’imaginais pas de complots embrouillés. Vraisemblablement, il testait différentes apparences jusqu’à s’estimer à son meilleur avantage. Selon moi, il faisait preuve de coquetterie; je trouvais ça sympa.

D’accord, pour être totalement honnête, je présumais qu’il se cherchait une copine sur Internet. Ce n’est pas que je ne pense qu’au couple: vivre seul me semble un art non moins honorable que vivre en couple. C’est plutôt que j’aime quand les gens aiment. Enfant, je supportais la pénibilité de la messe catholique à laquelle mon père me traînait—il n’est pas impossible que cela ait contribué à forger ma spiritualité actuelle, même si je vis celle-ci hors des murs d’église.

Aaah, ces paroles, toujours les mêmes, dont je ne comprenais que la moitié… une amie à l’école croyait fermement que «mangez-en tous» et «buvez-en tous» étaient des formules. Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâce, il le rompit et le donna aux disciples en disant: mangézentouss. Et les prières, psalmodiées par un public aux expressions faciales empreintes de gravité... Personne ne se rendait-il compte du stupéfiant contraste qu’il y avait à chanter «Jésus est vivant, réjouissons-nous» d’un ton lugubre? Plus d’une heure sans bouger, ni lire, ni parler… heureusement, après cela venait le moment qui rachetait tout, à la manière du son de cloche à la fin d’Andreï Roublev, le film de Tarkovski. En effet, le prêtre exhortait le public à se donner la paix. Tels des bâtons étincelles qui pétillent pendant une minute ou deux, les pratiquants s’illuminaient d’une gentillesse intérieure, le temps de serrer des mains alentour—même celles d'inconnus: voilà ce que je trouvais fantastique. Une succession de sourires doux, la transmission d’une joie jaillie d'une source inépuisable.


Dans le même ordre d’idées: souhaiter une bonne année aux personnes que l’on croise en rue le premier janvier. Regarder une foule éclair, ou flash mob (impossible sans pleurer à chaudes larmes). J’affectionne aussi les émissions de télé-réalité sur le thème de l'amour, au cours desquelles des participants apprennent à se connaître et, le cas échéant, à se témoigner écoute, respect, émerveillement peut-être. J’adore repérer ce qui déclenche des sentiments si prodigieux; comment des individus un minimum bien dans leur peau, en tout cas suffisamment construits pour être capables d’aimer, en viennent à créer un lien avec un autre être humain.

Cela étant dit, je possédais d’authentiques raisons de supposer que mon collègue désirait rencontrer quelqu’un. De un, je le savais célibataire depuis que nous avions un jour conversé à propos de nos statuts maritaux respectifs. De deux, un je-ne-sais-quoi dans l’attitude générale de Sénèque me laissait croire qu’indépendamment de son impassibilité, il n’était pas du genre à attendre indéfiniment que les circonstances s’alignent avant d’agir: tout d’abord, il avait immigré — comme moi, soit dit en passant. Ensuite, il travaillait beaucoup. Euh, comme moi à son âge. Puis, depuis quelques mois, il s’occupait seul de son fils adolescent, et cela devait bien dire quelque chose à propos de cet homme.

Sûr que si Sénèque en était là de son cheminement, je me montrerais réceptive à la confidence. Que ne donnerais-je pour pouvoir ausculter son profil en ligne! Je me visualisais déjà en train d’analyser les candidates, valorisant les qualités qui le méritaient (pour peu que je mette en veilleuse mon fastidieux esprit critique). Je m’offrirais également pour écarter les détails insignifiants; comme disait ma grand-mère, lécher son couteau ne constituait pas à proprement parler un motif valable pour éliminer un-e candidat-e.

Quand j’annonçai à Sénèque que j’avais commencé ma nouvelle, il voulut en découvrir le contexte.

— Ça raconte quoi?
— Euh, ça part du fait que tu changes souvent d’apparence physique… la narratrice s’imagine que tu es détective privé après ta journée ici.
— Euh, non, je ne le pense pas.
— Tu crois que c’est pour quelle raison?
— Parce que tu voudrais rencontrer quelqu’un en ligne!
— Ah ah, ce n’est pas pour ça. Mais, je vais te dire, si tu veux.
— Tu crois que c’est pour ça?

Et avant que je songe à l’interrompre (question de préserver mon inspiration), il m'expliqua. Son fils Alovy, arrivé trois mois plus tôt d’Haïti. Ils ne s’en étaient pas aperçu précédemment — ils se coiffaient de la même façon. Or pour Sénèque, il ne s’agirait pas de jouer au papa-copain à moitié ado. Il tenait à incarner son rôle de père; affectueux, oui, responsable aussi. Peut-être que pendant qu’il testait des coiffures, Sénèque choisissait tranquillement la manière dont il assurerait cette fonction importante.

Je n’aurais pas pu élaborer plus belle fin.

 



Photo © Wout Vanacker

Le Silence des bureaux • Sérénité

Mais il l’interrompit d’un geste: le sujet était clos. Le cœur en feu, Déborah s’éloigna.

Une fois installée dans son cubicule, elle s’octroya quelques instants d'introspection. Aurait-elle dû s’insurger contre son irascible collègue? «Comment ça, la conversation est terminée? Et moi? Je n’ai pas le droit de parler?». Ce faisant, elle aurait amorcé un nouveau pan de discussion, houleux certainement, avec un individu qui lui déplaisait au plus haut point. En revanche, elle ne se serait pas laissé faire.

Dans le fond, s’était-elle laissé faire? réfléchit-elle un peu plus tard, après avoir bouclé les authentifications de testament. Et puis, qu’est-ce qui valait mieux? Tirer parti de ses droits, ou acheter la paix? Zut, l’épisode lui avait déjà pris quantité d’énergie, et voilà qu’elle cogitait encore.

Voilà qu’elle cogitait encore.

Changerait-elle Alexandre? Non, probablement pas. Qu’en était-il de leur relation de collègues? Déborah conservait les événements en mémoire, comme Rain Man, du film du même nom, qui consignait soigneusement les accrochages à l’intérieur d’un cahier—précisant la date ainsi que l’identité de l’agresseur∙e.

Une petite pierre par-ci, une petite pierre par-là: au final, c’est un mur entier qui séparait deux personnes. Occupée à trier les actes de vente, Déborah entendait des phrases monter en elle.

Tu trouves vraiment que ça vaut la peine? Y’a tellement plus grave dans le monde!
Défends-toi, Deb! L’estime de soi, ça compte autant pour les petites choses que pour les grandes!
Le juge pas sur une seule réplique!

Déborah se leva. Elle se rendit aux toilettes afin de s’y laver les mains. Additionnés aux minutes écoulées depuis l'altercation, ces quelques pas eurent raison de son hésitation. Avant de regagner son bureau, elle fit un détour par celui de son collègue. En route, elle prit une profonde inspiration. Ça l’aidait d’avoir l’habitude de toujours bien se vêtir au boulot: elle se sentait souveraine dans son tailleur-jupe gris anthracite et ses chaussures de cuir. Elle se planta devant Alexandre et déclara:

— Le sujet est clos pour toi. Pas pour moi.

Puis, elle tourna les talons.



Photo réalisée avec le concours de Gemini.

L'Aéroport intérieur • Sérénité

Je suis presque honteux de l’avouer, mais contrairement à la plupart des gens, moi, j’aime les aéroports.
Tant qu'à me confesser, n'y allons pas par quatre chemins: j’apprécie jusqu’aux plateaux-repas servis à bord de l’avion. Hé oui! Je raffole de ces mini-buffets que l’on peut disséquer à son aise, n’ayant pas grand-chose d’autre au programme.

Dans le même ordre d'idées, il y a Je déteste les hôpitaux. Elle est bien bonne. Qui les adore? Évidemment qu’on ne fait pas qu’y naître et y guérir!
— C’est quoi tes plans ce soir, tu vas au cinéma?
— Je vais à la clinique!
— Oh génial, je peux t’accompagner?
De là à proclamer sa répulsion...

Faque ça me plaît d’aller à l’aéroport. Il faut dire que j’ai développé des techniques à cet effet. D’abord, ayant une PETITE tendance à l’anxiété, j'arrive trois heures avant mon vol. De cette façon, si je m’aperçois que j’ai oublié de quoi de crucial, j’ai encore la possibilité de faire demi-tour. Pas comme ce couple qui a loupé sa lune de miel à Hawaï parce que le mari avait laissé son passeport à la maison—et bien entendu, j'avais culpabilisé d’offrir un cadeau personnalisé plutôt que de participer à la cagnotte qui finançait le circuit.

Je raffole de ces mini-buffets

Sur place, je me débarrasse des formalités angoissantes (validation de l'horaire, des documents, passage de la sécurité), puis je gambade à travers les différentes sections et magasins, d’autant plus que je ne suis pas trop chargé: je voyage léger. Minimaliste de nature, j'ai prévu le strict nécessaire et rédigé une liste plusieurs semaines à l’avance, prenant plaisir à anticiper les activités, combinant les vêtements afin d’obtenir des tenues modulables et seyantes.


Donc je m’occupe en attendant le décollage. Je m’octroie un budget modéré destiné à la sélection d’une collation et d’un magazine; je furète, laissant libre cours à mon indécision, me permettant le luxe de ralentir.

Une fois muni de ces achats, je m’installe à proximité de la zone d’embarquement, pas trop proche car le voisinage de mes futurs compagnons tend à me stresser. Par exemple si les gens parlent très fort. Ou s’ils étalent leur barda sur trois sièges, laissent traîner des emballages, etc. Je choisis un fauteuil au sein d’un périmètre peu fréquenté et je lis un livre de poche (je garde ma revue flambant neuve pour l’avion)—ouvrage sélectionné souvent à la dernière minute la veille du départ, curieusement. Là, avec ma collation à portée de la main, ma lecture, et la perspective d’un périple riche en découvertes, émotions, et expériences inédites, je mesure ma joie.


Cette fois-là, cependant que je m’apprêtais à m’envoler vers la Belgique dans le but de rendre visite à mon cher Papa, chacune des conditions avait été cochée. Et pourtant, confortablement établi face à une immense fenêtre donnant sur un ciel bleu limpide… je ne me sentais pas heureux.

Au contraire: une désolation sourde, comme issue du fond de mon âme, alourdissait mon esprit et engourdissait inexorablement mon corps.

Je déballai mon pain aux bananes, mordis dedans encore et encore, et le fis péniblement descendre avec une petite brique de lait. Je reportai mon attention sur mon thriller psychanalytique—sans parvenir à me concentrer sur l’histoire. Je confondais les personnages, les lieux.

Soit: puisque ça ne passait pas, j’allais explorer mon ressenti. Oui, partir, c’est mourir un peu, a écrit Edmond Haraucourt. Oui, j’aimais ma vie, et je m’en absentais deux semaines durant. Cela comporte un côté effrayant. Toutefois mes affaires étaient en ordre, je ne partais que quatorze jours, et je nourrissais des projets excitants.

La tristesse insondable gagnait du terrain. Moi qui ne brillais pas par mon intuition, pressentais-je ma mort? Fallait-il renoncer? Je ramassai mon attirail et me dirigeai vers les toilettes où j'aspergeai mon visage d'eau froide, éprouvant aussitôt une volupté insoupçonnée. Ah, le pouvoir de l’action…

Ma place en zone tranquille était toujours disponible lorsque je reparus quelques instants plus tard. Chemin faisant je croisai une agente d’entretien; nous échangeâmes un sourire. Néanmoins, à peine assis, l’impression me submergea à nouveau. Une vague de mélancolie, opaque, insoutenable. Des pensées blafardes, nauséabondes. À quoi bon voyager, à quoi bon passer deux semaines en compagnie de ce père si affectueux que j’avais de toute façon abandonné? De combien de temps ensemble disposions-nous encore?

Sur le point de me mettre à pleurer, je me levai et repris la direction des boutiques. L’examen d'articles certes hors de prix, mais si pratiques me réconforterait sûrement (comme ces sacs messagers en cuir déclinés dans des couleurs introuvables ailleurs...). Ce fut le cas. Je m’offris même un carnet de voyage à pages alternativement blanches et quadrillées, avec des pochettes transparentes où enfouir les souvenirs. Je détournerais le bel objet, l’utilisant pour y rassembler mes notes de mieux vivre—entrefilets découpés dans des magazines, conseils de proches, listes diverses.

Il restait une heure avant le décollage, et je repris mon poste devant la grande fenêtre.

Immédiatement, une nouvelle attaque de désespoir m’assaillit, aussi puissante qu’une lame de fond. Cette fois, je ne pus retenir mes larmes. Bouleversé, je lançai un regard de détresse à l’agente d’entretien, qui repassait par mon secteur; il émanait d’elle quelque chose de sécurisant. Contre toute attente, elle s’approcha et s’adressa à moi d’un ton doux.

— Est-ce que ça va?
— Pas trop. Je ne sais pas pourquoi… je n’ai aucune raison de me plaindre, je pars en vacances…
— Ne vous inquiétez plus. C’est à cause de votre emplacement.

J’écarquillai les yeux en guise de réponse.

— Venez, il suffit de choisir le siège à côté, ajouta la femme en désignant l’espace à ma droite.

Je ne voulais pas la contredire. Ni m’occasionner davantage de désarroi—ainsi suivis-je son conseil.

— Vous voyez? demanda-t-elle ensuite paisiblement.

Qu’étais-je censé comprendre? Il faut changer de point de vue afin de considérer les choses autrement, comme le suggère le prof dans Le Cercle des poètes disparus? Quelle comique petite dame! Et quelle aimable expérience, cocasse, et profondément humaine... et cela, avant même d’avoir décollé.

Sauf que… mais oui. L’abattement m’avait quitté. Ça alors!

— Je ne saisis pas…
— Je travaille ici depuis des années, me répondit-elle en riant, agitant sa longue chevelure. Vous savez, les aéroports aussi ont une histoire…
— Ah oui…

Tout à coup, j’entendis qu’on appelait à embarquer—dans ma section spécifique qui plus est. Je n’eus que le temps de remercier ma récente camarade avant de m’encourir. Un peu plus tard, alors que j’attachais ma ceinture de sécurité, je réalisai que je ne connaîtrais jamais le passé du fameux fauteuil: je n’avais fait que transiter par cet aéroport et n’y remettrais vraisemblablement pas les pieds. En revanche, je me promis de vivre un excellent séjour, d’en savourer chaque instant, et d’en revenir grandi.




photo © Toni Osmundson

L'Effet Nunavut

Et puis soudain, la certitude se répand en moi comme un charme bienfaisant. «Hélène va m'appeler». Transfiguré, j'émerge de mon songe et savoure les ultimes bouchées du filet de silure. J'étudie mes compagnons de table.

La conversation gravite autour du travail. Malgré une indéniable timidité, ma voisine, Marjolaine, relate ses tâches de voyagiste. Elle organise les séjours de ses clients, des passeports aux vaccins, en passant par la sélection des vols, des hôtels et des excursions. Face à elle, un individu nommé Régis Charron agite les doigts sur la nappe avec impatience. Ce qu’exprime Marjolaine ne l'intéresse visiblement pas. Lorsqu'elle s'interrompt pour reprendre son souffle, il embraie.
— Moi, dit-il, je dirigeais mon service. Trente-deux employés à mes ordres.

Sa femme et lui étaient restés coincés quatre jours dans un village du Nunavut.

En prononçant ces mots, il nous toise à tour de rôle, Albert, Marjolaine et moi. Il poursuit sur le même sujet, sans plus laisser de place à la voyagiste. Promotions, réunions, restructurations… Je l'observe pendant son monologue. Régis Charron parle fort. Il se vante. Il mouille ses lèvres avec sa langue et boit des gorgées de vin rouge.

Je réalise brusquement que les personnes humbles m'attirent. Celles qui cherchent leur place, qui semblent s'excuser en permanence. Je m'oriente vers ma voisine, qui écoute l'ancien directeur avec révérence. Elle sourit gentiment. Elle ne lui tient pas rigueur de sa grossièreté; en a-t-elle seulement conscience? Elle doit avoir bon cœur. Je m'adresse à elle au beau milieu d'une phrase de Charron.
— Vous avez dû collectionner de nombreuses anecdotes, dans votre métier.

Légèrement confuse, elle répond:
— On peut le dire, oui!
— Racontez-m'en une, s'il vous plaît.
— Maintenant? Eh bien, euh... comme ça, je ne vois pas...

Et puis le petit miracle se produit. Elle lève les yeux vers Charron, et une histoire lui vient à l'esprit, à propos d'un monsieur très exigeant que rien ne satisfaisait jamais. Sa femme et lui étaient restés coincés quatre jours dans un village du Nunavut. Le client s'était lamenté sans cesse, tandis que son épouse apprenait des rudiments d’inuktitut et s’initiait à l’artisanat local. Elle avait adoré son séjour, ramenant même un cadeau à Marjolaine. Nous éclatons de rire tous les deux. Charron nous fixe en silence. Une teinte cramoisie colore son visage. Calmement, j'incline la tête en direction de Marjolaine.
— On y va?
— D'accord! accepte-t-elle d'une voix gaie.

Nous saluons les autres convives et filons à l’anglaise. Je dépose Marjolaine chez elle. M'inspirant de sa délicatesse, je la consulte: pourrais-je lui téléphoner? Je note soigneusement son numéro, après quoi je roule dans la nuit jusqu'à mon appartement. Hélène n'a pas appelé, mais je ne m'en rends compte que le lendemain.



Photo @MarkT_Photo

Combats invisibles

Dix-huit heures douze. Où reste Yaëlle? J’ai pourtant fait mes devoirs: elle passe ses dimanches soirs à la maison — seule. Ça fait un petit moment que j’essaie de la piéger. En cette journée pluvieuse couronnée d’un crépuscule glacial, j’en suis sûr: je réussirai.

Pour me distraire, j’imagine Yaëlle au supermarché, tergiversant devant des plats surgelés (hypothèse haute, signifiant qu’elle sera bientôt de retour). À moins qu’elle ait rencontré des amis (hypothèse basse). Tapi à côté de la porte, j’étudie la pièce une fois de plus. Un poêle coiffé d’armoires occupe le mur de gauche. Face à l’entrée, une lucarne découpe l’étroite façade. À droite, le divan, avec ses marionnettes criardes appuyées au dossier. Justement, une paupière garnie de cils démesurés m’adresse un sinistre clin d’œil.

Que vais-je devoir subir encore? Le cri strident d’une bouilloire? 

Sentant la peur me gagner, je dirige mon attention sur la fenêtre striée de plantes. De minuscules cactus, que Yaëlle arrose à la seringue. Des bégonias aux teintes vétustes. Un figuier, euh… gloups. Une feuille souple se détache du figuier. Elle se met à ramper dans ma direction, produisant un immonde bruit de succion. Un effet du vent, assurément. Ne me suis-je pas moi-même infiltré par la lucarne entrebâillée?

Dès lors qu’une fourchette volante me transperce de ses dents pointues, je comprends que le logis m'a déclaré la guerre. Que vais-je devoir subir encore? Le cri strident d’une bouilloire? Les mille morceaux d’une ampoule suicidaire? Dégoûté, je me sauve par la fenêtre.

À peine une minute plus tard, Yaëlle pénètre dans l’appartement. Elle lâche un sac en papier sur la table et, se ruant vers moi, verrouille la lucarne. Zut! je n’ai pas eu le temps de broncher. Allumant la chaîne stéréo ainsi que plusieurs lampes, elle métamorphose les lieux. Je perçois des notes de jazz… Chet Baker. I get along without you very well. Ben voyons.

Yaëlle réchauffe de la soupe, tranche du pain maison. Ça a l’air bon… Elle extrait un gros bloc de fromage du sac en papier. Coup final, elle sort un magazine tout neuf de sa besace. Rendons-nous à l’évidence: elle ne sera pas déprimée aujourd'hui.



Photo © https://unsplash.com/photos/XZs_iEWF_BM

Nana Akissi

Le concert nous avait beaucoup plu. Un indéniable parfum de vacances imprégnait désormais la soirée, tandis qu’Ousmane, Olivier et moi flânions d’une échoppe à l’autre. Entre débits de boissons et cuisine de rue, des festivaliers guillerets dansaient sur la chaussée. Sans doute l’atmosphère décontractée contribua-t-elle à la suite des événements. Sinon, pourquoi Ousmane aurait-il pointé cette boutique à laquelle nous n’avions jamais prêté attention?

Discrètement établie au-dessus d’un bar, l'enseigne bleu vif contrastait avec celles, rouges et criardes, des cafés et des restaurants qui abondaient dans le centre-ville. Les mots «Voyance Romilda» se détachaient sur la vitre. Une femme observait la rue depuis l'encadrure de la porte; blonde, la peau très blanche, elle était petite et robuste. À côté d’elle, une pancarte précisait: «Spécial festival ~ 10€ la question». Pourquoi pas? J’en avais, moi, des questions. Ma promotion… Garance… à moins de m’enquérir des résultats sportifs (option sûrement exorbitante).

L'enseigne contrastait avec celles des cafés et des restaurants

C’était vraisemblablement une imposture. Un jour de découragement, j'avais déjà sollicité la clairvoyance d'un professionnel. Exposant l’offre d’emploi découpée dans le journal, j'avais eu droit à un avertissement venimeux: le médium me garantissait des poursuites pour harcèlement. Je m’étais quand même rendu à l’entrevue, sondant toutefois mon interlocuteur sur la culture d’entreprise. Huit ans plus tard, heureux et épanoui, j’y travaillais encore. Une autre fois, une Aînée vêtue comme les danseuses de flamenco m’avait caressé le bras dans le métro, me prédisant une carrière dans le show-business. Sauf respect, j'attends toujours.

Olivier me glissa un billet de dix euros, interrompant ma rêverie issue de l’enseigne évocatrice. D’accord: je serais leur cobaye. Et si j’en profitais pour tester la praticienne, en guise de revanche? Je lui poserais une seule question, à laquelle je connaîtrais la réponse. Il me fallait quelque chose d'indubitable. Je pensai à ma grand-mère, décédée plusieurs années auparavant, et gravis les marches sourire aux lèvres.
— Bonjour, je suis Romilda, annonça la femme trapue.
— Koffi, répondis-je en serrant la main qu’elle me tendait.

Nous pénétrâmes à l’intérieur de la boutique et prîmes place l'un en face de l'autre, autour d’une table ronde recouverte d’une nappe blanche.
— Que veux-tu? demanda-t-elle sans ambages.

Au moment de prononcer les mots, je sentis une vibration au fond de moi. Il ne s'agissait plus d'un vulgaire test. Je parlais de ma Nana, là. Nous n'avions pas été proches. D'après ma mère, qui la haïssait, grand-mère n’en avait que pour mon frère Kouamé — l’aîné. Une vieille douleur me comprima le torse. Je n'en voulais pas, de son affection. La gorge sèche, j’articulai:
— Quand est-ce qu’Akissi va venir me voir?

Les yeux de la praticienne fixaient le mur. Que percevait-elle? Tentait-elle de me berner? Je ne lui en tiendrais pas rigueur, pour peu qu’elle n’invente pas de mauvaises nouvelles.
— Invite-la! déclara-t-elle au bout d'une minute.

Dire que je m'étais laissé attendrir! Je plaquai une main sur le meuble.
— Elle est morte il y a quinze ans! C'est malin!

Je me levai, jetai le billet sur la table (je ne voulais pas me la mettre à dos: peut-être possédait-elle des dons qu’elle réservait à ses clients réguliers). Ses doigts emprisonnèrent aussitôt mon poignet.
— Ce que je te dis est vrai.
— Qu'importe. Au revoir, marmonnai-je en sortant.

Mes amis me félicitèrent à grand renfort d’insupportables bourrades. Ils m’achetèrent un cornet de crème glacée quand je leur contai, sans fournir de détails, le grotesque — pour ne pas dire l’offense — de la consultation.


Je croyais l'épisode derrière moi, néanmoins j'y repensai en me couchant. Inviter ma grand-mère... Romilda m'inspirait pourtant confiance, au départ. Son visage plein, son manque de coquetterie donnaient l’impression d’une femme assurée de ses capacités, qui n’éprouvait pas le besoin d’en rajouter. Je me figurai mon aïeule, cette dame glaciale et majestueuse que j'avais si peu connue. Je me dirigeai vers la fenêtre et l’entrouvris, écartant à peine les rideaux.

— Grand-mère Akissi. J’aimerais que tu viennes me voir.

Je contemplai le ciel un instant. Se matérialiserait-elle pendant la nuit? Le magnétisme de sa présence m’éveillerait. Assise sur mon lit, elle me regarderait — et me causerait la peur de ma vie.
Une semaine s’écoula sans qu’Akissi se manifeste. Elle à qui je ne songeais pas spontanément avait pris une certaine place depuis la séance. En moi naquit l’envie d’en savoir plus. Mon père m'avait souvent offert de feuilleter ses albums photos, une activité que j’imaginais assommante. J'acceptai.

Avec émotion, j’identifiai Papa, enfant, sur les clichés noir et blanc. À condition d’en brouiller les contours, les traits du garçonnet étaient demeurés intacts. Les images témoignaient d'autres usages et je me surpris à y trouver de l’intérêt. Il y avait aussi des vues de vacances, illustrant divers pays. Venaient ensuite le mariage de mes parents, puis l'arrivée de mon frère, et la mienne, à mesure que le temps passait. Une photo me montrait en train de bricoler. Stupéfait, je découvris Nana Akissi à table auprès de moi, munie d'une paire de ciseaux. Elle souriait. Un cas isolé probablement, décidai-je en me remémorant les propos acerbes de ma mère. Un autre cliché datant de deux ou trois ans après nous représentait à nouveau attablés, occupés à colorier. Il s'agissait bien de moi — pas de mon frère. Plus loin, nous posions tous les trois, Kouamé, Akissi et moi. Certes, grand-mère avait le visage tourné en direction de Kouamé. Mais avec une familiarité évidente, j'avais appuyé mon bras sur l'épaule de l’élégante dame âgée. Inhabituel de ma part, ce geste révélait, sans le moindre doute possible, à quel point j’étais à l’aise avec elle.

Complètement stupéfait, des larmes dans les yeux, j’acceptai ce cadeau que mon aïeule me transmettait. Je reconnaissais bien là Akissi, une maîtresse-femme dont la volonté inébranlable avait fini par triompher, par-delà la mort, du mensonge maternel.


Basé sur des faits réels
photo © Mark Boss

La Station perdue

Une lourde neige se répand sur la ville. Emmitouflée dans mon manteau, je ne sens pas le froid. Je pénètre dans la station de métro, descends sur la plateforme et choisis un wagon. Alanguie par la chaleur ambiante, je ferme les yeux et profite du trajet pour me laisser bercer. Une voix annonce les arrêts. Lucien L'Allier, Georges Vanier, Lionel Groulx. Prénoms et noms dansent dans ma tête. Ernest Labroie.

Non, pas Ernest Labroie. J'ai dû somnoler. Le train s'immobilise et je vérifie par acquit de conscience. Le nom inscrit sur les panneaux est bel et bien celui de mon ami. J'hésite un instant: une telle occasion ne se présente peut-être qu'une fois dans une vie. Ou dans dix vies, pour ce que j'en sais. Rêve ou réalité, peu m'importe. Ernest habite ce quartier et il y a un moment qu'on ne s'est vus. Je me lève et bondis sur la plateforme. J'observe les indications et emprunte la sortie de la rue Delisle.

Une lampe est allumée à l'étage.

Le soir est tombé. De la chape neigeuse émane une lueur bleutée qui éclabousse la chaussée et les arbres. Je tourne à droite dans la rue Rose de Lima et bientôt, la maison d'Ernest apparaît — il a hérité de l'austère propriété familiale. Je sonne, puis recule sur le trottoir afin de scruter la demeure. Une lampe est allumée à l'étage.

Approchant mon visage du carreau, je reconnais la veste de velours de mon ami. Je sonne à nouveau, mais n'obtiens pas plus de réponse. Je n'aurais pas insisté, mais les étranges circonstances de ma présence en ces lieux me persuadent de le faire. Tant pis pour l'indiscrétion.

Et voilà que soudain, Ernest paraît. Il semble très ému et m'ouvre ses bras. Il m'invite à entrer. Il porte un peignoir usé par-dessus ses vêtements de coupe classique. Ses cheveux bruns, d'habitude vigoureux, sont ternes et plats. Il n'est pas rasé.

Je prépare deux chocolats chauds et nous prenons place dans le salon douillet. Ernest fait un feu. Puis, simplement, il se livre: la dépression qu'il a négligé de soigner, le morne ennui, l'obscurité dans son esprit. Le geste qu'il s'apprêtait à commettre et, au dernier moment, mon coup de sonnette, tel un gong. Nous parlons toute la nuit, pelotonnés sur le divan.

À l'aube, j'emprunte le trajet de la veille. Je sillonne le quartier, rigoureusement d'abord, à l'intuition ensuite, mais je ne retrouve pas la station. Je rentre chez moi à pied. Le matin est lumineux.



Photo © https://unsplash.com/photos/KaVPZvzlLhs

Anticipation

Eugénie s'apprête à verser l'eau chaude sur le thé quand le téléphone sonne. Elle replace la bouilloire sur la cuisinière et s'empare du cornet.

— Pronto!
— Bonjour, j'appelle pour Eugénie Dufresne?
— C'est moi.
— Bonjour Madame Dufresne. Blanche Carlier pour les éditions Vaudagne.
— Oh! Bonjour, Madame Carlier.

La maison Vaudagne! L'éditeur préféré d'Eugénie. Elle ferme les yeux, le temps d'une profonde inspiration. L'instant d'après, elle les rouvre et se concentre de son mieux.

Rondo et Veneziano ondulent dans leur aquarium.

— Est-ce que je vous dérange? demande Blanche Carlier.
— Même à trois heures du matin, je serais contente de vous entendre!

Blanche éclate de rire.

— Vous avez du répondant, tant mieux. On aime les auteurs qui ont l'esprit vif.
— Formidable!
— Donc vous avez bien compris. Nous avons reçu votre manuscrit, et il nous intéresse. Vous vivez à Rome actuellement, n'est-ce pas?
— Oui, tout à fait.
— Avez-vous prévu de vous déplacer sur Paris dans les prochaines semaines?
— Je serais ravie de l'envisager. J'ai une caméra sur mon ordinateur, en attendant.
— Très bien, répond Blanche.

Malgré son agitation, Eugénie s'efforce de garder les idées claires. La personnalité des écrivains intervient dans le processus de sélection, elle le sait. Son interlocutrice reprend la parole:

— Voici ce que je propose. Je vais planifier une visioconférence avec la direction littéraire, et je vous en enverrai l'échéance par courriel. Nous aborderons les points essentiels et déciderons si, oui ou non, nous travaillerons ensemble.

Le cœur d'Eugénie dérape. Sa paume s'humidifie contre le récepteur téléphonique. Ainsi, ce n'est pas certain. Si près du but... Elle secoue la tête. Ce n'est pas possible. Rendue là, elle va réussir: elle le sent. Peu importe le nombre de corrections à effectuer, elle se conformera. Les meilleurs écrivains ne suggèrent-ils pas d'en faire autant? Dans la foulée, elle se promet d’accepter les clauses du contrat. Les éditions Vaudagne sont une excellente maison. Eugénie a confiance. Elle répond en souriant:

— C'est parfait. J'attendrai de vos nouvelles avec impatience!

Les deux femmes raccrochent après avoir confirmé les adresses courriel.

Une joie fulgurante envahit Eugénie. Ses histoires vont être publiées. Un recueil paraîtra, avec son nom sur la jaquette et ses mots à l'intérieur. Il ornera les étagères des librairies et les tables de chevet; les gens le liront sur les bancs ou dans l'autobus; elle le reconnaîtra entre leurs mains. On en parlera dans les journaux. Eugénie éprouve le besoin de s'asseoir. La tête lui tourne.

Une fois assise, elle se souvient: le thé. Elle se lève, rallume sous la bouilloire. Ensuite, elle traverse le salon. Rondo et Veneziano ondulent dans leur aquarium. Eugénie regarde par la fenêtre. Une rangée d'arbres verdoyants cache en partie les immeubles stylés que l'on aperçoit au loin. Elle imagine une dame dans sa cuisine. Elle lit le livre d'Eugénie, et elle vit un bon moment. Eugénie s'apaise. En tant qu’auteure, composer des textes donne du sens à sa vie. Le reste ne lui appartient pas. Le thé est prêt; Eugénie dépose la tasse sur son bureau, puis tout naturellement, se remet au travail.



Photo © https://unsplash.com/photos/vMQJVbSjwpY

Une Petite Incrustation en forme d’œil

Je l'aperçus pour la première fois un matin d'octobre, maculant une planche du parquet, à proximité de l'arbuste. Une goutte, transparente. J'avais arrosé les plantes la veille; d’habitude, je contrôlais mes gestes, de manière à ne pas renverser.
J'avais arrosé les plantes la veille

Un instant d'inattention probablement. Il m'étonnait que la goutte fût intacte après vingt-quatre heures. Le bois était sans doute traité: un invisible film le protégeait. Intriguée, je touchai la goutte. Elle avait bien la fluidité de l'eau. Elle se fondit dans la lingette microfibre.

Trois ou quatre jours plus tard, je remarquai une autre goutte, exactement au même endroit — je reconnaissais la planche à sa petite incrustation en forme d'œil. Je n'avais pourtant pas arrosé entretemps. De toutes façons, pourquoi un éclat d'eau se poserait-il deux fois à la même place? À moins que... je levai les yeux au plafond. Indemne, il révoquait la possibilité d'une infiltration.


Pouvait-on qualifier ce phénomène de paranormal? Oui, je pense que oui. Au fil des mois, la goutte revint périodiquement. Si je l'essuyais, elle resurgissait au bout de quelques jours. Sinon elle persistait, rebondie, limpide.

Je ne voulais pas que Maxime se moque de moi. Cela ne me dérangerait pas en tant que tel; seulement je redoutais qu'il m'accuse de manquer de tâches, ou de but dans la vie. Le spectre de la folie me hantait encore, malgré que ma dépression remonte désormais à trois ans. À l'instar des grands malades, j'orchestrais minutieusement mes journées, attentive à la durée d'une activité, au nombre d'engagements que je prenais chaque semaine. Sortir trop peu suscitait un sentiment d’isolement; en revanche, un agenda trop chargé m’oppressait. Je veillais à manger régulièrement, à me couvrir en cas de froid. Toutes ces choses que les gens font naturellement.

En définitive, je ne parlai pas de la goutte à Maxime. Des mois durant, elle me tint compagnie. Je ne l'ai pas vue depuis la semaine passée. Comme le moment de sa disparition correspond à notre jugement de divorce, je crois qu'elle ne se manifestera plus.



Photo © https://unsplash.com/photos/xTLXtIg2No0

Deux Regards sur Clotilde

Chère Sonia,
Un mot depuis Saint-Jean-de-Matha où nous nous apprêtons à passer des journées délicieuses. On annonce un temps superbe, ce qui permettra à Erich de réaliser des prouesses au golf pendant que je dévorerai le dernier Colette Decatur.
Prends bien soin de toi!
Clotilde



Cher Max,
Quel rêve! Dix jours de congé. Erich participe à la compétition (nous sommes à Saint-Jean-de-Matha, d’où cette vue idyllique). Quant à moi, j'observe les concurrents, ou je me réfugie dans la nature. Je m'en veux un peu de ne pas jouer. Non seulement ce sport ne m'intéresse que dans la mesure où il captive mon mari, mais en plus, je m’y prends si ridiculement mal que j’agacerais tout le monde. Je plains Erich, solitaire face à ces couples unis, à ces épouses attentives. Il n'empêche que je mène ma propre vie. J'imagine que je pourrais porter un jugement plus positif sur moi-même. Pardon pour ces lamentations auto-centrées.
Je t'embrasse!
Clotilde


Bonjour Grande Lucie!
Oncle Erich et moi, nous sommes en vacances!
Regarde bien l'image : cette jolie rivière contient des brochets et des perchaudes.
Je te ramènerai un petit cadeau.
À bientôt ma chérie, je t'embrasse très fort!
Tante Clotilde


Cher Papa,
Nous voici en villégiature à Saint-Jean-de-Matha.
L'abbaye te plairait. Toute de bois et de vitres, elle s'insère dans la nature telle une réconciliation. Sa présence apaisante autorise mille espoirs.
Je t'embrasse,
Clotilde


Ah ma Sonia,
S'il te plaît, cache cette carte ou détruis-la après l'avoir lue...
Erich et moi rentrons dimanche matin. (donc le 10)
Je l'ai escorté sur le terrain de golf hier et j'ai déclaré forfait à midi. J'ignorais quoi dire, ou, pire, comment me taire. La conversation se limite au minimum afin de préserver la concentration des joueurs, mais certains détiennent un droit de parole, et je ne comprends pas leurs traits d’esprit.
Quelques épouses colonisent le centre de soins, entretenant leur corps parfait par de multiples bains de boue et séances de massage — pratiques que je ne supporte pas plus d'un quart d'heure. Je ne trouve ma place ni d'un côté, ni de l'autre. Ai-je un problème de socialisation?
J'ai commis l'erreur sidérante (plutôt l’acte manqué) de n'emporter qu'un seul livre; si je veux échapper à Top Beauté et à Gold Golf Today, il ne me reste plus qu'à piquer les magazines de décoration, et pourquoi pas un journal à sensation, histoire de m'inspirer. Cela dit, je ne parviens pas à écrire une ligne convenable.
Je t'embrasse fort. Merci pour ta bienveillance.
Clotilde


Ma Sosonia,
T'écrire ouvre une fenêtre de santé mentale au cours de mon séjour ici. Mon moral chute vertigineusement. Suis-je dépressive? Paranoïaque? Je n'arrête pas de me demander ce qu'Erich fabrique avec moi. Je ne suis pas immense comme ces femmes, ni habillée par Givenchy. À côté de ces mannequins, je me sens automatiquement courtaude et fagotée. Pourtant, d'habitude, j'aime mon style, et mon apparence physique.
J'ai tellement hâte de partir! Je crains de gâcher le plaisir d'Erich. Pour une fois que nous choisissons ce qu'il désire... J'espère qu'il n'est pas trop triste que je m'isole ainsi. Je tente de me rattraper au soir en l'interrogeant. Les vocabulaires techniques me fascinent. Par contre, quand nous partageons notre table avec d'autres individus, je perds mes moyens, malgré leur gentillesse — que mon cerveau malade assimile à de la condescendance. Alors je pose davantage de questions. Cela me servira peut-être plus tard pour élaborer un personnage.
Ça me fait du bien de t'écrire. J'espère que ce n'est qu'une cassure temporaire et que les choses s'arrangeront une fois à la maison. Je connais la facture que ce genre de situation peut générer.
Encore cinq jours. Dimanche me semble terriblement loin. D'ici-là, la brebis galeuse incapable de s'adapter va tenter de dissimuler son malaise.
Je t'embrasse fort. Pardonne-moi.
Clotilde


Ma Chérie,
Tu recevras cette lettre à notre retour.
Je voulais te remercier d'avoir consenti à ce séjour. D’ailleurs, c'est toi qui as repéré le tournoi, alors que ce n'est pas ta tasse de thé. Quelle femme merveilleuse!
Merci d'être mon épouse, toi qui as su rester simple, et fidèle à toi-même. Je te regarde sans que tu t'en rendes compte tu sais, avec ta lecture, ton calepin et ton stylo, féminine, distinguée, si personnelle — mon insaisissable, mon adorable littéraire.
Je suis bien fier de toi. Tu me rends profondément heureux.
Ton
Erich





Photo ©  https://unsplash.com/photos/DR31squbFoA