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Basse Fréquence • En dérangement

«Les résultats prometteurs...»
Occupé à émincer un concombre, Roch n’écoute que d'une oreille. Par habitude, il a ôté la peau du légume, malgré qu'il ait lu récemment qu'il valait mieux la consommer — surtout en cas de récolte locale.
C'est devenu tellement compliqué... En hiver, faut-il se passer de crudités rouges ou se rabattre sur un produit importé? Ces derniers contiennent-ils encore des vitamines?


«Parce que certaines réponses...»
La conversation monte par bribes. Probablement des gens dehors, songe Roch. Il devra penser à fermer la fenêtre avant de sortir. À y réfléchir, autant agir immédiatement. Pourquoi se charger le cerveau en tentant de se rappeler mille et une affaires? Roch dépose son couteau et se rend à la fenêtre. Celle-ci est soigneusement fermée. Par où donc viennent les bruits? De toute façon, on n'entend plus rien à présent. Sans doute la conduite d'aération.

Roch se remet à la tâche. Des champignons bien dodus patientent sur le comptoir. Il s’accorde un tiers de feuille de papier absorbant et entreprend d’effacer les traces de terre. Bientôt, le papier est intégralement noirci. Roch doit rouvrir le placard, attraper le rouleau, prélever une nouvelle languette. Pourquoi les choses sont-elles si fastidieuses? Et d’abord, pourquoi Roch vise-t-il toujours trop juste? Au lieu de déchirer directement une feuille complète. Mais cela risquerait d'entraîner du gaspillage. Ou, il pourrait laisser le rouleau sur le comptoir. Mais cela ferait désordre. C'est décourageant, quand les objets s'accumulent, lorsqu'on cuisine. Roch soupire. Maintenant, il reste à trancher les champignons.

«Et puis d'ici une dizaine de jours...»
La radio! Triomphant, Roch pivote en direction du poste multimédia. Il lui arrive de se tromper de bouton. S'il avait activé la fonction radio, croyant éteindre l’appareil? Ça ne serait pas la première fois. Si le volume est faible, cela explique qu'on entende sporadiquement.

«Ensemble, nous pourrons...»
Roch s'approche de l'appareil. Il discerne plus clairement les voix.

«Vous m'entendez, Monsieur Dubay?»
On dirait que la radio s’adresse à lui. Roch observe son couteau. Il semble moins lourd que tantôt. Sur ses doigts, la sensation collante de la chair de légume a disparu. Se pourrait-il...

«Monsieur Dubay?»
Roch examine la pièce autour de lui. Il reconnaît les murs blancs, ainsi que sa psychiatre, en blanc également, qui discute avec l’infirmier-chef.





Publié dans la revue Caractère, Université du Québec à Rimouski
photo © Alessandro Cerino

Absences • En dérangement

 Tommaso ne parle plus.

À vrai dire, je ne l’entends même plus.

Attention, je perçois les bruits qui montent de l’immeuble et de la rue. Mon ouïe fonctionne parfaitement. Je suis capable d’évaluer la situation. 

Il n’a peut-être rien à dire? Tommaso a toujours été taciturne — enfin, pas exactement. Taiseux, disons. D’habitude il me répond, voilà tout. Parfois. Mon bavardage le fatigue, le pauvre. Cela fait tant d’années maintenant... voyons… quarante-trois. Quarante-trois années en couple, dont trente-deux mariés. Mon bon, si bon Tommaso.

J’ai préparé le café. Je m’enthousiasme encore à utiliser la cuillère doseuse, choisie avec tant de soin. Minimalistes avant l’heure, nous sélectionnions scrupuleusement chaque acquisition. Mais le café est fort aujourd’hui, beaucoup trop fort. Ça m’étonnerait que j’aie confondu les ustensiles.

Il arrive des choses étranges ces derniers temps. Des choses que je ne m’explique pas.

Il arrive des choses étranges ces derniers temps. 

Où est mon Tommo? J’admire la surface de marbre de la cheminée, impeccablement lisse. Je réprime un fou-rire devant le cadre en pin. À l’intérieur, un inconnu sourit, un garçonnet sur les épaules. L’image venait avec le cadre. Je voulais tenter l’expérience depuis longtemps — dérouter sottement les gens qui me questionneraient à leur sujet. Je ne me rappelais pas être passée à l’acte.

Tommaso me manque. C’est drôle à dire, parce que nous passons nos journées ensemble. Mon chéri, si bon et si adorable.

Où se cache-t-il? Sommeille-t-il dans notre chambre? non... Il grignote un bonbon à la cuisine? pas plus... Alors, il lit un livre au salon. Non.

Pourquoi ne m’a-t-il pas annoncé qu’il sortait? Le verrai-je rentrer, si je me poste à la fenêtre?

Sur le trottoir se promènent des passants audacieux. Robes courtes, pas de collants… Un rayon de soleil, et hop! bonjour les rhumes le lendemain. Oh, une chemise hawaïenne. Comme je les aime, celles-là, avec leurs moelleux motifs… J’avoue qu'il fait moins frais que je pensais. En outre, les gilets que j’ai superposés me compriment la poitrine. J'espère que Tommaso n'a pas froid. Cela constituerait un indice : a-t-il emporté son manteau?

Le placard déborde de savons et de rouleaux de papier hygiénique. Du linge sale traîne sur le carrelage. Bizarre. D’habitude, Tommaso prend la peine de placer ses vêtements dans le panier. Son costume mérite un bon nettoyage. Je parie qu’il n’a même pas vidé les poches de son pantalon! Tiens, son portefeuille. Ses clés? Mais… c’est Tommaso. Il se repose sur le sol de la salle de bains. Il ne faut surtout pas que je le dérange. Pauvre Tommo, il s’épuise vite, à présent. Mon chéri… Tel que je le redoutais, il a froid : sa peau est glacée contre mes lèvres.

Là, je t'ai apporté notre édredon. Ainsi tu es bien couvert. Dors, mon cœur...

On s’installait parfois comme ça, avant. On s'emmitouflait sous l'édredon pour une douillette soirée-télé. Une sensation merveilleuse. On pourra peut-être regarder un film, lorsqu’il sera réveillé.

Tommaso chéri que j’aime tant.




photo ©  Cody Board

Démence d’avant-garde • En dérangement

Papa s’est mis à décliner voilà environ quatre ans. Parce qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, je ne me formalisai pas des premiers oublis et distractions; il faut dire qu’en tant qu’inspectrice des douanes, le biscornu relève de mon quotidien. Seulement, peu à peu, les incohérences se sont multipliées. Je ne m’y connaissais pas trop dans le domaine, mis à part les cas typiques comme la télécommande dans le frigo. Mon père, lui, commença par se tromper dans les saisons. En plein hiver, il se réjouissait des températures fraîches comme d’un rebondissement inespéré. Il procéda ensuite à des reconfigurations démographiques, localisant par exemple une partie du peuple pakistanais en Irlande, et les habitants des Guyanes, dans le Wyoming. Les mois passèrent, et Papa inventa des guerres entre des nations alliées depuis toujours.

Il se réjouissait des températures fraîches.

Il s’offusquait de notre mode de vie: lui qui avait chassé dans sa jeunesse se convertit à une alimentation strictement végétale. Il refusa bientôt de conduire, ce que j’interprétai au départ comme une manière de dissimuler la perte de confiance en ses capacités. Mais il jugeait scandaleux nos propres déplacements en voiture; il n’était même pas question que nous le conduisions où que ce fût. À dire vrai, seuls les transports en commun trouvaient encore grâce à ses yeux. De quel recoin foisonnant de son imagination émergeaient ces idées?

Étonnamment, il nous situait très bien, Bénédicte, les enfants et moi. Sauf qu’il augmenta un jour notre progéniture d’un petit dernier qu’il appela Sacha. Il alla jusqu’à nous reprocher de bannir l’enfant imaginaire des photos de famille et d’ignorer son anniversaire. Puis il tenta de me réconforter au sujet d’un présumé divorce. Bref, démence sénile.

J’évitais de conter certains détails à Béné, parce que son grand-père était atteint de ce type de maladie—bien qu’elle se manifestât très différemment dans son cas. Dans ce contexte, quel bonheur lorsqu'au terme d'une ultime IUI, mon épouse se révéla enceinte! Nous apprîmes qu’il s’agissait d’un garçon, et une belle joie se déploya dans nos cœurs: Sandra et Sarah pouponneraient un petit frère. Béné suggéra qu’on le nomme Sacha, et je songeai à Papa.


Frissonnante, je monte le chauffage — drôle de mois d’août. Je profite de la sieste du bébé pour rédiger ces lignes. Béné et moi tentons une séparation temporaire dans l’espoir de nous rabibocher; nous ne nous voyons qu’en thérapie, et pour nous échanger les enfants. En dépit de la gratuité des séances, je ne me suis pas encore inscrite à l’atelier véganisme, et mon budget rétrécit proportionnellement à l’augmentation du prix de la viande. Parfois, je me dis qu’à bien des aspects, Papa tient davantage du visionnaire que du dément. Je crois qu’il est temps d’avoir une petite conversation avec lui. Peut-être aussi, de le libérer du centre pour adultes en perte cognitive où je l’ai fait admettre contre sa volonté. J’ai honte, mais il n’est pas trop tard.




photo © Marcos Rivas

Cava Nostra • En dérangement


Une semaine après avoir répondu à l'annonce, je me rendis au manoir. Les propriétaires, Marjorie et Philip Hills, sortaient au restaurant. Ils me laissèrent leur numéro de téléphone cellulaire, m'assurant que celui-ci resterait allumé. Pourquoi me serais-je inquiétée? Il n'y avait rien à garder — pas d'enfant, pas même un animal. Cependant, si le couple souhaitait engager quelqu'un pour surveiller la résidence, je n'éprouvais pas de scrupule à accepter.

Après leur départ, je gagnai le salon afin d'y lire, réservant ma curiosité. Des antiquités meublaient la pièce aux murs recouverts de tapisseries. Un silence pesant imprégnait les lieux. Je me levai bientôt pour mettre un fond musical. Si je ne trouvai aucun système de son, en revanche, je découvris la collection d'alcools. Je tirais fierté de ma connaissance en matière de whisky et me versai un doigt de Balvenie DoubleWood douze ans d'âge. S'il y avait des caméras, j'étais grillée. Mais ne m'avait-on pas suggéré d'agir en tous points comme si j'étais chez moi? Simplement, il n'était pas question d'aller à la cave. J'avais demandé pourquoi, sans obtenir de réponse.

Des antiquités meublaient la pièce aux murs recouverts de tapisseries.

Ragaillardie par le liquide-miracle, je m'aventurai dans la demeure. Je traversai un authentique boudoir, puis une salle à manger sans fenêtres, une cuisine et une buanderie. La porte au bout du corridor, en face de l'entrée, menait à la cave. Je l'évitai et gravis un imposant escalier vers l'étage des chambres et des salles de bains. Tout en haut, un grenier aménagé servait de local de spectacle. Je regagnai le salon.

Que contenait cette cave? Des documents précieux? Des bouteilles de vin que les Hills désiraient préserver des variations de température? Y avait-il un lien avec ma présence? Je me donnai le droit de savoir. Pour m'encourager, je m'offris une seconde rasade de scotch. La boisson au goût réglissé dissipa mes dernières hésitations.

À pas lents, je me dirigeai vers la zone interdite. Je posai la main sur la clenche de la porte et la fis pivoter. Verrouillée. On m'avait remis un trousseau de clés et je commençai à les introduire l'une à la suite de l'autre dans la serrure, non sans ressentir un peu de honte. Soudain, le verrou bougea.

Était-ce mon imagination? Ou les deux scotch bien tassés? Au moment d'ouvrir, il me sembla percevoir un bruit étouffé, tel un ballot de vêtements qu'on déplace. Épouvantée, je fis volte-face et courus en direction de la porte d'entrée. Comme dans un cauchemar, celle-ci s'ouvrit sur les Hills. Je m'élançai, contournai le couple et dégringolai les marches du perron, réussissant à m'enfuir dans la rue.

J'avais oublié mon sac. Le chauffeur d'autobus me laissa monter sans payer, tant ma confusion était flagrante. Je me réfugiai chez une amie et, après avoir téléphoné à la police, je dormis là. Le lendemain, les gendarmes m'appelèrent chez elle. Ils avaient mon sac à main. Ils me fixèrent rendez-vous au poste, car ils souhaitaient que je fasse une déclaration. Ils ne pouvaient commenter l'investigation, mais ils me remercièrent pour ma démarche.



Photo © https://unsplash.com/photos/tHsU3R9P_90