Quand les ennuis s’appellent Balthazar • Humeurs

 André décroche le téléphone.

— Isidore Legrand.

De l'autre côté de la ligne, l'enquêtrice vérifie son document. A-t-elle fait une erreur?

— Oh, bonjour. Je cherche à joindre André Vine?
— C'est moi-même.
— Euh... excusez-moi. Ne venez-vous pas de dire «Isidore Legrand»?
— Oui, en effet. C'est moi aussi, répond aimablement l’interlocuteur.
— Je ne comprends pas, monsieur. Êtes-vous Isidore Legrand, ou André Vine?
— Comme vous préférez. Je suis les deux.

Cette fois, Alexandra patauge. Comment doit-elle remplir la déclaration? La personne au bout du fil usurpe-t-elle une identité? Déconcertée, elle hésite. Ras-le-bol de ce métier mal payé qui demande des compétences de psychologue!

— Écoutez, monsieur. Ma fonction m'impose la rigueur. Il me faut savoir exactement à qui j'ai affaire, comprenez-vous?
— Oui, bien sûr, excusez-moi. André Vine correspond à mon état civil. Vous pouvez procéder.


Alexandra n'imaginait plus s'en tirer à si bon compte. Apaisée, elle soupire. Se méprenant, André perçoit dans ce soupir la nécessité de s'expliquer.

— Voyez-vous, je ne me sens pas toujours dans la peau d'un André Vine. Ce n'est pas que mon nom ne me plaise pas, mais j'y suis habitué! Aujourd'hui, je déborde d'énergie. J'ai obtenu une promotion à mon travail et, de plus, ma femme et moi partons trois jours en vacances. Je ne peux tout de même pas m'appeler André Vine!

L'enquêtrice sourit. Elle imagine un homme fantasque, à l'enthousiasme contagieux.

— Quand ça ne va pas, poursuit André, je m'appelle Balthazar Ossenfou. Forcément, je m’estime moins concerné: les ennuis, c’est pour lui! Avec le recul, les problèmes paraissent plus simples.

Alexandra peut compléter le formulaire. André Vine n'est pas fou. Loin de là, conclut-elle en clôturant le questionnaire.




 photo © Chris Bair

Auprès d'elle • Toujours jeunes

J’avais choisi un établissement proche de chez moi, afin de pouvoir m’y rendre à pied. Simplifier, simplifier, simplifier: j’appliquais les trois principes de vie destinés à dégager du temps au profit d'activités essentielles, une philosophie édifiée par Henry David Thoreau au cours des deux années qu’il avait vécues au milieu des bois de Walden.

La résidence pour Aînés en grande perte d’autonomie comptait quatre étages, et une centaine de chambres individuelles. À la façon des annonces immobilières ventant la couleur de rideaux, la fiche descriptive évoquait un maximum d’éléments, quitte à friser l’absurdité (ils célébraient l'installation d’une machine distributrice). Ceci dit, je reconnais l’utilité de ne pas devoir courir au magasin du coin dans le but de se procurer un petit rafraîchissement, chose déjà à la limite de l’impossible pour une bonne partie des résidents, et chronovore lors de rencontres probablement trop rares, et trop courtes.

— Bonjour, dis-je à la réceptionniste après avoir franchi les portes automatiques de l’institution.

J’attendis que l’employée lève les yeux de son téléphone, ce qui me laissa tout loisir d’examiner son visage blafard encadré de cheveux pas très propres.

— Je dispose d’un peu de temps, et j’aimerais faire du bénévolat, énonçai-je dès qu’elle posa son regard sur moi.

Elle n’aurait pas eu l’air plus surprise si je lui avais mentionné que je me nommais Céline Dion.

— Euh…

Quelques fauteuils entouraient une table

— Je viendrais voir des gens qui ne reçoivent pas beaucoup de visites. Pensez-vous que ce soit possible? dis-je avec un sourire.

Ça l’était.

Contrairement à certaines chaînes d’établissements, je n’eus pas à remplir un formulaire en ligne et à répondre à mille questions telles qu’avais-je récemment perdu un‧e proche, ou exposer mon point de vue sur le fait de vieillir. J'approuvais que l’on protège les résidents, évidemment. Néanmoins, dans mon esprit, ausculter les cerveaux et psychanalyser les motivations se comparait aux procédures d’adoption et me paraissait moins pertinent dans ce contexte.

Après avoir discuté avec la propriétaire de l'institution et documenté mon identité, nous convînmes que je reviendrais au terme de la vérification de mes antécédents.


Quand je me représentai à la résidence, un vendredi matin, trois semaines s’étaient écoulées.

— Je suppose que vous pouvez aller au 31, chez Lucile Talbot, m'indiqua la réceptionniste de la fois précédente. Je ne crois pas qu'elle ait reçu de visite, depuis quatre ans que je travaille ici.
— Oh, wow… et dites-moi, y a-t-il l’une ou l’autre chose concernant Mme Talbot que je devrais savoir et que vous pourriez me transmettre?
— La résidente manifeste un début de démence, spécifia Laura. Peut-être pas l’idéal pour votre première expérience. En même temps, à ce stade précoce, une interaction classique demeure envisageable.

Je m’étonnai à part moi de ce qu’une réceptionniste semble aussi au fait du diagnostic des différents résidents. Mon ignorance bien admissible et mon jugement sur son allure expliquaient cela. En réalité, il était logique que la personne chargée de superviser les allées et venues soit informée des profils de chacun‧e.

Elle déclara:

— Un moment, je la fais chercher. Ça sera encore mieux que de monter la voir.

S’emparant du téléphone, Laura me fit signe de prendre place sur l’une des chaises agencées dans le vestibule. Quelques minutes plus tard, une dame âgée apparut au bras d’un aide-soignant en sarrau. Petite et frêle, elle portait une robe épaisse. D’un ton jovial, l’homme s’écria:

— Je vous l’avais dit que vous aviez une visite, Mme Talbot!

Sans brusquerie, je me levai, saluai l'employé et tendis la main à la résidente.

— Bonjour Madame! Je m’appelle Sabrina Pratt.
— Bonjour! répliqua-t-elle d’une voix aiguë.

Sans lâcher la seniore, son accompagnateur m’invita à les suivre. Une fois dans le foyer, nous tournâmes à gauche, après quoi l’aide-soignant s’immobilisa devant une porte et entra un code sur un clavier mural, débloquant l’accès à une salle commune. À l’intérieur, quelques fauteuils entouraient une table. Au fond d’un panier traînaient des gaufrettes emballées individuellement. L’homme soutint Mme Talbot pendant que celle-ci s'asseyait, puis il pointa un doigt en direction du fameux distributeur réfrigéré.

— Je reviens dans une demi-heure, ça vous va?
— Parfait, dis-je tandis que la résidente fixait le mur d’un regard éteint.

Je m’assis en face d’elle, patientai un peu, et me mis à parler.

— Bonjour… Bonjour, Mme Talbot. Comment allez-vous?
— Bah, vous savez… On manque de hérissons…

Je hochai la tête pour signifier mon accord. Mes connaissances se bornaient presque exclusivement à des productions artistiques (entre autres, Loin d’elle, la nouvelle d’Alice Munro, devenu un film réalisé par Sarah Polley; Still Alice, le livre de Lisa Genova et le film subséquent de Wash Westmoreland; Rides, le roman graphique de Paco Roca; mais également ce long-métrage rocambolesque magnifié par une fin sublime, Une Heure de tranquillité, de Patrice Leconte avec un scénario de Florian Zeller). Pour ce que j’en savais, il ne servait à rien de rectifier à l’improviste le discours de personnes atteintes d’une maladie neurodégénérative, une pratique qui ne parvenait qu’à souligner leur état, à les frustrer, voire à les humilier.

— Vous avez faim? dis-je en désignant le panier de biscuits.
— Jamais de la vie! Vous voulez m’empoisonner?
— Excusez-moi. Vous avez raison. Je suis venue en voiture, dis-je dans l’espoir de faire diversion, et de court-circuiter le flux négatif que j’avais provoqué malgré moi.
— Et?
— Et… j’avais envie de vous voir aujourd’hui.

C’était à peine discernable, cependant les traits fanés se détendirent. Interprétant cela comme un encouragement, je me levai, contournai la table et posai les mains sur le fauteuil à côté du sien.

— Je peux?
— Vas-y, ma chère. Pas de manières entre nous, voyons.
— D’accord. Merci… Écoutez. Je voulais vous dire… Vous êtes une femme remarquable. J’aime passer un moment avec vous!

J’étais gênée. Honteuse, en vérité. Quel projet idiot! J’allais seulement rendre la brave dame plus confuse. Se demandait-elle qui j’étais? Fouillait-elle farouchement dans ses souvenirs entremêlés? Qui donc incarnait cet être entre deux âges qui prétendait lui vouloir du bien? J'aurais clairement dû préparer des sujets de conversation.

Contre toute attente, Lucile Talbot répondit:

— À qui le dis-tu!

Malgré que cette formulation s'apparentait à un automatisme, j'y perçus quelque chose d’enjoué.

— Alors je voulais simplement vous féliciter, vous… vous remercier.
— Eh bien… c’est ça, être une maman.

Troublée, je savourai un instant l’atmosphère de poésie feutrée qui s’était infiltrée dans la pièce, avant de réorienter la discussion.

— Voulez-vous une boisson fraîche?

Je songeai trop tard à la controverse autour de l’alimentation. Me suspecterait-elle à nouveau de vouloir l’assassiner? En vitesse, j’annonçai:

— Moi, je vais prendre un Tropico.
— Moi aussi. Comme d’habitude! Tu vois, je me rappelle.
— Oh oui, formidable!

Je vais prendre un Tropico

J’insérai la monnaie dans la machine et reçus en échange deux cannettes turquoises ornementées d’un perroquet (une bénédiction, ce distributeur, en fin de compte, ainsi que mon habitude de conserver de l'argent comptant à l’intérieur de mon porte-monnaie). Cette boisson semblait réveiller des souvenirs; dès lors, je brodai sur ce thème.
— Quand je bois un Tropico, j’ai un peu l’impression d’être en vacances.
— Mais oui, tout à fait. Regarde-nous! dit-elle en ouvrant sa canette.

Elle précisa:

— C’est ça, être ta maman.

Ça alors. Cette fois, Lucile avait dit «ta» maman. À moi qui...
D’où avait-elle pu pressentir, à partir de quelle intuition, de quelle sensibilité inouïe avait-elle conçu de façonner cette alliance entre nous?

Nous buvions le liquide sucré à petites gorgées lorsqu’elle émit un «mmmh» sonore.

— C'est bon, n'est-ce pas?
— C’est parce qu’ils ajoutent du gravier, révéla-t-elle d’un air entendu.

Puis elle fit mine de se lever, et ce laps de temps correspondait à la minute près à la demi-heure convenue avec l’aide-soignant. Assurément sur certains plans, et en dépit de l’évidence, Lucile Talbot détenait de saisissantes aptitudes.



photo #1 © commande passée à Chat GPT.

Sans Titre • Humeurs

Jeune, fringant, bien proportionné, il pose avec fierté dans la vitrine éclaboussée de lumière. Des passants l’examinent. Il est évalué, envisagé. Parfois quelqu’un s’attarde, le temps de fumer une cigarette. Ou entre.

Son style inédit correspond aux goûts actuels; on l'a cité dans plusieurs articles de la presse spécialisée. Pour ces raisons, quantité de nouveaux clients affluent, comme sortis de nulle part, et paient le prix sans rechigner.

Ils paient le prix sans rechigner.


Parmi ses collègues, tous n'ont pas cette chance. De nombreux consommateurs se fournissent désormais sur Internet, quand ils ne se contentent pas carrément de virtuel. Une apparence ingrate, ou simplement plus discrète, et ils passent inaperçus. Une seule plainte peut détruire une carrière en plein essor. Et, quand on devient trop usé, on aboutit dans une maison de second rang. Un voyage périlleux attend ceux qui ne plaisent plus; le cas échéant, un retour au pays d’origine.

Les aînés achèvent leur vie en tant que bénévoles. Ils ne s'inquiètent plus de rapporter de l'argent. Ils peuvent raconter leur histoire. Certains y connaissent leurs plus belles heures, réjouissant des générations entières de lecteurs.




photo © commande passée à Chat GPT.

Constance ou Solange • Et si c'était vrai?

Je ne me rappelle pas avoir jamais déploré d’ajouter une année à mon âge. Ça peut sembler radical, mais que sont quelques rides—le droit de ralentir un peu; une pointe de sagesse supplémentaire—comparées à un‧e jeune emporté‧e par la maladie, ou un enfant qui se prostitue en échange d’un sandwich? En toute simplicité, à mon anniversaire, j’éprouve de la gratitude parce que je suis en vie et en bonne santé. Parce que je suis aimée, que j’ai un toit, assez d’argent pour vivre confortablement (même si raisonnablement), et une passion créative.

Cette année-là, j'avais reçu des témoignages d'affection et, au soir, mon mari m'invita au restaurant. C’est au moment de conclure notre repas d’un gâteau Boston que Scott déposa sur la table un paquet carré... qui contenait un flacon de mon eau de toilette préférée, Mûre et Musc, de l’Artisan Parfumeur: un luxe original, que je me refusais depuis des années.

un flacon de mon eau de toilette préférée

— Waouw! Mon Chéri!

Sans attendre, j’appliquai une goutte de la précieuse fragrance sur chacun de mes poignets.

— Comment as-tu deviné? demandai-je.
— C'est grâce à ta tante!
— Aaah, ma tante! Vive la famille!

Je m’étonnai vaguement que Scott ait contacté Solange. Les discussions avec ma marraine, la sœur de ma mère, se raréfiaient ces derniers temps. Enfin, c’était une bonne nouvelle. Tel un serpent qui se meut par ondulations et replis successifs, la famille dilate puis resserre les liens, par à-coups.

— Et vive Facebook! renchérit mon époux.

Si Solange avait effectivement fini par vaincre ses réticences par rapport à Internet (nous communiquions par courriel), j’ignorais qu'elle s’était mise aux réseaux sociaux.

— Donc Solange, ça?
— Non, pas Solange. Constance!
— Bouff, lâchai-je en projetant des miettes de dessert alentour.

Je ne me souvenais pas d'avoir abordé avec Scott le fait que ma mère avait eu une deuxième sœur; d’autant que cette dernière était décédée une vingtaine d’années auparavant. Il s'avéra que lors d’une de mes détox digitales de quarante-huit heures, mon mari avait publié un appel au cadeau idéal sur ma page de profil Facebook. Une dénommée Constance suggérait le parfum en question, qui pour elle ne s’associait encore qu’à la minuscule maison créée par Jean Laporte. Se présentant comme l'autre tante, elle avait précisé avec pas mal d’à-propos qu'elle était une parente très éloignée.

Nous rentrâmes chez nous au trot. Scott se connecta et chercha sa mystérieuse correspondante, sans succès. Il vérifia alors le contenu de sa messagerie, mais les interactions avec Constance s'étaient volatilisées. Il ne restait plus aucune trace de ma douce tante, si ce n'est l'arôme exquis que, grâce à elle, je propageais désormais.


photo © William Bout

Ma Sœur et la technologie • Couples

Le cercueil acajou était maintenu en hauteur par des tréteaux recouverts d’une nappe blanche. Personnellement, j’aurais opté pour une couleur différente: d’abord, les tons contrastaient de manière discordante; l’installation manquait d’une délicatesse qui eût été souhaitable. D’autre part, ça donnait un peu l’impression que l’on servait ma grand-mère en repas.

L’entreprise de pompes funèbres—le ou la thanatologue, plus spécifiquement—l’avait maquillée, s’inspirant d’une photo que mon oncle avait cru bon de fournir à cet effet. Les traits de mon aïeule bien-aimée s’en trouvaient barbouillés de couleurs pastel, paupières bleu ciel, lèvres roses, joues orangées façon coucher de soleil pâlissant. Le résultat était surprenant, avec un petit côté amusant plutôt bienvenu. Surtout que, si Mamie avait entretenu un style vestimentaire seyant et classique, elle avait également fait preuve de créativité, de fantaisie, d’audace, et de douceur.


Je m’approchai davantage de la boîte dans laquelle elle était rangée telle une poupée grand-mère, et posai la main un instant sur son bras. Ensuite, je regagnai ma place parmi les autres personnes venues honorer sa dépouille.

Car il s’agissait sans conteste de cela. Mamie, elle, demeurait bien vivante, et plus que ça—simplement, elle voguait désormais à travers une dimension nouvelle, d’après moi (c’est-à-dire, conformément à mes nombreuses recherches à ce propos). J’observai ces gens, si nombreux, qu’elle avait marqués au cours de son existence. Âgés, jeunes, locaux ou fraîchement descendus d’un train ou d’un avion, ils avaient souhaité être présents aujourd’hui. À tour de rôle, ils se manifestaient: certains murmuraient, d’autres effleuraient son vêtement; d’autres encore déposaient un mot dans le cercueil. Et… oui, ma foi, un galopin se cachait sous la table funéraire. J’identifiai mon neveu Andrew à ses Nike, des Air Force 1 dont l’extrémité dépassait de sous la nappe, au bout à gauche.

Qu’est-ce qu’il faisait là? Enfin bon, il n’était pas difficile d’imaginer que le petit bonhomme de huit ans tentait d’échapper à l’ambiance morose. Il ne réalisait peut-être pas tout à fait ce que signifiait le repos éternel; du reste, il avait peu connu son arrière-arrière-grand-mère, parce qu’ils habitaient à la frontière hollandaise.

Andrew demeura à cet endroit pendant les deux bonnes heures que dura la visite de ma sœur et de mon beau-frère. Je finis par découvrir qu’ils étaient au courant de sa localisation, chose qui me rassura—il se souciaient de lui, en définitive—autant qu’elle me choqua—ils laissaient leur gamin profaner un lieu de paix et de recueillement. Sauf que Mamie n’aurait pas été choquée, elle. Mamie allait à l’essentiel, comme en témoignait sa perspicacité en matière de psychologie humaine.

À leur départ, je me chargeai d’aller ramasser le garçonnet. Je l’appelai discrètement depuis le côté de la table. «Psst! Andrew! tes parents s’en vont.» Nous échangeâmes quelques paroles, car je tenais à vérifier qu’il ne déprimait pas, et à semer en lui par la même occasion l’idée que la mort n’est pas forcément un point final. Que pour énormément de gens, dont moi, l’esprit de la personne continue de se promener, et de veiller avec affection sur ses proches (dans le meilleur des cas). Qu’on pouvait en parler quand, et si, il le désirait. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir pris le temps de solliciter sa propre opinion sur la question.

— Ça va, tu ne t’es pas trop ennuyé?

Ce dont je doutai dès que j’aperçus le téléphone cellulaire entre ses doigts fins. Un miracle qu’il n’ait pas sonné, à moins que celui de ses parents qui le lui avait cédé ait pensé à le régler sur silencieux.

— Pas du tout, répondit-il d’un ton sérieux. J’enregistrais!

Il me fallut une seconde afin de digérer l’information. Heureusement que je m’entraînais régulièrement à conserver une expression impassible face aux révélations parfois effarantes de ma filleule adolescente. Enregistrer? n’existait-il donc plus rien de sacré, de privé, d’intime? que devenait le monde?

— Je crois que ça lui fera plaisir de réécouter les voix de ses amis, ajouta-t-il.

Après quoi il se dirigea vers le cercueil, brandissant le téléphone avant de l’y lâcher.


Que fallait-il faire? avertir ma sœur? récupérer subtilement l’appareil? Je tranchai pour l’action authentique et directe, une fois de plus inspirée par la qualité de ma relation avec ma filleule.

— C’est drôlement gentil de ta part, dis-je en me penchant vers lui. Je suis convaincue qu’elle est très heureuse que tu aies pensé à elle comme ça. Par contre tu sais, de là où elle est, je crois qu’elle peut se souvenir plus facilement. Et d’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’elle puisse encore utiliser un téléphone. On va le rapporter à tes parents, O.K.?

Andrew me dévisagea avec insistance et je m’interrogeai sur le motif de cet examen: le rejet de son cadeau, ou le discours sur l’après-vie. Néanmoins il obtempéra, et nous rejoignîmes Cindy et Alexandre sans autre encombre.


Il s’avéra que le cellulaire appartenait à ma sœur, ce qui ne m’étonna pas. En effet, férue de technologie, elle était du genre à installer une application séparant les sources sonores (ce qui permettait de recueillir du contenu extérieur sans se priver pour autant d’écouter de la musique, ou, en l’occurrence probablement, de jouer). Elle ignorait peut-être que son fils marchait dans ses pas.

Toujours est-il qu’environ trois semaines après les faits, mon beau-frère me contacta. Il paraissait troublé, et mentionna du bout des lèvres une intervention divine. Dévorée de curiosité, je le retrouvai autour d’un café, un après-midi qu’il devait se rendre à Bruxelles. À la suite des commodités d’usage, il entra dans le vif du sujet.

— Je sais que tu n’es pas fermée en ce qui concerne l’au-delà, alors voilà. Votre grand-mère m’a entendu. Elle a communiqué avec Cindy!

— Wow… Alexandre… je suis émue, là, dis-je en lui prenant les mains.

Pourvu qu’on ne nous espionne pas, pensai-je en riant sous cape, tant notre gestuelle pouvait prêter à confusion.

— D’emblée, poursuivis-je, à mon avis, c’est totalement possible. Et je te crois. Est-ce que tu m’en dirais un peu plus sur ce qui t’amène à envisager ça?


Alexandre avait parlé à sa belle-mère ce jour-là. Plus précisément, il lui avait demandé pardon: il projetait de quitter son épouse. Leurs difficultés s’accumulaient depuis des années, avait-il expliqué, et il ne voyait plus comment s’en sortir. Cindy refusait systématiquement ses propositions de consulter coach, psychologue ou thérapeute en relation d’aide. Alexandre avait terminé en remerciant sa belle-mère pour tant de bons souvenirs en sa compagnie, ainsi qu’en celle de sa fille. La semaine suivante, Cindy avait annoncé son revirement—elle consentait à ce qu'ils aillent voir quelqu'un. Lors du café avec mon beau-frère, le couple avait déjà deux rendez-vous derrière la cravate, et il semblait à Alexandre que le travail commençait à se faire.

J’étais d’accord avec lui: certainement, Mamie avait apporté sa pierre à l’édifice.




 photo © Jez Timms

À tout de suite • Couples

Un peu de neige se met à tomber. Ils frissonnent. Monty enfouit la main glacée d’Esmée dans la sienne, et ensemble, ils progressent jusqu'à la station Mont-Royal. Il y a un instant d'hésitation, imperceptible en réalité.
— Je t'accompagne sur le quai, déclare Esmée.
— Merci, ma reine.
Ils s'engouffrent à l'intérieur de l’édifice, descendent le vaste escalier qui conduit à la voie, puis s'assoient sur un banc.
— Vais-je réellement prendre ce métro, mon adorée? dit Monty.

Esmée observe le mur, de l'autre côté des rails. Se glisserait-il une idée parmi les briques rouge grenat?
— Coquin! répond-elle en souriant. Il n'est pas trop tard... nous pouvons encore changer d'avis.
Les doux traits de Monty s'éclairent aussitôt—on dirait que de minuscules perles de lumière fondent sur sa peau. Finalement, il se ressaisit.
— Mon Esmée. Je serai raisonnable.
— Si tu savais comme je t'aime tant!

Installé dans sa tranquille retraite, embrouillé par l'émotion, le couple n'a pas prêté attention au grondement du métro. Le lourd véhicule arrive.
— Déjà! oh, non! s'exclame Monty. Pas question de te dire au revoir, précieuse amante.
— Oui, trésor du monde, attendons le prochain... ta présence auprès de moi... c'est si bon!
Ils se couvrent mutuellement le visage de petits baisers.

Deux, bientôt trois métros se succèdent. Lorsque la sonorité redoutée emplit une quatrième fois les parois du sous-terrain, ils se lèvent, et se serrent l'un contre l'autre. Après un dernier bécot, ils se séparent.
Monty entre dans le wagon.
— Je t’aime!
— Moi aussi!
Jusqu'au bout, ils agitent la main, sous le regard attendri des gens.


Quand le métro a disparu, Esmée gagne la sortie. L'air froid et la majesté de la nuit qui tombe lui font du bien. Elle traverse la place Gérald-Godin puis l’avenue du Mont-Royal, et pénètre dans la bibliothèque. Quelques minutes plus tard, c’est terminé. Elle émerge de l'édifice, prend à gauche sur Berri.

Deux rues plus loin, elle parvient au niveau de la station suivante. Au croisement, le bâtiment apparaît. Une lueur paisible filtre à travers les rideaux du rez-de-chaussée. Esmée déverrouille la porte.
— Mon ange!

Une lueur paisible filtre à travers les rideaux

Ils se serrent à étouffer. Monty embrasse les soupçons de larmes au coin des yeux de sa bien-aimée.
— Ne serions-nous pas un peu dépendants affectifs? souffle-t-elle.
— Eh, petite rose chérie… ça nous a pris quatre-vingt-six ans pour nous trouver. Ne laissons plus filer une seule seconde!

Bras dessus bras dessous, ils se dirigent vers le salon. Il fait bon au sein de l'appartement. C'est chez eux.
Dehors, il neige sans bruit.






photo © Serghei Savchiuc

Le petit Oracle de l’amour • Et si c'était vrai?

Moi, en fait, je n’y croyais pas. Néanmoins Sibylle avait envie d’aller, alors je me suis dit: pourquoi pas. De toute façon, ça ne signifierait rien. Il est évident que si un voyant avait la capacité de prédire la durée de vie d’un couple, il serait ultra-connu, en particulier dans le monde actuel. Cela dit, il s’agissait d’une modeste fête foraine, à l’ancienne. Établie sur une plaine à proximité de l’Isle-sur-la-Sorgue, la troupe se déplaçait de village en village, et nous étions tombés dessus lors de notre weekend dans le Vaucluse. Pas le style à chercher la célébrité, peut-être parce que très habiles à distraire, ils ne manifestaient pas nécessairement le talent et l’originalité qui les auraient amenés à se démarquer. Enfin, c’est ce que je me suis dit sur le moment. Aujourd’hui, je crois que leur manque de notoriété résultait plus vraisemblablement d'un mode de vie priorisant la communauté et la famille, plutôt que des abonnés.

L’extra-lucide (encore fallait-il qu’il possède réellement cette qualité) risquait-il d’influencer Sibylle? J’observai mon amoureuse, qui bondissait d’excitation dans la file d’attente. Clairement, elle y attachait plus d’importance que moi. Comme si elle allait obtenir la validation de notre union. Après tout, nous n’en étions qu’au début, nous sortions ensemble depuis quatre mois à peine. Je l’avais rencontrée à la garderie de Simona: elle y déposait son neveu, et moi, ma nièce. Parlez de destin! Malgré la récence de notre relation, je pense que l'on s’appréciait beaucoup. En même temps, un coin de mon esprit estimait que si elle me quittait après qu’on nous ait accordé trois jours, c’est qu’elle n’était pas la bonne.

Devant nous dans la file, un couple se tenait la main, deux hommes. En avant d’eux, une femme et un homme âgés. Décidément, l'affaire séduisait. Il faut dire que c’était un concept original—la longévité du couple, et pas un mot de plus.

Une caméra dissimulée au fond des yeux de l’animatronique

Le soir tombait tranquillement, et nous nous laissions gagner par le charme suranné des lieux. Ici, des ampoules montées en guirlande égayaient le passage entre différentes échoppes; là, des promeneurs bavardaient tout en grignotant des pommes d’amour. Une idée me vint. Et si le temps d'attente relevait de leur mode opératoire? et des comparses issus d’autres spectacles demeuraient disponibles afin d’étoffer la file, au besoin. Dissimulée au fond des yeux de l’animatronique d'accueil, une caméra nous filmerait, transmettant de précieux indices au divinateur. Mon sourire s’élargit. Je caressai le dos de Sibylle et la complimentai sur sa tenue, avant d’évoquer ses sujets de conversation préférés.

Lorsque ce fut notre tour, ma chérie glissa un billet dans la machine et le buste s’inclina, émettant un guttural allez-y. Nous écartâmes les plis du lourd rideau grenat et pénétrâmes à l’intérieur de la loge. Installé dans un fauteuil qui paraissait trop grand pour lui, un individu menu et sec à la peau hâlée nous invita d’un geste à nous asseoir sur les deux chaises en face de lui. Avec son visage creusé de stries et son costume usé de couleur noire, je lui donnai quatre-vingts ans. Affichant une indifférence distante, il saisit nos mains l’une après l’autre. Il les pressa contre les siennes, douces comme du papier bible, et bientôt annonça: «cent vingt-quatre jours».

Ah non!

— Oui, vous avez raison, Monsieur. Nous nous fréquentons depuis quatre mois. Selon vous, combien de temps dans le futur?
— Cent vingt-quatre jours.
— Et pour après? demanda Sibylle en éloignant son bras de son torse.
Mais le mystérieux petit homme ne répondit pas.
 — Écoutez, dit mon amoureuse. On ne le dira à personne. Sérieusement, maintenant. Vous ne savez pas? ce n’est pas grave.
À la suite de quoi il répéta, haussant le ton:
— Cent vingt-quatre jours!
Et il hocha la tête en guise de salut. La séance était terminée.

C'est dehors que nous nous le sommes dit pour la première fois.
— Je t’aime, ma chérie. Et je ne m’en vais nulle part.
— Moi aussi. Et moi non plus!

Ce fut comme si le drôle de monsieur nous avait posé un défi. Les jours qui suivirent, nous abordâmes des sujets importants. Souhaitait-on rester à Bruxelles, est-ce qu’on voulait des enfants, au sein de quelle spiritualité les élever—ce genre de choses. Au bout de quelques semaines, il fut clair que le bonhomme s’était trompé. C’était complètement fou, mais nous emménageâmes ensemble. Aussi, passé la trentaine, on se connaît mieux, on sait mieux ce que l’on désire. Nous avions discuté de l’organisation du quotidien, des tâches, de notre rythme de vie.

Cent vingt-quatre jours après la curieuse entrevue, on sonna à la porte en milieu de journée. Ma chérie avait-elle pris son après-midi? Ce n’était pas Sibylle, mais deux policiers à l’air sinistre. Ça, je ne l’avais vraiment pas vu venir.





photo © Robin Edqvist

Mademoiselle Bovary • Livres

Par chance, Berthe se rappelait peu ses parents. De sa mère, elle possédait les grands yeux sombres et le nez droit. Son regard pétillait d'une intelligence dont on ignorait l'origine.

Tout le jour, à la filature, la jeune fille égrenait et nettoyait le coton. Elle divisait son salaire en trois parties: le loyer dû à Madame Levasseur, ensuite son entretien personnel, enfin celui de sa tante Viola. Il restait une modeste économie qu’elle rangeait dans une boîte à biscuits.

Avec le décès de sa tante coïncida le milieu du dix-neuvième siècle, et la majorité de Berthe. Munie de son pécule, cette dernière gagna Paris.


Rien n'aurait pu préparer la jeune Picarde à la capitale française. D'interminables rues disparaissaient dans l'horizon pluvieux, bondées de fiacres lancés à vive allure. Des lumières débordant des restaurants barbouillaient les pavés. Serrant contre elle son bagage, Berthe chercha son chemin à travers la foule anonyme. Madame Levasseur l’avait recommandée à une connaissance, qui louait des chambres dans une ruelle débouchant sur la Seine. Elle s’y sentit chez elle.

Réfléchie, méthodique, Berthe devançait son temps. Elle rédigea un compte-rendu sur un épais papier, y inscrivant ses nom et prénom, ses acquis, et les coordonnées de sa précédente patronne. Si cette initiative séduisit le directeur de Royal Vêtements et Cie., celui-ci ne lui offrit pas l'emploi de conseillère en chapeaux qu'elle convoitait avec humilité. Antoine Rosencourt aussi devançait son temps, et attribua à la postulante le rôle de gestionnaire, vacant depuis plusieurs mois.


Avide d'apprendre, la jeune femme se révéla à la hauteur de cette désignation: l'année qui suivit, les revenus de Royal Vêtements et Cie triplèrent, et il en fut de même pour le nom de Rosencourt, puisque Berthe Bovary devint Berthe Rosencourt et donna naissance à un petit Arnold, pour le bonheur de tous.




photo © Anna Savina

Une Racine, des ailes • Couples

En cette veille de Noël, Jingbei lit, enveloppée dans une couverture. Sur l’accoudoir, une tisane. À la radio, du jazz. Jingbei a accompagné Réal à la station ce matin: il prenait l'autobus de 7h30 pour Montréal. Ses parents l’ont invitée à réveillonner. Elle a refusé.

Elle imagine l'assemblée. Les enfants jouent; les grands bavardent, ils boivent du vin. Elle entend les questions de la part de ceux qui ne sont pas au courant. Où se trouve la petite Chinoise? D'où est-elle originaire, encore? Shanghai, Hong Kong? Ah, un village au nom imprononçable? Oh, elle est restée à Rimouski? Pourquoi n'est-elle pas venue avec Réal?

Réal fournit des réponses vagues. Son épouse est une solitaire, elle a parfois besoin de se retrouver. Il ne ment pas: tout va bien entre eux — maintenant. L'année a été difficile. Si un battement d'ailes de papillon peut déclencher une tornade, le clin d'œil du prof de yoga, lui, a pulvérisé le couple.


Jingbei se promène dans la maison, devine la mer par la fenêtre. Elle pense à la bouture, plantée il y a quelques jours. En plein hiver, c'est presque ridicule. Le pot est dissimulé derrière le rideau. Contre toute attente, une minuscule fleur mauve apparaît entre les feuilles grises.


Il n’y a pas un instant à perdre. Pianotant frénétiquement sur son écran de téléphone, Jingbei vérifie l'horaire. Elle ouvre un placard, attrape robe et chaussures, garroche le tout dans le petit sac de voyage. Elle s’emmitoufle chaudement, puis éteint les lumières et s’encourt. À la gare, le train d’1h29 engloutit la petite femme.

Le visage appuyé contre la fenêtre, elle réfléchit. Elle fera un détour par l'exquise boulangerie à deux coins de rue de chez eux. Elle prendra des croissants, et la plus grande bûche de l'étalage. Elle ferme les yeux. Elle a hâte de rejoindre sa famille.





photo © 2y.kang

Ni nutritionniste, ni médecin, ni diététicien, mais un peu tout ça à la fois • Humeurs

Enfin, j’allais voir clair à travers ce fatras de régimes, privations, systèmes biscornus, conseils étranges et autres trucs qui fonctionnaient quelques jours avant que je m’engouffre à nouveau dans de mauvais réflexes alimentaires. Il était temps.

Celui que l'on nommait le docteur Selza se spécialisait en perte de poids. Ni nutritionniste, ni médecin, ni diététicien, mais un peu tout ça à la fois, le praticien garantissait des résultats durables, entre autres grâce à son propre cocktail faisant office de substitut de repas. Quoi! substitut de repas! ne venais-je pas de dire que je souhaitais en finir avec les stratagèmes inefficaces? Bizarrement, je plaçais mes derniers espoirs auprès de ce docteur. Naïve? évidemment. Désespérée? oui!

Malgré que je me sois présentée quelques minutes avant l’heure, une dame patientait dans la salle d’attente (une zone destinée exclusivement aux clients du docteur Selza).

une zone destinée exclusivement aux clients du docteur Selza

Serait-il en retard d'une consultation au complet? pensais-je en fronçant les sourcils. Je pouvais accepter cela, hormis si le délai était dû, mettons, au manque de ponctualité des personnes précédentes. Longue et maigre, la dame pouvait avoir soixante-dix ans. Elle était vêtue d’une tunique gris clair qu’elle portait élégamment sur un pantalon blanc. Son visage à la peau diaphane affichait une authentique douceur.

— Première fois? m’interrogea-t-elle.
— Oui, répondis-je en songeant soudain qu’elle accompagnait peut-être quelqu’un qui se trouvait avec Selza en ce moment.
— Vous voulez perdre combien?
— Au moins vingt kilos… vingt-cinq, en fait. J’aimerais m’alléger de vingt-cinq kilos.
— Moi, j’ai perdu soixante-deux kilos, dit la dame.
— Waouw! Félicitations…
— Oui, sauf que… regardez où ça m’a mise.

Je croyais qu’elle faisait allusion à sa minceur extrême et songeai qu’elle était peut-être devenue anorexique, mais elle claqua des doigts en un bruit sec et paf! elle disparut.

Un peu plus tard, la porte s’ouvrit sur le docteur (je le reconnaissais de ses podcasts, articles et vidéos YouTube). Il s’écarta pour laisser passer un homme de corpulence un peu enveloppée, aux cheveux auburn et qui arborait une mine rubiconde réjouie. Ce dernier traversa la salle d’attente en direction de la sortie. Encore éberluée par la disparition de l’élégante dame âgée (hallucination holographique auto-censurée?), je suivis machinalement le client du regard, puis redirigeai mon attention sur le docteur.
Qui se méprit en déchiffrant mon expression.

— Ne vous en faites pas, chacun avance à son rythme…

Que sous-entendait-il exactement?

— Euh, non, je viens…

Prise d’une inspiration subite, je changeai de ton.

— J’ai besoin de savoir, concernant l’une de vos anciennes patientes. Une dame plus âgée, très mince et élégante… je pense qu’elle est décédée.
— Pardon?
— Une de vos patientes. Âgée. Elle a perdu soixante kilos.
— C’est pour ça que vous avez pris rendez-vous? Vous êtes journaliste? Je n’ai pas de temps à dilapider avec ce genre d’inquisition. Je vous prie de quitter mon cabinet avant que j’appelle la sécurité.

M’inspirant de ce que dégageait la belle femme évaporée, je tournai les talons et ne me représentai jamais.



photo ©  hannah grace

En Vrai • Humeurs

J’étais pas mal dépitée en rentrant de l’école (dépité, d’où ça peut bien venir comme mot? Je sais que ça signifie déçu, pas content, genre dégonflé en-dedans. Mais d’où ça vient? Est-ce que c’est un anglicisme: on perd son noyau, pit, style un fruit qui n’a plus de cœur?).

En tout cas. Trayvon ne m’a pas brisé le cœur en refusant de se mettre en couple avec moi: en vrai, je n’étais pas réellement amoureuse de lui. Je lui ai proposé parce qu’il est nice, et que ça m’aurait plu d’être avec un gars nice, pour changer. Mais je m’attendais pas à ce qu’il dise non, surtout que je suis plutôt pas mal, et que lui, moyen.

Je rentre à pied de l’école, tellement j’enrage au fond de moi. Pour une fois que je fais un effort, pour une fois que j’écoute les conseils de ma marraine en ne choisissant pas un toquard, voilà ma récompense. Sur le chemin, j’essaie de salir mes Nike au maximum, et mon pantalon aussi. Puisque je suis si nulle, faut que ça paraisse. J’arrive tellement pleine de boue au foyer que Celerita m’ordonne de me doucher immédiatement et de me changer. D’habitude, la priorité, c’est le travail d’école: faudrait savoir!


J’en profite et me fais couler un ultra-bain: pas trop chaud (j’aime les défis, pas question de me ramollir!), avec le trop-plein réglé au niveau le plus haut pour remplir la baignoire au maximum, et la mousse à la mangue que Tilla n’utilise plus depuis qu’elle a vu que ça donne le cancer, mais j’ai vérifié et c’est faux.

Quand j’en sors, Sandra et Tilla ont accepté de prendre mes tâches pour que je révise la matière vue en classe aujourd’hui. Finalement ça se termine pas si mal considérant que la journée avait horriblement commencé.

*

Je vais être en retard! J’arrivais pas à me réveiller ce matin. Sandra et Rotem sont déjà parties alors qu’on marche toujours les trois ensemble. Et si je prenais le bus, tiens.

Il faut dire que j’ai eu énormément de difficulté à m’endormir hier au soir. Les paroles de Trayvon revenaient sans arrêt dans ma tête: «On ne se connaît pas assez.» Man, ça fait genre cinq mois qu’on est dans la même classe! presque la moitié d’un an! Qu’est-ce qu’il lui faut? Laisse tomber dude, si t’as besoin de savoir le nom de mon chien quand j’avais quatre ans, j’crois que t’es un peu psycho sur les bords. Non?

La bus arrive pas, donc je marche un arrêt parce qu’on gèle, pis que je stresse de me faire chicaner à l’école. En même temps, je me dis en marchant le plus vite que je peux, qu’est-ce que Trayvon (encore lui!! grrr!!!) sait de moi?

Il connaît le côté frondeur (ça, ça vient du mot fronde, comme un lance-pierre). Les blagues sensibles. Le côté ostineux. J’ai pas peur de parler aux profs, de leur dire quand j’suis pas d’accord, sauf Mme Rosenot la prof de français, elle, elle est tellement gentille, je me contente de le penser dans ma tête si je suis pas d’accord, et sauf M. Jack, le prof d’anglais, parce qu’il dit juste des choses qui ont du sens. Je l’adore, il nous comprend vraiment. Quand je pense qu’il a deux jeunes enfants, je les trouve drôlement chanceux.

Faque je vois pas ce qu’il devrait savoir d’autre. Je grimpe dans l’autobus qui vient enfin d’arriver—j’ai marché deux arrêts, ça vaut presque pas le coup d'utiliser un billet de ma réserve, sauf que je serai à l’heure.

Chichie me demande chaque fois la même chose quand je lui dis que j’ai un nouveau crush: «Qu’est-ce que tu aimes bien chez lui?». Souvent, je dis qu’il est gentil, qu’il me fait rire.

Quant à moi, j’aime dessiner, faire des ombrages, écouter du rap, nager, les chats et les chiens. J’ai de l’imagination, j’adore les animés, j’ai lu beaucoup de mangas, ça me dérange pas de rendre service parfois (ça dépend des circonstances). Je veux bien un petit peu cuisiner, et ça me calme de nettoyer quand mes nerfs vont lâcher.

Je suis courageuse, d’ailleurs on me le dit tout le temps, et que je suis forte aussi, même si j’en ai un peu marre d’être courageuse ces temps-ci: ça, c’est quelque chose qu’il ne sait pas, Trayvon, et je me demande ce qu’il penserait de moi s’il me connaissait à ce point-là.


Alias Monet • Peinture

Saviez-vous que Vincent van Gogh avait peint un Crâne de squelette fumant une cigarette? Je l’ignorais, moi aussi. Non seulement ça, mais imaginez-vous avec un buzzer au bout des doigts, façon jeu télévisé. Quel nom associeriez-vous à ce titre rocambolesque? Jean-Michel Basquiat, Egon Schiele, Marianne Stokes?

Il y a toutes sortes de choses que l’on ignore. Et de la même manière, avant d’être engagé au musée des Beaux-Arts de la ville de Clichembourg, je ne connaissais pas Les Pétunias. Pire encore, j’ai passé de nombreuses heures dans la salle qui les héberge avant d’en découvrir le véritable auteur, ce qui se produisit lorsqu’une dame au demeurant charmante s’exclama par un beau matin de décembre: «Original, ce Monet!» et reprit presque aussitôt, après avoir jeté un œil à la notice: «Van Gogh? Je ne l’aurais pas cru.» J’attendis que la visiteuse pénètre dans une autre section pour satisfaire ma curiosité. Effectivement: les lettres d’apparence maladroite composant le prénom de l’artiste s’étalaient sur l’un des pétales parme.

Nous n’étions certainement pas les premiers à nous tromper, elle et moi; d’ailleurs, j’entendis souvent cette confusion au fil des mois qui suivirent. Les gens se faisaient systématiquement le reproche, crevant le petite bulbe de joie à peine éclos. Le couperet tombait, impitoyable, au point que dépendamment des circonstances, je glissais parfois un discret «Ça arrive tout le temps, vous savez.» On a déjà si peu confiance en soi, dans notre société actuelle. Ça fait du bien de témoigner d’un minimum de compétence culturelle, entre paysages nuageux, sculptures étrusques et autres fourchettes moyenâgeuses.

En outre, je trouve plus précieux de se laisser émouvoir plutôt que se cantonner au bagage intellectuel (disserter sur l'allégorie rubénienne et la légitimité de la fonction compensatoire de ses codes chromatiques). Oui... c’est de ça qu’il s’agit. Permettre à l’œuvre de ricocher sur une situation de notre propre vie, en éprouver une consolation, un écho de courage, ou d’enthousiasme.

Apposer délicatement le papier Japon peint par vos soins

En y regardant convenablement, d’ailleurs, Monet et Van Gogh se comparent davantage que je le pensais. Vous allez me dire: mais voyons donc, pas du tout! leurs styles sont très clairement définis, ça se voit au premier coup d’œil! Et pourtant, les deux peintres abordent des sujets semblables: l’eau, les fleurs; parfois, des gens. Jusque dans les couleurs: du bleu mêlé de vert; un peu de rouge chez Monet, une touche de jaune pour Van Gogh. À ceci près que le premier, en tant qu'impressionniste, illustre l’atmosphère extérieure en y ajoutant de la douceur. Le second, post-impressionniste, transmet un ressenti intérieur de façon plus symbolique, imaginative.

Un jour, pour m'amuser je crois, j’ai changé la notice explicative pour une autre en tous points identique à celle d’origine—à l’exception du nom de l'artiste. Deux bulletins de salaire plus tard, le subterfuge n’avait suscité aucune réaction, ni du public, ni de l’équipe du musée. En vérité, même mes collègues surveillants n’ont rien dit, alors qu’ils ont dû remarquer que les gens ne se trompaient plus. Ou ils n’ont justement rien remarqué. Finalement, cette jeune génération qui écoute des podcasts en douce sur les heures de boulot, ça a du bon. Je ne suis pas en train de prétendre qu’ils sont tous comme ça, notez bien.


Et donc, je suis allé plus loin.

J’ai commencé par inventer une histoire de tante âgée convalescente chez qui j’emménagerais pour les semaines à venir, et qui résidait assez loin du musée. Puis, j’ai prétexté une soirée à proximité du travail et qui devait débuter une heure après la fermeture. J’ai obtenu ce que je voulais, autrement dit la permission de rester dans la salle des employés afin de me rendre directement du musée à l'événement fictif.

Le reste appartient à l’histoire (de l’art).

Étape n⁰1. Réchauffer dans le micro-ondes la gélatine thixotrope, cette colle fabriquée à partir de peau de lapin spécialement pour la restauration de tableaux. Nota bene: mettre sur le dos du cassoulet consommé sur place l’odeur amère qui imprégnera les lieux.

Étape n⁰2. Appliquer la colle sur la toile au niveau de la signature à faire disparaître—généralement en bas, à droite.

Étape n⁰3. Y apposer délicatement le papier Japon peint par vos soins.

Étape n⁰4. Admirer la disparition de la signature d’origine. (il m’a fallu cinquante-trois essais pré-encollage avant d’obtenir la parfaite combinaison de nuances).

Étape n⁰5. Reproduire les étapes 1 à 3 après séchage complet, ou immédiatement, si la localisation diffère.


Ainsi la marque de Van Gogh a-t-elle disparu d’une tige de pétunia, remplacée par le sceau de Monet sur cette œuvre qui lui revient désormais.

Cela fait dix-huit mois. Le musée des Beaux-Arts de la ville de Clichembourg a été le théâtre d'une soirée de gala, de trois expositions (dont une en ligne), de huit concerts de musique de chambre et de trente-quatre visites guidées, sans que personne ne remarque rien. Je vais le dire en toute humilité: je suis fier de moi.



photo © Elena Kloppenburg

Noces de paille • Horreur

La jeune veuve s’était dotée de plusieurs rituels hebdomadaires. Cinéma le lundi, lecture le mardi (pas une heure volée ici et là comme les autres jours: non, douche et pyjama dès le retour du travail, l’émission de blues à la radio pour l’ambiance musicale, et un plat acheté chez le traiteur en guise de souper). Le mercredi, Mélanie socialisait. Le jeudi, de nouveau soirée film, à la maison cette fois. Dépendamment des propositions, elle partageait son weekend entre famille, amis, et activités telles qu’un tour dans les magasins, une brocante, une exposition. Enfin, elle consacrait le septième jour de la semaine à Joël.


D’emblée, Mélanie avait tracé des limites. Il ne fallait pas que cette délicieuse fréquentation grignote le reste de son existence. Par ailleurs, le choix du dimanche rendait plus attrayante cette journée souvent imprégnée de lundi matin. Mélanie y songeait pendant la semaine, tentée, des fois, de précipiter les retrouvailles — juste pour quelques minutes. Elle résistait, désireuse de conserver sa santé mentale.


Seule Monique, la maman de Joël, avait manifesté de la compréhension envers le projet de sa belle-fille. Audacieuse, libre-penseuse, elle était donc l’unique personne à savoir que la manœuvre s’était concrétisée. La maladie gagnant du terrain, Joël avait commencé par signer le document notarié indispensable à la commune pour délivrer le permis spécial. La confection lui avait coûté un bras, se souvient Mélanie, par contre le résultat en valait la peine. Il pesait raisonnablement lourd: elle était capable de l’asseoir à table ou dans un fauteuil, et de le coucher dans le lit. Bien entendu, la jeune veuve comprenait que cela puisse épouvanter. Mais, et les momies égyptiennes? pour elle, cela se résumait à des questions de culture et d’époque. On mange les vaches et pas les chiens. On s’affiche en robe décolletée avec sa biologie masculine, alors que les Écossais arborent fièrement kilt et chemise à jabot depuis la nuit des temps.

Dimanche dernier, Mélanie a regardé un épisode de Columbo en compagnie de Joël. C’est là que la jeune femme a caressé l'idée de reprendre contact avec la taxidermiste: cette dernière pourrait-elle intégrer à la paume de son époux un genre de poche chauffante, du type de celles que l’on utilise pour soulager les douleurs musculaires? Ainsi, lorsqu’ils se tiendront la main, côte à côte sur le divan, l’illusion sera parfaite.



photo © Morgan Vander Hart

A Late Encounter • Grieving

I was no longer spending much time on Facebook. It didn’t help that I had forgotten my password, and that my successive attempts to change it had failed. Rather than persist, I took it as encouragement to limit my screen time. I could still access the social network on my phone, but while it’s true that I used the messaging system, I rarely scrolled. Rarely, that is, by certain standards. We are still talking about a stretch of roughly twenty minutes a day.

However, when my friend Reshell experienced a reversal of fortune, I began visiting her profile more regularly in an effort to better surround her. Granted, the expression usually refers to financial hardship, but it is the image that comes to mind. Moreover, by consulting the Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, my online dictionary, I learn that Fortune was the name of a deity who presided over the vagaries of human destiny, distributing goods and evils according to her whim. Even if that is not necessarily how I see things, the expression works.

Reshell is a woman who conducts her life with consideration. Retired from a career in healthcare, she manages her income intelligently, contenting herself with a small but sufficient home and devoting herself to her two passions. In alphabetical order: creative writing, and her son.

Oh yes, Reshell takes writing seriously, and more in the manner of Stephen King (“your main job is to tell a story”) than Marguerite Duras (“To write is to attempt to know what one would write if one were writing”). She composes works brimming with twists and turns, featuring emotional, vividly drawn characters. Her paragraphs, studded with flavors and textures like scoops of Ben & Jerry’s ice cream, give the sensation of spending time among friends. Eight times a week, Reshell volunteers to lead our small writers’ group—which tells you the kind of person she is.

Reshell’s other passion is her son, Kaiden. Between them unfolded a reciprocal relationship, built year after year upon the genuine complicity that binds two beings animated by the same values of generosity, energy, and creativity. All of this was sprinkled with a shared enthusiasm for rock music, the Marvel universe, and professional wrestling galas in all their bubbling, theatrical splendor. Mother and son saw each other often, and it feels strange to say “mother and son,” so strong is my sense that they had chosen one another independently of blood ties. This sustained closeness prevented neither of them from working full time (in writing now, in Reshell’s case) or from forging other strong relationships. Kaiden and his partner Adriana married, and even after they had their child, remarks my friend dropped here and there between writing sessions revealed that she made it a point of honor to respect their privacy.

The reversal of fortune Reshell experienced was that her only child died.

At the age of forty-three.

A goddamn fucking reversal of fortune, if you ask me.


And so, to return to Facebook, I began commenting regularly on Reshell’s posts when they inspired me, as it seemed to me that this constituted an additional way of being present—alongside the messages we exchanged from time to time and the more private conversations we occasionally shared during writing meetups. It was almost certainly because of these more frequent interventions that Ilan noticed me and sent me a friend request through the platform. I knew exactly who he was: not only was Reshell’s brother active on her profile, he had also spoken at the funeral.

The funeral.

At first, the thought of attending had not even crossed my mind. For one thing, family members lived in New York and Bucharest, and I believed the ceremony would be held virtually. Yes, I am a bit scatterbrained. I latch onto an idea and don’t think any further. It can be restful, at times.

For another, I had never taken the opportunity to meet Kaiden, which did not prevent me from knowing several things about him—such as the fact that he always invited Reshell to his concerts (except when he anticipated rumpus), regardless of the fact that his mother was not, a priori, the target audience for punk fastcore.

Then, on the morning of the funeral, I told myself that if the information was posted on Reshell’s Facebook profile, I could go too. At worst, I would be turned away; no problem. At least I would have done that for her, since I had been so little present over the past year that I had failed to grasp the gravity of the situation.

Unlike the Christian services I was accustomed to, where the speaking time allotted to loved ones is limited to a few minutes within a mass lasting an hour or an hour and a half, this Jewish funeral home reversed the proportions. The three tributes, offered, among others, by Ilan and by Kaiden’s best friend, portrayed a warm, welcoming man of immense kindness. It was unmistakable: in the full, hushed room, their gratitude for having known Kaiden, their admiration for who he was—with his colossal qualities of the heart, beneficent and contagiously so—burst from the sturdy armor of their pain like laser beams. It was so powerful, so simple, and so evident that this light reached deep within me and altered something inside—I want to say, in my DNA. I longed to, and I decided to, resemble Kaiden.

Death implies a separation that is often brutal and often devastating, but not necessarily definitive, according to my research and my experience on the matter. Thanks to this belief, I find it easy to express the feelings of compassion that rise within me, without bitterness. I thought it was probably the specific content of one of my comments beneath a post that had given Ilan the idea to send his friend request. I imagined he had said to himself, I don’t recognize this person who seems to know Reshell and Kaiden. As if he had wanted to gather everything he could of his nephew, perhaps to learn a new anecdote about him, a kind of posthumous treasure. And the fact that someone believed I had been close to Kaiden filled me with pride.



Picasso, La Lecture de la lettre

Il y avait un jardin • Horreur

La veille, prétextant un état grippal, Adama a visité le cabinet du Docteur Fallerbach. L’agenda de ce dernier, négligemment ouvert sur le bureau, a révélé que le médecin assistait à un gala aujourd’hui soir.

Une poignée de minutes après qu’Adama se poste non loin de la majestueuse villa, il voit sa patience récompensée: un homme et une femme habillés avec élégance surgissent de l’édifice. Encadré de tempes argentées, le visage de Berthold Fallerbach irradie la confiance en soi. À son côté se tient son épouse, une femme aux traits las et au corps alourdi par d'innombrables fausses couches. Les époux referment la porte derrière eux, descendent l'allée et s'engouffrent dans un véhicule.

Sac à l'épaule, Adama traverse la chaussée. Lorsqu'il pénètre dans le jardin cloîtré, un frisson d'horreur le secoue. Les massifs d'hortensias déploient leurs pigments cobalt, fuchsia et vieux rose; tels des sculptures végétales, ils s’harmonisent et se contredisent dans un écho sinistre.

Tels des sculptures végétales, ils s’harmonisent et se contredisent dans un écho sinistre

Après avoir photographié le petit parc, Adama saisit la pelle dans son sac et enfile des gants de jardinage. Il choisit un massif parmi les plus modestes et entreprend de creuser. Le métal aiguisé s'enfonce dans le sol, incisant les racines. Du temps s'écoule pendant qu'Adama besogne, peu soucieux de se salir. À la fin, le buisson est complètement arraché par celui qui boit à présent de longues gorgées à sa gourde.

Finalement, Adama s'agenouille sur le sol. Ses doigts dégagent les ultimes racines, puis fouillent délicatement la terre. Bientôt, il expose un fragment de couleur beige qui ressemble à une branche minuscule. En tant qu'obstétricien, Adama reconnaît de façon formelle l'os d'un fœtus.

Sans même s'en rendre compte, il s'est mis à pleurer.





photo © Chat GPT

La Maison apprivoisée • Séparations

Incapable de s’endormir, Christiane descend les marches dans l'obscurité. Le rez-de-chaussée se divise en deux zones: sur la gauche, une cuisine équipée et sur la droite, un salon. Par les fenêtres de la cuisine s'infiltre la lumière d'un réverbère. Christiane fronce les sourcils. Il faudra accrocher des rideaux, songe-t-elle en rajustant les pans de son peignoir. Un tissu blanc à carreaux rouges fournira une touche campagnarde à la pièce.

Les quatre mois passés seule dans l'ancienne demeure conjugale ont persuadé Christiane de changer de cadre. En outre, le style moderne qu'affectionne Eduardo lui semble à présent froid et impersonnel. Elle a eu le coup de foudre pour cette petite maison à proximité du port. Parfaitement fonctionnelle, elle ne nécessitait pas de réaménagement. Christiane l'a achetée telle quelle, avec la totalité du mobilier, la literie, même les tableaux sur les murs. La propriétaire précédente louait l'endroit pour de courts termes. Par chance, ses goûts concordent avec ceux de Christiane. Cette dernière apprécie de se laisser surprendre par la maison: elle a trouvé un espace de rangement derrière une causeuse, et au fond d'un tiroir, un paquet de crayons encore scellé. Elle s'appropriera les lieux au fil du temps.

Elle a toujours adoré l'atmosphère décontractée des lieux de villégiature.

Christiane ouvre le frigo. Elle verse du lait dans une tasse en forme de hibou. Pendant que le liquide réchauffe dans le four à micro-ondes, elle se rend au salon et allume une lampe. Ensuite elle récupère la tasse, vérifie la température, ajoute une cuillerée de miel. Emportant la boisson, elle s'assied sur le divan et tire la courtepointe sur ses jambes. Des magazines de décoration s'empilent sur la table basse. Christiane examine quelques couvertures et sélectionne un numéro consacré aux résidences secondaires. Elle a toujours adoré l'atmosphère décontractée des lieux de villégiature. L'éditorial suggère de doter son domicile d'une telle ambiance, en encadrant une photo-souvenir ou en utilisant de la vaisselle achetée en vacances. Christiane tourne la page. L'équipe de la revue a retenu dix demeures, pour leur façade, leur agencement intérieur ou la vue qu'elles offrent sur les alentours.

Sirotant le lait à peine sucré, elle observe les propriétés, enregistrant parfois certain détail particulièrement seyant. Surprise, elle reconnaît la troisième habitation. C'est la sienne. Heureusement, aucune photo extérieure ne permet de l'identifier. Christiane cherche la date de parution du magazine. Il remonte à deux ans. Amusée, elle regarde les images. Elle note plusieurs différences mineures, comme le couvre-lit d'une des chambres, et la commode de l'entrée, qui séjourne désormais au salon. Des rideaux gris taupe donnent une allure distinguée à la cuisine. Christiane sourit. Oui, un tissu blanc à carreaux rouges, ce sera bien.



Photo © Bilderboken

Une Rencontre tardive • Deuils

Je n’allais plus beaucoup sur Facebook. Ça n’aidait pas que j’aie oublié mon mot de passe, et que mes tentatives pour en changer aient successivement échoué. Au lieu de persister, je prenais ça comme un encouragement à limiter mon temps d’écran. Je pouvais encore accéder au réseau social via mon téléphone, mais s’il est vrai que je me servais du système de messagerie, il ne m’arrivait que rarement de scroller. Enfin, rarement d’après certaines normes. On parle d’une séquence d’une vingtaine de minutes par jour, malgré tout.

Par contre, lorsque mon amie Reshell a connu un revers de fortune, je me suis mise à visiter plus assidûment son profil dans le but de mieux l’entourer. OK, l’expression s’applique en général aux difficultés financières, mais c’est l’image qui me vient. D’ailleurs, en consultant le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, mon dictionnaire en ligne, j’apprends que Fortune était le nom d’une divinité qui présidait aux aléas de la destinée humaine, et qui distribuait les biens et les maux selon son caprice. Même si ce n’est pas nécessairement comme ça que je conçois les choses, l’expression fonctionne.

Reshell est une femme qui mène sa vie avec application. Retraitée d’une carrière dans le domaine de la santé, elle gère intelligemment ses revenus, se contentant d’un logement petit mais suffisant, et se consacrant à ses deux passions. En ordre alphabétique, l’écriture, et son fils.

Oh oui, Reshell prend l’écriture au sérieux, et davantage façon Stephen King («votre boulot principal est de raconter une histoire») que Marguerite Duras («Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait»). Elle compose des opus gorgés de rebondissements, qui mettent en scène des personnages émotifs et colorés. Ses paragraphes, truffés de saveurs et de textures différentes comme les boules de crème glacée Ben & Jerry’s, procurent la sensation de passer un moment entre amis. À raison de huit séances par semaine, Reshell anime bénévolement notre petit groupe d’écrivains—c’est vous dire de quel genre de personne il s’agit.

L’autre passion de Reshell, c’est son fils, Kaiden. Entre eux s’est déployée une relation réciproque, bâtie d’année en année à partir de l’authentique complicité qui relie deux êtres animés des mêmes valeurs de générosité, de dynamisme et de créativité. Tout cela, saupoudré d’enthousiasme en commun pour la musique rock, l’univers Marvel, et les galas de lutte professionnelle dans toute leur splendeur bouillonnante et théâtrale. Mère et fils se voyaient souvent, et ça me fait drôle de dire «mère et fils», tant j’ai l’impression qu’ils s’étaient choisis indépendamment des liens de sang. Cette fréquentation soutenue ne les avait empêchés ni l’un ni l’autre de travailler à temps plein (dans l’écriture, désormais, en ce qui concernait Reshell) et de forger d’autres relations solides. Kaiden et son amoureuse Adriana s’étaient mariés, et même lorsque ces deux-là avaient mis au monde leur enfant, des paroles prononcées ici et là par mon amie entre deux tranches d’écriture révélaient qu’elle mettait son point d’honneur à respecter leur intimité.

Le revers de fortune que connut Reshell, c’est que son unique enfant décéda.
À l’âge de 43 ans.
Un revers de fortune en câlisse de tabarnak, si vous voulez mon avis.

Et donc pour en revenir à Facebook, je me mis à commenter régulièrement les publications de Reshell quand celles-ci m’inspiraient, car il me semblait que cela constituait une manière supplémentaire d’être présente—avec les messages que nous échangions de temps en temps et les conversations privilégiées, parfois, à la faveur des rencontres d’écriture. C’est très certainement en raison de ces interventions plus nombreuses qu’Ilan me remarqua, et me transmit sa demande de connexion via le réseau. Je voyais bien de qui il s’agissait: non seulement le frère de Reshell était actif sur le profil de cette dernière, en plus il avait pris la parole lors des funérailles.

Les funérailles.

Au départ, la pensée d’y assister ne m’avait même pas effleurée. De un, des membres de la famille habitaient à New York et à Bucarest, et je croyais que la cérémonie aurait lieu virtuellement. Oui, je suis un peu étourdie. Je m’arrête sur une idée et ne réfléchis pas plus loin. C’est reposant, des fois.
De deux, je n’avais jamais saisi l’occasion de rencontrer Kaiden, ce qui ne m’empêchait pas de savoir plusieurs choses à son sujet, comme le fait qu’il invitait toujours Reshell à ses concerts (sauf quand il s’attendait à du grabuge), et indépendamment du fait que sa maman ne représentait a priori pas le public cible en matière de punk fastcore.

Et puis, le matin des funérailles, je me suis dit que si l’info était affichée sur le profil Facebook de Reshell, je pouvais bien y aller, moi. Au pire, on me refuserait l’entrée; pas de trouble. J’aurais au moins fait ça pour elle, car j’avais été si peu présente au cours de l’année écoulée que je n’avais pas mesuré la gravité de la situation.

Contrairement aux célébrations chrétiennes auxquelles j’étais habituée et où le temps de parole des proches se limite à une poignée de minutes, pour une messe d’une heure ou une heure trente, cette maison funéraire juive attribuait les proportions inverses. Les trois témoignages, offerts entre autres par Ilan et par le meilleur ami de Kaiden, décrivirent un homme chaleureux, accueillant, et d’une immense bonté. C’était limpide: dans la salle comble et feutrée, leur gratitude d’avoir connu Kaiden, leur admiration envers qui il était, avec ses qualités de cœur colossales, bienfaisantes, bénéfiquement contagieuses, jaillirent de la cuirasse robuste de leur douleur comme des rayons lasers. C’était tellement puissant, simple, et évident que cette lumière m’atteignit en profondeur et modifia quelque chose en moi—je voudrais dire: dans mon ADN. J’ai eu envie, et j’ai décidé, de ressembler à Kaiden.


La mort implique une séparation souvent brutale et souvent bouleversante, mais pas forcément définitive, d’après mes recherches et mon expérience à ce propos. Grâce à cette croyance, j’ai facile à exprimer les sentiments de compassion qui montent en moi, sans amertume. J’ai songé que c’était probablement le contenu spécifique d’un de mes commentaires au bas d’un post qui avait donné à Ilan l’idée d’envoyer sa demande d’amitié. J’ai pensé qu’il s’était dit: «Tiens, je ne vois pas qui est cette personne qui semble connaître Reshell et Kaiden.» Comme s’il avait voulu récupérer tout ce qu’il pouvait de son neveu, apprendre peut-être une nouvelle anecdote le concernant, sorte de trésor posthume. Et le fait que quelqu'un ait cru que j’avais été proche de Kaiden m’a remplie de fierté.



Picasso, La Lecture de la lettre