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Sans Titre • Humeurs

Jeune, fringant, bien proportionné, il pose avec fierté dans la vitrine éclaboussée de lumière. Des passants l’examinent. Il est évalué, envisagé. Parfois quelqu’un s’attarde, le temps de fumer une cigarette. Ou entre.

Son style inédit correspond aux goûts actuels; on l'a cité dans plusieurs articles de la presse spécialisée. Pour ces raisons, quantité de nouveaux clients affluent, comme sortis de nulle part, et paient le prix sans rechigner.

Ils paient le prix sans rechigner.


Parmi ses collègues, tous n'ont pas cette chance. De nombreux consommateurs se fournissent désormais sur Internet, quand ils ne se contentent pas carrément de virtuel. Une apparence ingrate, ou simplement plus discrète, et ils passent inaperçus. Une seule plainte peut détruire une carrière en plein essor. Et, quand on devient trop usé, on aboutit dans une maison de second rang. Un voyage périlleux attend ceux qui ne plaisent plus; le cas échéant, un retour au pays d’origine.

Les aînés achèvent leur vie en tant que bénévoles. Ils ne s'inquiètent plus de rapporter de l'argent. Ils peuvent raconter leur histoire. Certains y connaissent leurs plus belles heures, réjouissant des générations entières de lecteurs.




photo © commande passée à Chat GPT.

Ni nutritionniste, ni médecin, ni diététicien, mais un peu tout ça à la fois • Humeurs

Enfin, j’allais voir clair à travers ce fatras de régimes, privations, systèmes biscornus, conseils étranges et autres trucs qui fonctionnaient quelques jours avant que je m’engouffre à nouveau dans de mauvais réflexes alimentaires. Il était temps.

Celui que l'on nommait le docteur Selza se spécialisait en perte de poids. Ni nutritionniste, ni médecin, ni diététicien, mais un peu tout ça à la fois, le praticien garantissait des résultats durables, entre autres grâce à son propre cocktail faisant office de substitut de repas. Quoi! substitut de repas! ne venais-je pas de dire que je souhaitais en finir avec les stratagèmes inefficaces? Bizarrement, je plaçais mes derniers espoirs auprès de ce docteur. Naïve? évidemment. Désespérée? oui!

Malgré que je me sois présentée quelques minutes avant l’heure, une dame patientait dans la salle d’attente (une zone destinée exclusivement aux clients du docteur Selza).

une zone destinée exclusivement aux clients du docteur Selza

Serait-il en retard d'une consultation au complet? pensais-je en fronçant les sourcils. Je pouvais accepter cela, hormis si le délai était dû, mettons, au manque de ponctualité des personnes précédentes. Longue et maigre, la dame pouvait avoir soixante-dix ans. Elle était vêtue d’une tunique gris clair qu’elle portait élégamment sur un pantalon blanc. Son visage à la peau diaphane affichait une authentique douceur.

— Première fois? m’interrogea-t-elle.
— Oui, répondis-je en songeant soudain qu’elle accompagnait peut-être quelqu’un qui se trouvait avec Selza en ce moment.
— Vous voulez perdre combien?
— Au moins vingt kilos… vingt-cinq, en fait. J’aimerais m’alléger de vingt-cinq kilos.
— Moi, j’ai perdu soixante-deux kilos, dit la dame.
— Waouw! Félicitations…
— Oui, sauf que… regardez où ça m’a mise.

Je croyais qu’elle faisait allusion à sa minceur extrême et songeai qu’elle était peut-être devenue anorexique, mais elle claqua des doigts en un bruit sec et paf! elle disparut.

Un peu plus tard, la porte s’ouvrit sur le docteur (je le reconnaissais de ses podcasts, articles et vidéos YouTube). Il s’écarta pour laisser passer un homme de corpulence un peu enveloppée, aux cheveux auburn et qui arborait une mine rubiconde réjouie. Ce dernier traversa la salle d’attente en direction de la sortie. Encore éberluée par la disparition de l’élégante dame âgée (hallucination holographique auto-censurée?), je suivis machinalement le client du regard, puis redirigeai mon attention sur le docteur.
Qui se méprit en déchiffrant mon expression.

— Ne vous en faites pas, chacun avance à son rythme…

Que sous-entendait-il exactement?

— Euh, non, je viens…

Prise d’une inspiration subite, je changeai de ton.

— J’ai besoin de savoir, concernant l’une de vos anciennes patientes. Une dame plus âgée, très mince et élégante… je pense qu’elle est décédée.
— Pardon?
— Une de vos patientes. Âgée. Elle a perdu soixante kilos.
— C’est pour ça que vous avez pris rendez-vous? Vous êtes journaliste? Je n’ai pas de temps à dilapider avec ce genre d’inquisition. Je vous prie de quitter mon cabinet avant que j’appelle la sécurité.

M’inspirant de ce que dégageait la belle femme évaporée, je tournai les talons et ne me représentai jamais.



photo ©  hannah grace

En Vrai • Humeurs

J’étais pas mal dépitée en rentrant de l’école (dépité, d’où ça peut bien venir comme mot? Je sais que ça signifie déçu, pas content, genre dégonflé en-dedans. Mais d’où ça vient? Est-ce que c’est un anglicisme: on perd son noyau, pit, style un fruit qui n’a plus de cœur?).

En tout cas. Trayvon ne m’a pas brisé le cœur en refusant de se mettre en couple avec moi: en vrai, je n’étais pas réellement amoureuse de lui. Je lui ai proposé parce qu’il est nice, et que ça m’aurait plu d’être avec un gars nice, pour changer. Mais je m’attendais pas à ce qu’il dise non, surtout que je suis plutôt pas mal, et que lui, moyen.

Je rentre à pied de l’école, tellement j’enrage au fond de moi. Pour une fois que je fais un effort, pour une fois que j’écoute les conseils de ma marraine en ne choisissant pas un toquard, voilà ma récompense. Sur le chemin, j’essaie de salir mes Nike au maximum, et mon pantalon aussi. Puisque je suis si nulle, faut que ça paraisse. J’arrive tellement pleine de boue au foyer que Celerita m’ordonne de me doucher immédiatement et de me changer. D’habitude, la priorité, c’est le travail d’école: faudrait savoir!


J’en profite et me fais couler un ultra-bain: pas trop chaud (j’aime les défis, pas question de me ramollir!), avec le trop-plein réglé au niveau le plus haut pour remplir la baignoire au maximum, et la mousse à la mangue que Tilla n’utilise plus depuis qu’elle a vu que ça donne le cancer, mais j’ai vérifié et c’est faux.

Quand j’en sors, Sandra et Tilla ont accepté de prendre mes tâches pour que je révise la matière vue en classe aujourd’hui. Finalement ça se termine pas si mal considérant que la journée avait horriblement commencé.

*

Je vais être en retard! J’arrivais pas à me réveiller ce matin. Sandra et Rotem sont déjà parties alors qu’on marche toujours les trois ensemble. Et si je prenais le bus, tiens.

Il faut dire que j’ai eu énormément de difficulté à m’endormir hier au soir. Les paroles de Trayvon revenaient sans arrêt dans ma tête: «On ne se connaît pas assez.» Man, ça fait genre cinq mois qu’on est dans la même classe! presque la moitié d’un an! Qu’est-ce qu’il lui faut? Laisse tomber dude, si t’as besoin de savoir le nom de mon chien quand j’avais quatre ans, j’crois que t’es un peu psycho sur les bords. Non?

La bus arrive pas, donc je marche un arrêt parce qu’on gèle, pis que je stresse de me faire chicaner à l’école. En même temps, je me dis en marchant le plus vite que je peux, qu’est-ce que Trayvon (encore lui!! grrr!!!) sait de moi?

Il connaît le côté frondeur (ça, ça vient du mot fronde, comme un lance-pierre). Les blagues sensibles. Le côté ostineux. J’ai pas peur de parler aux profs, de leur dire quand j’suis pas d’accord, sauf Mme Rosenot la prof de français, elle, elle est tellement gentille, je me contente de le penser dans ma tête si je suis pas d’accord, et sauf M. Jack, le prof d’anglais, parce qu’il dit juste des choses qui ont du sens. Je l’adore, il nous comprend vraiment. Quand je pense qu’il a deux jeunes enfants, je les trouve drôlement chanceux.

Faque je vois pas ce qu’il devrait savoir d’autre. Je grimpe dans l’autobus qui vient enfin d’arriver—j’ai marché deux arrêts, ça vaut presque pas le coup d'utiliser un billet de ma réserve, sauf que je serai à l’heure.

Chichie me demande chaque fois la même chose quand je lui dis que j’ai un nouveau crush: «Qu’est-ce que tu aimes bien chez lui?». Souvent, je dis qu’il est gentil, qu’il me fait rire.

Quant à moi, j’aime dessiner, faire des ombrages, écouter du rap, nager, les chats et les chiens. J’ai de l’imagination, j’adore les animés, j’ai lu beaucoup de mangas, ça me dérange pas de rendre service parfois (ça dépend des circonstances). Je veux bien un petit peu cuisiner, et ça me calme de nettoyer quand mes nerfs vont lâcher.

Je suis courageuse, d’ailleurs on me le dit tout le temps, et que je suis forte aussi, même si j’en ai un peu marre d’être courageuse ces temps-ci: ça, c’est quelque chose qu’il ne sait pas, Trayvon, et je me demande ce qu’il penserait de moi s’il me connaissait à ce point-là.


Quand les ennuis s’appellent Balthazar • Humeurs

 André décroche le téléphone.

— Isidore Legrand.

De l'autre côté de la ligne, l'enquêtrice vérifie son document. A-t-elle fait une erreur?

— Oh, bonjour. Je cherche à joindre André Vine?
— C'est moi-même.
— Euh... excusez-moi. Ne venez-vous pas de dire «Isidore Legrand»?
— Oui, en effet. C'est moi aussi, répond aimablement l’interlocuteur.
— Je ne comprends pas, monsieur. Êtes-vous Isidore Legrand, ou André Vine?
— Comme vous préférez. Je suis les deux.

Cette fois, Alexandra patauge. Comment doit-elle remplir la déclaration? La personne au bout du fil usurpe-t-elle une identité? Déconcertée, elle hésite. Ras-le-bol de ce métier mal payé qui demande des compétences de psychologue!

— Écoutez, monsieur. Ma fonction m'impose la rigueur. Il me faut savoir exactement à qui j'ai affaire, comprenez-vous?
— Oui, bien sûr, excusez-moi. André Vine correspond à mon état civil. Vous pouvez procéder.


Alexandra n'imaginait plus s'en tirer à si bon compte. Apaisée, elle soupire. Se méprenant, André perçoit dans ce soupir la nécessité de s'expliquer.

— Voyez-vous, je ne me sens pas toujours dans la peau d'un André Vine. Ce n'est pas que mon nom ne me plaise pas, mais j'y suis habitué! Aujourd'hui, je déborde d'énergie. J'ai obtenu une promotion à mon travail et, de plus, ma femme et moi partons trois jours en vacances. Je ne peux tout de même pas m'appeler André Vine!

L'enquêtrice sourit. Elle imagine un homme fantasque, à l'enthousiasme contagieux.

— Quand ça ne va pas, poursuit André, je m'appelle Balthazar Ossenfou. Forcément, je m’estime moins concerné: les ennuis, c’est pour lui! Avec le recul, les problèmes paraissent plus simples.

Alexandra peut compléter le formulaire. André Vine n'est pas fou. Loin de là, conclut-elle en clôturant le questionnaire.




 photo © Chris Bair

Reborn • Humeurs

Je savais qu’il existait des adultes, soit dit en passant considérés comme suffisamment sains d’esprit pour intégrer la société, qui se baladaient avec des poupées comme s’il s’agissait de véritables enfants: je l’avais vu dans un reportage à la télévision, bien deux décennies auparavant. Les poupons en question arboraient l’aspect extrêmement fripé qu’ont parfois les nouveau-nés âgés tout au plus de quelques heures. En gros, on parlait de petits bibendums que leurs propriétaires exposaient au creux de poussettes, ou qu’ils fixaient sur leur torse au moyen de sangles de tissu.

Je m’étais interrogée sur le pourquoi d’une telle pratique, d’autant plus qu’un simple coup d’œil dévoilait la supercherie. Mais tant que les gens passaient de bons moments, je n’allais pas critiquer. Clairement, ils vivaient un désir d’enfant non-abouti, une faim d’attention, ou de reconnaissance.

C’est pourquoi j’étais déjà un peu préparée quand ma tante me transmit son souhait de se procurer un de ces faux bébés. J’utilise le mot bébé un peu comme j’aime dire Madame à une personne de biologie manifestement masculine, habillée en jupe et talons aiguille. Je joue le jeu, quoi.

Jorda hésitait et, sentant son engouement, reconnaissant dans les nuances de sa voix l’émotion des décisions capitales, je lui rappelai que sans nécessairement enquêter sur le bien-fondé de l’affaire, son conjoint attaquait des dragons plusieurs heures d’affilée sur un écran d’ordinateur, à la quarantaine avancée.

Il faut croire que Jorda avait déjà pris le gros de sa décision: vingt minutes après notre conversation, elle m’envoya une photo de ce qu’elle désigna comme une adoption. Un terme qui ne présageait rien de bon, surtout que la poupée choisie ne possédait que peu en commun avec les créatures chiffonnées de l’émission télévisée. En partie dissimulée par une couverture, étendue dans un landau, elle paraissait sommeiller comme une minuscule fillette endormie.

Un an plus tard, la marmaille imaginaire de Jorda comptait onze petits protégés, et j’avais été gratifiée d’une filleule, chose à quoi je n’étais pas préparée et à laquelle, craignant de blesser, je n’avais pas osé dire non.


Le partenaire et les deux fils de ma tante ne voyaient pas cette passion d’un trop bon œil. Pouvais-je les blâmer? D’un autre côté, ils consacraient un temps et un argent conséquents à leur activité virtuelle. Certes, ils communiquaient avec des pairs; encore là cependant, Jorda ne perdait pas au change, s'étant métamorphosée sous mes yeux admiratifs et stupéfaits d’esseulée chronique à organisatrice de sorties liées à son original loisir.

Parce qu’elle aimait des poupées, son entourage réclamait: pourquoi ne berçait-elle pas de vrais bébés à l’hôpital, où ils manquaient de bénévoles? Moi aussi, j’avais eu ces pensées. En revanche, demandait-on aux collectionneurs de timbres-poste de donner un coup de main à leur facteur? Les gens payaient des sommes parfois étonnantes pour un timbre ancien, dont la valeur ne provenait que de sa rareté. Ma tante allongeait des montants comparables pour des œuvres ayant nécessité des heures de travail manuel. Elle se procurait les vêtements en seconde main, et donc, me disais-je, ils resserviraient peut-être pour des êtres réels.


Restait le point de l'amour incommensurable que Jorda affirmait éprouver envers ses gamins de fortune. Quels manquements dans son existence trahissaient-ils? Comment son attachement pouvait-il s’avérer aussi intense? En dépit d’une évidente complicité, elle et son conjoint partageaient peu sur le plan émotionnel. Mais de là à s’éprendre d’objets? Les enfants chérissent leurs jouets… nounours et peluches les apaisent. Ensuite, toutefois, ils s’en détachent.

En même temps, je la laissais vivre sa vie, et elle me laissait vivre la mienne.

J’avais évolué. Au début, cela me gênait qu’elle dégaine une poupée et la berce au beau milieu d’un café. Je m’étais fait une raison; même, j’y trouvais une leçon de vie. De fait, les agissements de chacun leur appartenaient. Il ne me fallait pas craindre que l’on m’associe aux inclinations de ma tante, qui par ailleurs demeuraient innocentes—à condition qu’elle dissipe immédiatement la confusion, comme je l’y enjoignais afin d'éviter l’effet mon Dieu, son enfant est mort et elle ne le sait pas. Toutefois, malgré mes encouragements à en sourire («c’est un faux, ça demande moins de travail!»), la plupart du temps Jorda bredouillait une réponse inintelligible et s’éloignait.


Elle m’inquiéta seulement lorsqu’elle me confia que des changements se produisaient pendant la nuit, avec les poupons du salon.
— Tu m’as dit que tu prenais plaisir à les mettre en pyjama le soir. Tu en as quand même plusieurs, maintenant (plusieurs, pas beaucoup. Je surveillais mon vocabulaire, afin qu’elle n’y voie pas de reproche larvé). Se peut-il que tu aies mis les pantoufles canard à Dylan plutôt qu’à Louna?
— C’est Timmy, les canards. Dylan, son thème, c’est les clowns.
— Mmh... tu vois ce que je veux dire. Ça serait vite arrivé, non? Si tu es au téléphone…

La première anomalie m'avait émerveillée. Jorda pouvait presque croire que sa progéniture de vinyle s’animait lorsque tout le monde dormait, et s’amusait à lui jouer des tours. Un hochet était tombé. Un ours miniature réconfortait la fan de licornes. Après quatre ou cinq incidents, nous avions pensé au chat. Va pour une pantoufle au sol; mais un échange de bonnets? Elle s’était mise à suspecter son fils cadet. Facétieux, discret, oui, je pouvais l’imaginer taquinant la collection à la faveur de l’obscurité.

Avant que nous puissions imaginer un stratagème visant à vérifier cette hypothèse, ma tante s’éveilla pour un motif inconnu, une nuit, vers trois heures du matin. Constatant que Florian ne reposait pas à ses côtés, elle se glissa dans le corridor, puis pénétra au salon à pas de loup. Assoupi sur le divan, son partenaire ronflait doucement, une petite poupée nichée entre ses bras musclés.



photo © mana5280

Le Cadeau impromptu

Et si je m’arrêtais dans un café? Voilà bien une chose que je ne fais jamais. J’en ai autant envie qu’un couple épuisé à qui l'on propose de se caresser à la plume d’oie en écoutant Barry Manilow, par contre j’ai appris que dans la vie, on a parfois intérêt à tester les idées au lieu de les rejeter systématiquement. C’est comme les dates de péremption, elles n'existent pas toujours dans le but de faire du pognon sur le dos des consommateurs. Pas pour le yaourt mais les œufs, mettons. Si j’avais mieux respecté cette consigne, je me serais épargné des moments fort déplaisants.

Je sors du métro un arrêt plus tôt que d’habitude afin de disposer de plusieurs options. Une chaîne, histoire que personne ne fasse attention à moi? Trop commun, pas assez soigné. Pas sûr d'obtenir l’effet désiré—chasser la morosité qui me guette à grands pas avant de rentrer à la maison. Autant jeter mon fric à la poubelle.

Il y a Chez Gaspard, mais je redoute de ne pas correspondre à ces gens qui travaillent sur leur ordinateur portable en buvant des breuvages énigmatiques. Des gens qui ne craignent pas de s’octroyer une table de quatre, ou qui monopolisent un espace-salon des heures durant. Moi: le drôle de type, plus seul que seul puisque sans écran. Enfin bon, là encore, on dit qu’il faut parfois risquer. Du fond de mon cerveau, une parole remonte, prononcée par ma psy à propos d’une fête à laquelle j'hésitais à me rendre: «Rien ne vous oblige à rester.» Même, à la rigueur, je me donnerai le droit de partir au bout de deux minutes, sans commander. Je prendrai le temps de voir si ça me convient et sortirai en souhaitant une bonne journée à la cantonade, voilà, comme quelqu'un qui n'a pas honte.

Muni de ces sécurités mentales, j'inspire un grand coup et franchis la porte de Chez Gaspard. Coaché pour le pire, j’ai négligé l'évidence: personne ne me remarque; chacun s’occupe de ses petites affaires. Je me permets de consulter à mon rythme le menu écrit à la craie au-dessus du comptoir. J’opte pour une soupe de lentilles à l’aneth. Le plat vient avec du pain, que je peux choisir. Je soulève le plateau de noyer et progresse avec précaution, me dirigeant vers une table au fond de la salle, côté gauche. Une banquette court le long du mur, je m’y adosse; des coussins rendent le placement plus confortable encore.

Dès les premières cuillerées de la soupe aux saveurs riches et terreuses, je me détends. Je me suis trompé. L'air serein, les clients vaquent à leurs occupations. Dans ce havre de paix, ils lisent, ordinateurent, ou discutent à voix basse.

Prenant mes aises, je note que le coussin à ma droite paraît plus moelleux que celui sur lequel je m’appuie. Si j'échangeais? Saisissant ce qui rappelle un oreiller, je mets à jour un œuf de chocolat blanc enveloppé de cellophane et surmonté d'une ficelle dorée. Une étiquette parfait l’emballage: Tu l’as bien mérité!


Ça alors. J’adore le chocolat blanc, et si je me fie aux réactions quasi unanimes de mon entourage, j'ai mauvais goût. La taille de la friandise me la fait évaluer à une dizaine d'euros. Le présent entre les mains, je jette un coup d’œil autour de moi: on ne me regarde pas plus qu’à mon arrivée dans l’établissement. Je dépose l’œuf sur la table—si quelqu’un le reconnaît, il pourra le récupérer. Sinon…

Et si je l’emportais? Voler, quelle pitoyable manière de clôturer l'expérience, non? et quoi, volerai-je un bœuf la semaine prochaine? Mais en même temps, de quoi peut-il s’agir? Je visualise deux amies se donnant rendez-vous ici. L’une d’elles, venue d’avance, dissimule sa petite surprise à l’intention de l’autre. Et l'oublie là. La dame, jeune ou âgée, n’y pense pas davantage au soir, ni le lendemain; ou alors elle hausse simplement les épaules. Pourrais-je me permettre de m’offrir ce cadeau? telle est la vraie question.

Je savoure les dernières cuillères de soupe et le pain beurré au léger goût de sel. Un dessert chocolaté me ferait du bien, une fois de retour à la maison. Au moment de quitter l’établissement, je maintiendrai l’œuf à la vue, de façon qu’on puisse le remarquer.


De première qualité, le chocolat croque sous mes dents, produisant un son net et délicat. La saveur subtilement sucrée se déploie en fondant, enrobant mon cœur de velours. Je me sens bien.




Photo © Vaclav

La Femme au volant

Dix-sept heures. Leonor a terminé. Elle éteint son ordinateur, attrape sa veste et son sac, salue ses collègues. La porte de l’agence se referme lentement derrière elle tandis qu’elle patiente sur le trottoir: à gauche, un autobus touristique progresse dans la circulation. Peint en rouge, celui-ci rappelle les transports londoniens. «Est-ce ainsi que les symboles se diluent?» songe Leonor. Une tour penchée comme à Pise représentera l'office du tourisme, une pyramide symbolisera les musées. Dommage. À quoi servira de voyager, si l'on a déjà chez soi des ersatz des autres pays? Leonor se réprimande—parfois, il lui semble qu’elle passe son temps à critiquer.

Elle traverse la rue, se dirige vers sa voiture. En effet, lorsqu'elle trouve une place à proximité de l’agence, elle ne se donne pas la peine d’utiliser le stationnement réservé. Oui, elle s'approprie un emplacement public. Mais enfin, elle gagne du temps. Il faut simplifier. On ne peut pas toujours tout faire parfaitement.

Leonor pénètre dans le véhicule puis démarre, direction la maison. Elle disposera d’une vingtaine de minutes pour se restaurer, car le film débute à dix-huit heures quinze. Chaque jeudi depuis cinq semaines, le ciné-club diffuse une œuvre de son réalisateur favori. Certes, Leo possède déjà la collection complète. Il y a des dialogues qu’elle connaît par cœur. Cependant, le cinéma lui procure un plaisir inégalable. Pour commencer, la taille de l’écran équivaut à des dizaines, voire des centaines de postes de télévision. Ensuite, rien n'interrompt le film—pas de bouton pause autorisant la rédaction d'un message, l'exécution d'une tâche, ou un petit pipi (elle y va d’office, avant de pénétrer dans la salle). Par ailleurs, dans ce cinéma fréquenté par des cinéphiles, pas de sachet froissé, de conversation marmonnée ou de smartphone aussi lumineux qu'une lampe de poche.


Si seulement la vie pouvait être aussi paisible! Leonor savourerait l’instant présent. Le goût de son repas, l’harmonie de sa tenue vestimentaire, une gentille brise. Au lieu de s’obnubiler avec les corvées, les factures, la collaboratrice briguant la même promotion, le copain éloigné à féliciter pour son second enfant. La nuit, Leo trouverait plus aisément le sommeil.

Quand elle était jeune, elle envisageait de devenir religieuse. Elle s'imaginait dans sa cellule, avec ses livres préférés, une recette attribuée à chaque jour de la semaine, et un horaire de prière, immuable.

Leonor réfléchit. Qu’est-ce qui rend son quotidien si pesant? Le manque d'espace mental? de temps? Elle se sait pourtant capable de dire non. Non, merci, je ne vous rejoindrai pas samedi soir au restaurant (cours de cuisine l’après-midi). Non, merci d’avoir pensé à moi, je ne t'accompagnerai pas à cette exposition (pas intéressée tant que ça). À quand remonte son dernier oui? Se recroqueville-t-elle sur son monde intérieur? Or, si elle accepte trop, la tête lui tourne; de plus, elle se reproche de se disperser. Oui, à n'en pas douter, le plus difficile, c'est la remise en question perpétuelle.

Car dans le fond, ne se blâme-t-elle pas systématiquement pour quelque chose? Quoi qu'elle fasse, elle a tort. C’est si facile de s’accuser! Là, elle pourrait profiter de sa soirée, mais celle-ci sera partiellement gâchée par le souvenir des paroles qu’elle a prononcées devant Bassem. L’a-t-elle froissé? Elle apprécie son collègue. Devrait-elle lui écrire, brièvement, juste une ligne ou deux, pour admettre que son trait d’esprit n’était pas du meilleur goût? Envoyer un message lui permettra de se tranquilliser.

Jusqu’à la prochaine problématique. Ça fait trente ans que la vie de Leonor ressemble à ça. Oui, il y a une amélioration, elle gère mieux. Mais quel travail, encore. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas en finir immédiatement? Le mur, là, en bout de rue. L’ancienne usine à pain. Il suffirait d’accélérer. Une seule pédale à enfoncer. Si simple… C’est arrivé à Helmut Newton. Nul ne saura s'il s'agissait d'un suicide ou d'un réflexe erroné. Être comparée au magnifique photographe la ravira, même depuis l'au-delà. Leonor appuie. La façade de brique rouge se rapproche. Personne en vue qui s’apprêterait à traverser la rue.

C'est alors que l'image jaillit. La robe empruntée à Suzon. C’est bête, elle ne la lui a pas rendue. Quel détail idiot. Leo voit le vêtement, il obstrue maintenant l’intégralité de sa vision, masquant la vitre comme un pare-soleil. Leo relâche la pédale, enfonce l’autre, doucement. Le véhicule perd de la vitesse.

Elle ramènera le vêtement; ce faisant, elle s’ouvrira à son amie. Suzon n'incarne pas celle qu’elle décrirait comme sa plus proche ou sa meilleure amie, et pourtant elle a surgi dans ce moment décisif. Leonor agira ainsi, et puis on verra. Et pour ce soir, elle prendra à emporter chez le traiteur italien. Oui, cela déborde du budget. Tant pis.


Photo © Waldemar

Le Linge des autres

Je comprends. Un coup de téléphone, de l’eau qui tarde à bouillir, le chat qui vomit sur le plancher. Ou, par distraction, on oublie de calculer la fin du cycle. En revanche, il n’y a que quatre laveuses et quatre sécheuses pour soixante-huit appartements... alors ce tambour arrêté, plein de linge mouillé, bof.

En Europe, on admet—que dis-je, on s’attend à—quinze minutes de retard pour un cours universitaire, une conférence, les choses de ce genre, sans que cela soit considéré comme un manque de ponctualité. Ils donnent un nom à ça: le quart d’heure académique. Une loi de bienséance conçoit-elle un quart d'heure salle de lavage, et si oui, pourrait-on le raccourcir? Je remonterais volontiers à l’appartement, contrôlant plus tard si la machine a été vidée, mais si quelqu’un a saisi l’occasion avant mon retour? Non, c’est décidé: je ne poireauterai pas une minute de plus.

Après avoir vérifié que je suis seul dans la buanderie, j’avance la main vers la poignée du hublot afin de déverrouiller le lave-linge. Pauvre de moi! j’ai l’impression de commettre un acte illégal. Dire que d'autres auraient vidé la machine dès la fin du cycle sans se poser la moindre question... Moi, je ne suis pas comme ça. Je suis timoré. Respectueux à l'excès. Émotionnellement surchargé. Bref.

J’ouvre enfin la porte et entreprends de transférer le linge dans l’une des mannes de plastique rose laissées dans ce but par le concierge.

M’emparant d’un premier ballot de vêtements, une nouvelle sensation survient—celle de me livrer à une pratique sale. Un t-shirt de coton gris foncé surnage au sommet du paquet. Sûr, j’ignore qui possède ces effets et, oui, je pourrais me retrouver à toucher des sous-vêtements. Par contre, ne sont-ils pas censés être propres? Et si le lot contenait de la lingerie? Je jette un œil dans la machine. Si les sous-vêtements appartiennent à une femme, ils seront impeccables, mais les manipuler tiendra du sacrilège; à un homme, ils seront sales. Comme je suis sexiste! Enfin, Sherlock Holmes généralisait à tout bout de champ; moi, au moins, je le conscientise.

Murmurant «J’ai le droit de remuer ce linge lavé» tel un mantra, je respire un bon coup. Paire de jeans bleus. Wow, chemise à fleurs de velours, Paul Smith. Tout bien pesé, je peux trouver du plaisir à cette activité incongrue. Une joie délicate, intime, à rapprocher de celle que j’éprouve à analyser le panier des autres clients à l’épicerie. Légumes, pâtes de blé entier, lentilles, glace au chocolat. Conserves, barquettes pour chien, préservatifs, plats surgelés. Je construis des vies.

Voilà, il ne reste plus qu'une chaussette, échouée au fond de la cuve d’acier. En dessous d’elle, une pièce. Rouge. Je m’empare de ce qui se révèle un jeton ultra-léger, en aluminium sans doute. Un triangle est dessiné sur l’une des surfaces. Mon gars serait-il franc-maçon? Sans âme qui vive pour m’observer, je me déplace en direction de la fenêtre et examine la pièce à la lumière du jour. Des mots sont inscrits dessus. «Un mois». «Recovery». Je sais! C’est un jeton de rétablissement des Alcooliques Anonymes. Quelqu'un dans l'immeuble a atteint un mois de sobriété. Par procuration, la précieuse victoire se déploie dans mon cœur.

Vite, préserver l'anonymat, enfouir la piécette dans une poche de pantalon—c’est d’ailleurs probablement de là qu’elle vient. Je fouille dans le panier de vêtements humides. Et si la personne choisissait ce moment pour arriver? Alors je lui serrerai la main, calant l'illustre jeton dans la sienne. En fin de compte je dissimule la piécette sous une serviette de bain.

Après quoi je me dépêche de plonger mon linge dans la machine. Je verse le détergent par-dessus, enclenche un programme, puis gagne la sortie. J’ai atteint le seuil de la buanderie lorsque de l’ascenseur émerge le type du 3B. Âgé d’une soixantaine d’années, grand et maigre, il porte ses cheveux sombres plaqués sur le crâne. Ses chemises effectivement extravagantes contrastent avec sa discrétion (ou sa timidité) absolue: il ne vous regarde jamais dans les yeux, se bornant à incliner la tête en un salut taciturne. Des fois, il s’appuie aux murs, comme s’il était exténué. À dire vrai, quelque chose d'étrangement rassurant, de reposant, émane de sa personne. Le voilà qui me regarde. Ses yeux passent ensuite à la manne rose, encore posée sur le sol. Je hoche la tête et, quand il marmonne un bonjour, je lui souris.



photo © Chat GPT

Intégral

— Votre fille aura un beau gâteau, dit la boulangère.
La cliente remercie et sort du magasin en emportant son paquet.

— Oui?
Faustine émerge de sa rêverie.
— Bonjour, je voudrais un petit pain coupé, s'il vous plaît.
— Oui, mais quel pain? Blanc, intégral, aux noix?

Quel pain? Blanc, intégral, aux noix?
Déconcertée par le ton abrupt, Faustine donne une réponse au hasard.
— Euh, blanc!

Pour éviter d'impatienter davantage son interlocutrice, elle a saboté sa commande... Rassemblant son courage, elle lance:
— Excusez-moi!

La commerçante se tourne vers elle.
— Je vais prendre l’intégral s'il vous plaît. J'ai changé d'avis.

Visiblement, cela n'arrange pas la dame. Une moue fâchée durcit sa physionomie. Elle vient pourtant à peine de prélever la miche dans l'étalage. Faustine vérifie derrière elle. Personne. La boulangère vivrait-elle une mauvaise journée? Dans ce cas, comment expliquer sa gentillesse envers la cliente précédente? Pour mériter un peu de courtoisie, faut-il venir tous les jours? Acheter des gâteaux?

À moins que quelque chose en elle rebute la commerçante. Habillée avec goût, soignée, Faustine offre l'apparence d'une femme bien dans sa peau. Cela pourrait suffire, réfléchit-elle, si la dame jongle quotidiennement avec les livraisons et les factures, et qu’elle élève seule ses enfants.

Voilà le pain sur le comptoir, emballé dans son sac de papier. Faustine sourit.
— Merci beaucoup, dit-elle aimablement. Je vous dois combien?
— C'est trois vingt-cinq.

Le ton s'est adouci. Faustine sélectionne rapidement la monnaie exacte.
— Voici. Maintenant madame, je vous souhaite une bonne journée, dit-elle en insistant sur le mot «bonne».
— Pour vous aussi madame, une bonne journée, répond la commerçante avec un vrai sourire.

Gagné, pense Faustine en quittant la boutique.



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Undercover

À quatre heures de l'après-midi, le ciel noircissait à vue d'œil: une interminable nuit tombait. Les voitures roulaient vite et la pluie, amoncelée dans les rigoles, éclaboussait les trottoirs. Tina recula sous une porte cochère jusqu'à ce que le flot d'automobiles diminue. Ses collants humides plaquaient contre sa peau, mais ses pieds demeuraient secs.

Elle reprit ensuite sa route jusqu'à la pension de Mrs. Thorrington. Parvenue devant la bâtisse, elle sonna, attendit la vibration, puis poussa la porte. L'étroit corridor sentait le moisi. Au bout à gauche, Tina enfonça la clé dans la serrure. Enfin chez soi.

Encore que. Des papiers avaient glissé du bureau. Une nouvelle intrusion? La chapelière s'assit sur son lit en soupirant. Que lui voulait-on? Elle ôta ses chaussures, mit ses bas à sécher sur le radiateur, puis enfouit ses pieds dans d'épais chaussons. Elle remplit la bouilloire et alluma le gaz. Pendant que l’eau chauffait, elle examina les croquis éparpillés sur la table de bois. Que s'attendaient-ils à trouver parmi les modèles de hauts-de-forme? Son magasin, Undercover, Clandestinement en français, éveillait-il des soupçons? La prenait-on… pour une espionne?

Elle examina les croquis éparpillés sur la table de bois.

Les affaires marchaient bien. Depuis deux ans, les efforts de la chapelière fournissaient de bons résultats. Une clientèle stylée, originaire de partout en ville, visitait régulièrement la boutique. Pour rien au monde les habitués n'auraient acheté leur feutre ailleurs. Quant aux femmes, une catégorie adoptait systématiquement les confections de Tina, tandis qu’une autre était abonnée à ses chapeaux cloche.

Les incursions illicites relevaient-elles d'un compétiteur? La chapelière haussa les épaules. Dès qu'elle achevait de dessiner un patron, elle se l'envoyait par courrier. Elle rangeait les enveloppes cachetées dans une boîte à chaussures, au fond du placard. Si une maison concurrente reproduisait l'une de ses créations sans autorisation, elle gagnerait son procès, s'offrant du même coup une publicité gratuite. La petite dame d'affaires but son thé brûlant en travaillant. Elle désirait finaliser un projet de capeline. Si elle passait sa commande à l'atelier la semaine prochaine, les modèles sortiraient juste avant le printemps. Comme sa vitrine serait belle dans la grisaille londonienne! Tina visualisa un étalage de couvre-chefs sobres encadrant un bouquet de coiffes aux tons pastels.


Cette nuit-là, des tâtonnements sur le lit réveillèrent Tina. Affolée, elle s'efforça de garder les yeux fermés, maîtrisant sa respiration. Une chaleur lourde émana bientôt du bas du lit, au-dessus de ses pieds. Entrouvrant les paupières, Tina distingua un chat assoupi. Elle tira sur le fil le long du mur et la lumière jaillit dans la pièce. Le chat gris ne bougea pas. D'où venait-il? Certainement pas du placard, dont le loquet maintenait les portes closes. Tina enfila ses pantoufles. Elle écarta les rideaux: toutes les fenêtres étaient fermées. Au bout du compte, dans l’angle derrière le frigo, elle découvrit une chatière. Alors elle se souvint. Elle déplaça plusieurs documents sur son bureau avant d'identifier celui qu'elle cherchait. Sur le moment, elle n'y avait guère prêté attention, mais à présent, l'empreinte paraissait claire. Quatre cercles minuscules couronnant une forme triangulaire. Elle le nommerait Holmes, décida-t-elle en se recouchant.



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Une Licorne dans le métro

Un coup d’œil à l’horloge m’apprit que si je ne me hâtais pas, j’arriverais en retard au boulot. Il fallait l’admettre, ma précision s’était relâchée depuis l’apparition de la pandémie. Avec un peu de honte, je songeai au compliment rigolo que m’avait une fois adressé mon vieux copain Sergio: il me trouvait tellement ponctuel que si j’avais une minute de retard, il en déduisait que je ne viendrais pas. Non, ma légendaire ponctualité n’était plus. Cela dit, je n’étais pas le seul dont les mois de télétravail avaient impacté l’organisation. Au bureau, mes collègues débarquaient au compte-gouttes dans un éventail horaire dont l’amplitude augmentait chaque semaine. Je m’efforçais pour ma part de maintenir le retard au minimum, redoutant une pénalité compensatoire que ma paranoïa visualisait déjà sous forme de facturation des minutes en souffrance. À moins que les big boss réalisent que pour plusieurs d’entre nous, le boulot restait bien exécuté, et que l’on pouvait donc nous faire une confiance mâtinée d’inspections inopinées.

Revenant à mes moutons, ou plutôt à mes chats, je tentai d’attraper mon petit Khéops pour une caresse d’au revoir. Après avoir échoué, je clamai que Papa les aimait, puis sortis, verrouillai derrière moi et dégringolai les trois volées d’escaliers. À ce moment-là seulement, je me posai la question: avais-je emporté un masque? L’accessoire demeurait légalement indispensable afin de pénétrer dans le métro, même en cas de double vaccination. J’enfonçai les mains dans les poches de mon pantalon, puis dans celles de ma veste. Zut. En acheter un en chemin? Perte de temps et d’argent. Je remontai l’escalier en courant (un excellent exercice), introduisis ma clé dans la serrure et ouvris lentement, afin d’éviter que Khéops se précipite dans le couloir. Sans prendre la peine d’allumer, je fis deux pas dans le vestibule et plongeai la main dans la corbeille anti-Covid qui trônait sur la commode. Fourrageant à l’intérieur, je sentis sous mes doigts les gants en nitrile, un flacon de désinfectant et finalement, du tissu. Je saisis un masque et l’enfouis dans la poche de ma veste. Un regard en direction du salon me confirma que Khéphren n’avait pas bougé du sommet de son arbre; je lançai son jouet préféré à mon vif petit Khéops, rabâchai que Papa les aimait, et me sauvai.

Licornaille, véritable star auprès des trois à six ans.

À la station de métro, je sortis le masque de ma poche. D’habitude, bleus, gris ou noirs, je les assortis à mes vêtements. Mission impossible ici: il s’agissait d’un cadeau de ma tante Lucy, dont les goûts ne concordent pas, mais pas le moins du monde, avec les miens. Ne souhaitant pas lui causer de peine, je gardais ses cadeaux quelque temps avant de m’en défaire. J’avais à cet effet élaboré un système de strates: après le départ de ma tante, je rangeais l’objet au fond d’un tiroir qui accueillait parfois déjà l’un ou l’autre présent. À la visite suivante, je le sortais et le plaçais bien en vue. La fois d’après, il se retrouvait dans un endroit stratégique, mais invisible; le cas échéant, elle pouvait en déduire que ne pas voir le bibelot ne signifiait pas que je ne le possédais plus. Par exemple, le dauphin de verre séjournait dans le placard de la salle de bains; j’en avais incidemment ouvert la porte en présence de Lucy, sous prétexte de lui montrer mon stock de dentifrices ramenés du Japon.

Et pourtant, ma tante bien-aimée déclarait souvent qu’il fallait que je le lui dise, si un cadeau ne me plaisait pas. Il s’agissait d’une chose que je ne me voyais absolument pas faire. Peut-être devrais-je lui en parler. Y aurait-il là une opportunité de jeu de rôles, moi qui en suis si friand? Il faudrait à tout prix que l'échange ait lieu oralement; parce qu'à l'écrit, je ne pourrais pas m'empêcher d'attribuer un ton catégorique à des répliques de ce type:

Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’il a de mal exactement, ce masque?

Euh, rien, rien… c’est juste que j’aime bien les assortir à mes vêtements…

Quel est le problème à avoir un peu de fantaisie?

Euh, j’aime bien la fantaisie, oui… mais, euh…

Ça te fait si peur que ça, de mettre un simple petit masque un peu différent?

Euh...

Qu’est-ce qu’il faut t’offrir, alors?

Tout ceci fait que ce matin-là, je pénétrai dans la station de métro vêtu d’un costume gris anthracite de la meilleure coupe et le visage affublé d’un flamboyant chat-licorne à crinière arc-en-ciel, j’ai nommé la célèbre Licornaille, véritable star auprès des trois à six ans.

Il y a de ça une dizaine d’années, dans un wagon de métro, je me suis retrouvé nez à nez avec Ruth Greenday. Je m’en suis beaucoup voulu de la déranger, mais je tenais absolument à être original en la complimentant pour son rôle dans «Mensonges pour débutants», un film indépendant profondément méconnu datant du début de sa carrière.

Eh bien, je compte désormais un autre Métro-épisodextraordinaire. Que de frimousses réjouies, de petits doigts tendus et de rires adorables je suscitai, moi, une grande personne affichant Licornaille! Et ces parents gentiment embarrassés! Exploit suprême, certains passagers levèrent même le nez de leur téléphone portable.


Au retour, j’enfilai à nouveau le masque, au lieu d’utiliser celui que je tiens en réserve dans le tiroir de mon bureau. Dans la fatigue de la fin de journée, je passai inaperçu. Je me mis alors à réfléchir à d’autres présents de Lucy dont je ne m’étais pas encore séparé. Cependant ni le marque-page circonscrivant la personnalité des Thibaut, ni les anges salière-poivrière ne m’inspirèrent. La prochaine fois que ma tante aurait la gentillesse de me faire un cadeau, je suggèrerais un jeu de rôles avant de le déballer. Je m’apprêtais donc à faire une expérience d’un nouvel ordre, et je lui devais bien ça.



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Le Sac

Derrière son comptoir, Jonas guettait la coopération du client: ôterait-il ses écouteurs? Contrairement à la croyance populaire, le métier de libraire exigeait des trésors de diplomatie. D’un doigt, Jonas se tapota l’oreille. La magie opéra, et il en profita pour poser sa question:
— Voulez-vous un sac?
— Euh... oui.
L'individu paya et sortit.

Après lui venait une femme dans la cinquantaine. Louise portait aujourd'hui un chemisier jaune pâle. D'habitude, elle revêtait un tailleur, mais là, elle était en congé. Elle déposa un livre sur le comptoir.
— Bonjour! dit Jonas.
— Bonjour!
— Ça fait vingt-deux tout juste.
— Parfait.

Louise dégaina son portefeuille de son sac à main et brandit une carte de crédit. Le caissier l’interrompit sur sa lancée.
— Un sac?

Peut-être lirait-elle son livre à la terrasse de ce café devant lequel elle passait chaque matin.

Par principe, Louise en achetait systématiquement un, même si elle se rendait à la voiture aussitôt. C’était plus pratique: si elle ajoutait une course imprévue à son programme? Tant pis pour l’amoncellement de sacs réutilisables dans le placard de l’entrée. La planète n'allait pas sombrer parce qu'elle, Louise, s’autorisait un sac supplémentaire. Quand les hyper-privilégiés cesseraient de se déplacer en jet privé, on en reparlerait.
Elle regarda le caissier dans les yeux et répondit:
— Oui, s'il te plaît.

Sur l’écran, Jonas compléta la transaction, puis désigna le terminal bancaire. Ensuite il s’empara du sac emblématique de la librairie. Carte en main, Louise contemplait la scène; elle plongea dans d'autres réflexions. Au fond, avait-elle vraiment besoin d'un sac? C'était le premier jour de ses vacances. Dehors, le soleil brillait. Une période de liberté se présentait, encore pleine de promesses. Peut-être lirait-elle son livre au parc ou — pourquoi pas — à la terrasse de ce café devant lequel elle passait chaque matin, sans jamais s'y arrêter. De là, elle pourrait flâner. Peut-être dénicherait-elle le cadeau d'anniversaire idéal pour son frère? Elle se procurerait même de quoi préparer un gâteau. Il serait surpris, ça oui!
Ainsi Louise décida-t-elle que non, assurément, elle n'avait pas besoin d'un sac; dorénavant, elle en choisirait un dans sa collection avant chaque déplacement.

...entretemps, le caissier avait enfourné le livre dans le sac. Revenue à la réalité, Louise se retourna rapidement. Derrière elle, trois clients patientaient. Elle jaugea la situation. Pouvait-elle changer d'avis? Bien sûr que oui. En même temps, le sac était pas mal. En tissu beige, il figurait une tasse fumante juchée sur une pile de bouquins. En définitive, Louise se contenta d’appuyer sa carte de crédit sur le terminal.

Elle n'irait pas lire son livre au café.






Paru dans le Journal Renaud-Bray
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Épicerie 2000

Faire livrer? Jamais de la vie. Premièrement, le camion ne démarre pas avant d'être rempli: combien de temps les aliments y languissent-ils? De plus, qui dit que l'on n'écraserait pas les paquets d'Agnès en dessous des autres?

Si les préposés sont aussi soigneux que ceux qui lancent les pommes dans les casiers...

Agnès a bien envisagé le cabas sur roulettes, mais le règlement interdit d'y enfouir les commissions avant de les payer. Il faut déambuler entre les rayons en poussant le chariot du supermarché et en traînant son cabas derrière soi. D'une complexité excessive, estime Agnès, malgré qu'elle comprenne le protocole: jadis, il y avait plus d'employés, d'où un meilleur contrôle. De nos jours, s'éclipser avec un panier chargé ressemblerait à un jeu d'enfant, à condition d'emprunter l'allée de caisses libre-service.

Agnès se munit donc de deux sacs solides.

Agnès se munit donc de deux sacs solides. Afin que le retour ne tienne pas de l'épreuve olympique, elle calcule. Elle adapte sa liste, imaginant le poids correspondant aux mots inscrits sur le papier. Une fois sur place, si un article en promotion répond à ses besoins usuels, Agnès juge opportun de l'acheter. De toutes façons, il y a toujours un produit qui manque à l’appel. Alors commence la spéculation. Un paquet de sucre à défaut d'une bouteille de shampoing. Un sachet de carottes plutôt qu’une boîte de céréales. Agnès refuse d'utiliser un crayon pour ajuster sa liste, par crainte de paraître obsessionnelle. Plongée dans ses réflexions, elle évalue, soupèse, décide. Le gérant l'épie-t-il sur l'écran de surveillance?

Au bout du compte, Agnès quitte le commerce avec un sentiment diffus de honte. Pour cette raison, elle alterne les supermarchés, histoire de ne pas trop attirer l'attention. Elle se console en route: quelle chance de ramener de quoi garnir le placard à provisions! Pour se distraire de son fardeau, Agnès récapitule ses achats, vérifiant par la même occasion le montant de la facture.

Chez elle, à peine son manteau pendu dans le cagibi, elle range les courses. D'abord le congélateur, puis le frigo. Ensuite, la corbeille à bulbes et le panier à fruits. Suivent les étagères par section: celle du bas pour le matin, avec le café, le gruau et les tisanes; celle du milieu pour les légumineuses et les pâtes; celle du haut pour les collations et les ingrédients à pâtisserie. Agnès termine avec la salle de bains. Ouf! Quatre jours de répit.



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Question de mœurs

Victor passe à l'accueil, puis il pénètre dans la salle d'attente, pleine à craquer. Il s'installe sur l'unique siège encore disponible. Pourvu qu'il ne connaisse personne! Il saisit le premier magazine sur la pile, après quoi il épie discrètement l'assemblée. Réconforté, il soupire. Il a néanmoins concocté un mensonge en cas de rencontre fortuite: une histoire de surplus de peau entre deux orteils. Pas très affriolant, mais cela détournera l'attention de son nez. Dernièrement, en effet, la demande en rhinoplastie abonde en chirurgie esthétique.



Dans l'intimité des cabinets, chacun obtient la retouche de ses rêves. Grâce au financement participatif, même les plus démunis accèdent au bistouri. Les sommités du film d'action, Thom Never et Bruce Windelton, raflent la majorité des voix. Polyvalent, leur profil consacre l'autorité des truands, virilise les plus timides, humanise les politiciens. L'an passé, la préférence allait aux sinuosités élégantes, façon Le Sean Supreme ou Orfeo di Costanzo.

On raconte que certains clients ne permettent plus au praticien d'exercer son métier correctement. Ceux-là décident de l'endroit exact où doit poindre le relief, sans considérer la forme de leur visage. Jamais les cliniques n'ont produit autant de paperasse, espérant se prémunir contre les procès. Victor, lui, s'en remet aux spécialistes. Il pense avec émotion à la chirurgienne qui va l'anesthésier avant d'inciser sa peau, remodeler son cartilage, et peut-être lui ajouter un implant.


Il lève les yeux de son magazine. Sur neuf patients, Victor ne compte qu'une seule femme. Pour ses paupières, treize mois plus tôt, il n'y en avait aucune. C'est aussi bien comme ça, songe-t-il. Longtemps, ça n'a tourné qu'autour d'elles. Des pommettes à la liposuccion du ventre ou des cuisses, leur corps au complet prétend à l'amélioration. De nos jours heureusement, le privilège s'étend aux hommes. Bientôt, nous ne nous limiterons plus au visage, pense Victor. Nous oserons afficher avec fierté un fessier artificiellement rebondi ou un poitrail gonflé.

D'ailleurs, force est de constater un relâchement du côté de la gent féminine. Alors que durant des décennies, celles-ci ont tout mis en œuvre pour s'accorder aux canons contemporains de beauté, aujourd'hui, la plupart demeurent naturelles. De nombreuses femmes ne se teignent plus les cheveux. Parmi ces sauvageonnes, quelques-unes ne se maquillent même plus. Une hygiène impeccable, une crème hydratante de qualité et un sourire suffisent à leur éclat, clament-elles, sereines. Dire qu'on estime leur cerveau plus efficace que celui des hommes! Victor pouffe. Voilà justement qu'on l'appelle. Ravi, il se lève et dépose son magazine avant de disparaître dans les couloirs de la clinique.





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La Chose et le rire

Le couple éclate encore de rire. Harold s'interroge: y a-t-il de quoi d'accroché à sa veste? Il balaie fébrilement son vêtement de la main. Rien. Un épi dans ses cheveux? Il y passe les doigts pour se rassurer, enchaîne avec les joues, à la recherche d’une miette égarée. Enfin, il doit bien exister une raison à cette jubilation! Désespéré, Harold s’adresse au duo hilare.


— Qu'est-ce qui vous fait rire?
— Pardon? répond le garçon.
— J'ai remarqué vos gloussements après que j'aie vérifié l'horaire de l'autobus. Qu'y a-t-il?
Les jeunes gens échangent un regard dubitatif.
— Je ne comprends pas du tout, mais alors pas du tout ce que vous dites! dit la fille en agitant sa longue chevelure.
— Pourtant je ne parle pas chinois! Pourquoi vous moquez-vous de moi? Qu'est-ce que je vous ai fait? Je ne vous connais même pas!
Le duo hoche la tête sans répondre.

Harold ne parviendra pas à endiguer la crise imminente — il le sait. Voilà que la terrible chaleur se répand dans ses veines, boursouflant ses 
jambes, ses bras, et jusqu’à son visage.

Le bus se profile au coin de la rue. Il s'immobilise à l'aubette, le temps que le couple grimpe à l'intérieur. Harold s'est détourné: il ne montera pas. Sa peau a commencé à craquer, émettant d'affreux bruits mous. Des petits tas de fluide et de tissu musculaire tombent sur le sol. Au bout de plusieurs minutes, une forme ronde jaillit de la guérite, pulvérisant les cloisons de verre.

Au volant de l'autobus, le chauffeur tend la main vers son gobelet de café. Il a veillé trop tard hier, c'est évident. Il consulte à nouveau le rétroviseur. L’ahurissante apparition s’étire, révélant un gouffre cramoisi qui rappelle une bouche. Le conducteur écrase l'accélérateur, provoquant une secousse violente. Les passagers se mettent à hurler. Déjà, les mâchoires se referment sur l'arrière de l’autobus, plongeant les dernières rangées dans l'obscurité.





photo © Mak

Chacun son siècle

Un frémissement de buissons s’infiltre par la fenêtre entrebâillée. Alfred ouvre les yeux, examine le papier peint rubis à motifs dorés. Il prend le temps de s’étirer. Puis il délaisse le lit à baldaquin et s’emmitoufle dans son épaisse robe de chambre. L’eau est chaude dans l'âtre; il remplit la cafetière à percolation. À la salle de bains, Alfred tourne les robinets de la baignoire à pattes de lion. Lorsque le café est passé, le bain est prêt. Il s’y enfouit, avec son livre et sa boisson.

Hier soir, il a terminé la lecture des Trois Mousquetaires. Le phonographe jouait des poèmes symphoniques de Liszt—leur grandiose élégance, combinée à la lueur caressante des chandelles, paraissait soulever les mots de la page. 

Hier soir, il a terminé la lecture des Trois Mousquetaires.

Aujourd’hui, Alfred entame un certain Edgar Poe. Son libraire lui en a vanté les mérites: une histoire de manoir au propriétaire souffrant d'anxiété. Aux côtés du narrateur, Alfred chemine en direction d'un obscur marais. Soudain, le coucou jaillit de l'horloge murale. Sapristi!

Alfred s'extrait aussitôt du bain. Il se sèche, endosse son uniforme empesé. Avec les dernières gorgées de café, il avale une brioche puis s'échappe dans la rue. Vite! Pour attraper l'autobus 36, il va falloir presser le pas.



Photo © Stephen Packwood

Les Bonheurs de Sophie

À proximité du mur, la maman observait son enfant. À quatre pattes, Sophie s'engouffra dans la brèche et s’introduisit dans l'autre jardin. Quelle merveilleIl y avait le tunnel un peu sombre, fait d’arcades de pierre. Il y avait les arbres fruitiers, avec les cerisiers, les pommiers et les poiriers, sans oublier les fraises des bois, dissimulées sous leur feuillage. Enfin, on aboutissait à la balancelle, au milieu des fleurs sauvages. La petite fille s’y blottit pour lire son livre.


Parce qu'elle avait l'ouïe fine, Madame Ardène entendit le carillon de la sonnette. Elle traversa son propre jardin — une bande de terre sans soleil bordée d'un carrelage grisâtre — et avisa un grand jeune homme, dont le visage lui rappelait quelqu'un.
— Bonjour Madame Ardène, dit-il, essouflé comme s'il avait couru. Vous savez qui je suis?
— Euh, oui, je crois, oui...
— Je suis Andréa, le fils des Chabot. Vos voisins.

Les parents d'Andréa, fort âgés, demeuraient dans leur appartement du centre-ville. Confortable et proche des commodités, il leur permettait de conserver une vie active. Quant à Andréa, il étudiait à l'étranger. Lorsqu'il rendait visite à ses parents, il contrôlait l'état de la villa.
— Bonjour Andréa. Tu as tellement grandi! Enfin, à ton âge, je suppose qu'on ne dit plus cela. Tu as bien changé! Que puis-je pour toi?

Insensible à l'émoi de Catherine Ardène, le jeune homme continua l’interrogatoire.
— Savez-vous où se trouve votre fille actuellement, Madame?

Intriguée par l'excitation perceptible dans sa voix, Catherine se garda de répondre.
— Dans notre jardin. Votre fille joue dans notre jardin.

Sa façon de prononcer les mots... «Vos poubelles dans notre sanctuaire.» En d'autres circonstances, Catherine se serait excusée, mais il lui semblait que le jeune homme ne manquait pas de toupet. Dire qu'hier encore, elle séchait des larmes sur cette figure maintenant imprégnée de mépris.
— Je vois, répondit Catherine au bout d'un moment.
— Alors, ça se passe souvent comme ça en notre absence? Parce que mes parents sont trop âgés pour résider ici, votre fille se croit tout permis? Que la laissez-vous faire encore? Elle bronze sur notre herbe, récolte nos pommes?

Catherine bouillait intérieurement, mais contrairement au jeune insolent, ses convictions l'engageaient à la maîtrise d'elle-même.
— Je vous remercie pour votre avertissement. Je m'en vais rectifier la situation immédiatement. Attendez-moi au salon, je vous prie, dit-elle en s'effaçant pour le laisser entrer.

Elle se rendit jusqu'à la brèche dans le mur. Elle observa Sophie, endormie sur la balancelle. Ses cheveux auburn formaient de larges boucles sur les coussins. Le livre gisait à ses pieds. Jamais sa fille ne se serait permis de cueillir ne fût-ce qu'une seule fleur. Cette enfant incarnait l'innocence et la joie de vivre. Catherine fit demi-tour.


Vingt minutes plus tard, elle réveilla sa fille.
— Sophie, ma chérie! J'ai une surprise pour toi.
— Qu'est-ce que c'est, Maman? Un cadeau? On va au cinéma?
La mère exhiba deux bâtons de crème glacée.
— Oh, merci Maman!

Assises côte à côte sur la balancelle, elles dégustèrent leur friandise.
— Ma chérie, ajouta soudain Catherine, nous avons eu la visite d'Andréa.
La fillette s'empourpra.
— Oh! Maman! Pourquoi ne m'as-tu pas appelée? Où est-il? Est-ce qu'il va nous rejoindre?
Catherine Ardène soupira. Elle sourit à sa fille.
— Non, ma chérie. Il ne nous rejoindra pas.





photo © Jonathan Borba