Le Silence des bureaux

Mais il l’interrompit d’un geste: le sujet était clos. Le cœur en feu, Déborah s’éloigna.

Une fois installée dans son cubicule, elle s’octroya quelques instants d'introspection. Aurait-elle dû s’insurger contre son irascible collègue? «Comment ça, la conversation est terminée? Et moi? Je n’ai pas le droit de parler?». Ce faisant, elle aurait amorcé un nouveau pan de discussion, houleux certainement, avec un individu qui lui déplaisait au plus haut point. En revanche, elle ne se serait pas laissé faire.

Dans le fond, s’était-elle laissé faire? réfléchit-elle un peu plus tard, après avoir bouclé les authentifications de testament. Et puis, qu’est-ce qui valait mieux? Tirer parti de ses droits, ou acheter la paix? Zut, l’épisode lui avait déjà pris quantité d’énergie, et voilà qu’elle cogitait encore.

Voilà qu’elle cogitait encore.

Changerait-elle Alexandre? Non, probablement pas. Qu’en était-il de leur relation de collègues? Déborah conservait les événements en mémoire, comme Rain Man, du film du même nom, qui consignait soigneusement les accrochages à l’intérieur d’un cahier—précisant la date ainsi que l’identité de l’agresseur∙e.

Une petite pierre par-ci, une petite pierre par-là: au final, c’est un mur entier qui séparait deux personnes. Occupée à trier les actes de vente, Déborah entendait des phrases monter en elle.

Tu trouves vraiment que ça vaut la peine? Y’a tellement plus grave dans le monde!

Défends-toi, Deb! L’estime de soi, ça compte autant pour les petites choses que pour les grandes!

Le juge pas sur une seule réplique!

Déborah se leva. Elle se rendit aux toilettes afin de s’y laver les mains. Additionnés aux minutes écoulées depuis l'altercation, ces quelques pas eurent raison de son hésitation. Avant de regagner son bureau, elle fit un détour par celui de son collègue. En route, elle prit une profonde inspiration. Ça l’aidait d’avoir l’habitude de toujours bien se vêtir au boulot: elle se sentait souveraine dans son tailleur-jupe gris anthracite et ses chaussures de cuir. Elle se planta devant Alexandre et déclara:

— Le sujet est clos pour toi. Pas pour moi.

Puis, elle tourna les talons.



Photo réalisée avec le concours de Gemini.