J’emprunte le chemin côtier, désert à cette heure matinale. Bientôt, la petite crique s’offre à mon regard. C'est marée haute: les vagues dispersent leur bruit scintillant sur le sable. Le spectacle, simple et grandiose, estompe les tracasseries qui m’obnubilaient depuis l’éveil. Poursuivant sur le sentier, je retire un instant mes lunettes afin d’en ôter une tache. Mauvaise idée—ma vision ne me permet pas ce genre de fantaisies, et je trébuche. Une fois les verres remis en place, j’inspecte le sol et y repère une forme couleur potiron. Je m’accroupis et en tapote la surface avec mon ongle, ce qui produit un son épais. Une poterie. À première vue, je pense à un bol. Tiens.
Pour éviter des entorse à d’autres promeneurs, j’entreprends de gratter dans le but d’extraire l’objet de sa prison de terre. Une dizaine de minutes plus tard, outillé de ma clé, je dirais d’après la courbe de l’œuvre que j’en ai dégagé les deux tiers, et qu’elle est sacrément bien enfoncée. De quoi peut-il s’agir exactement? On n’emporte pas un tel récipient dans un panier à pique-nique. À moins d’un baluchon à l’ancienne, peut-être… Mon imagination prend le relai. Des paysans du moyen-âge? Délogerais-je une antiquité?
…et si des kilomètres de voies romaines se déployaient à proximité?
Neuf années émergent soudain de mon grenier cérébral, accablées de légionnaires, de boucliers et de traductions fastidieuses. Neuf ans de ce latin que j’exécrais déjà au bout d'une heure de cours. Certes, j’ai fini par découvrir le rôle de cette langue morte dans la compréhension des mots et l’élaboration de phrases complexes, mais la période n’a vraiment existé pour moi que durant le visionnement de Gladiator—oui, le film de Ridley Scott.
Décidément, je suis d’humeur scolaire: tandis que je continue l’exhumation, un texte étudié au catéchisme me revient. La Parabole des Talents. Un homme sur le départ confie ses biens à ses trois serviteurs; à son retour, ceux-ci devront lui rendre des comptes. L’année suivante, les deux premiers protagonistes ont doublé la somme par l’entremise d’une banque (concept encore anachronique à mes yeux d’aujourd’hui). Le troisième personnage, quant à lui, a choisi d’enterrer l’argent. Qui a le mieux agi? Mes camarades de catéchisme et moi avions dû voter à main levée, et je me suis aperçu que j’étais le seul de la classe à valider le troisième serviteur. Le prêtre qui donnait le cours avait ensuite procédé à condamner ce dernier (ainsi que moi, d’une certaine manière, par la même occasion). J’en avais conçu de la honte.
Maintenant que j’y réfléchis, la parabole m’avait sans doute rejoint à un niveau inconscient, comme le font les contes de fées. Comparablement au serviteur, je faisais profil bas, à cette époque. Selon ma mère (l’unique personne de mon entourage à oser me braver, affirmait-elle), j’étais affligé d’une nature à ce point malsaine que je ne percevais pas mes propres travers. Heureusement, je pouvais compter sur elle. Le drame, c’est que mes efforts pour éliminer ces défauts me conduisaient à développer les défaillances inverses. Incapable de doser, d’évaluer, ou de me réformer, je multipliais les comportements déplaisants et, en conséquence, exaspérais sans cesse ma mère. Elle veillait également sur mon physique; lourde tâche, jeu de mots inclus, puisqu’elle pronostiquait que je resterais toujours gros.
Bref, d’après elle, je ne possédais aucune qualité. Je crois que c’est pour cette raison que si l’on m’avait donné un talent, jamais je ne l’aurais confié à qui que ce fût, contrairement aux deux autres serviteurs de la parabole.
Travaillant le sol humide, je mets au jour un petit bol de céramique de poids moyen. Deux cercles rapprochés, en relief, ornent sa paroi à mi-hauteur. Internet m’informera plus tard qu’il s’agit d’une céramique lamellaire (de par ses anneaux), et micacée, c’est-à-dire contenant un minéral en feuillets nommé mica—un art typiquement gallo-romain, datant de plus de mille cinq cents ans. En ce moment, à genoux, le pantalon maculé de terre, j’applique scrupuleusement la pulpe de mes doigts sur le bol. Il n’est même pas ébréché. En outre, nulle inscription «made in» ne divulgue de provenance. Déjà, j’entends les flashes qui crépitent; au journal télévisé, je me vois encaisser un chèque astronomique du Louvre (ou du Smithsonian).
Un soupir m’échappe. Les proportions admirables témoignent d’une apaisante sobriété. Ma main savoure le réconfort de sa pesanteur, l’arrondi de son ventre concave. Sa sereine poésie me plaît.
Alors monte une exaltation plus grisante encore. Je ne m’en séparerai pas—il n’en est pas question. Je visualise l’étroite niche murale dans ma cuisine qui accueillera le petit objet enfin ramené à la vie. À ma vie.
photo © John Cardamone
















