Mon Père de Prague

Décidément, il était peut-être temps que j’écrive à Papa. Voire que je planifie un voyage. Voyons. Ça faisait… un an et demi? Non… deux ans que je ne l’avais plus vu, calculai-je en sortant du magasin.

Nous nous appelions parfois. Lui, en fait: lui m’appelait. Il bénéficiait d’un bon forfait avec sa nouvelle ligne fixe et trouvait inutile que je débourse pour communiquer avec lui. Ça m’avait déjà frappé: en cas d’urgence, je ne disposais même plus d’un numéro où le joindre. Fils indigne. Mais lorsque je lui envoyais un courriel, il répondait immédiatement.

Ce n’était pas la première fois que je croyais le voir. Possédait-il un genre de sosie? Je dis un genre, parce que le type lui ressemblait, et ne lui ressemblait pas. Le bloc des traits du visage, oui; mais pas les cheveux, ni le style vestimentaire. Papa s’habille un peu comme ça lui vient, indépendamment des couleurs; or sa réplique se vêtait davantage comme un gentleman farmer, vestes de velours côtelé, pantalons de tweed, bottines.

Je possédais encore une clé de son appartement; en cas d’absence, j’attendrais à l’intérieur.

Ou alors, il n’était pas question de sosie et mon esprit s’emballait, tentant de reconstruire l’image de mon père parce que… parce qu’il me manquait? Ça allait faire pas loin de dix ans que j’habitais Prague. Ce n’est pas que ce soit extrêmement éloigné de Nancy, ma ville d’origine, mais le trajet nécessite des escales, et le prix de l’avion grimpe vite. Quant au train, oublions ça, il faut changer trois fois au minimum.

Pour éviter de lui faire de la peine en ne lui consacrant que peu de temps, il m’arrivait de rentrer sans avertir Papa. Au cours de ces déplacements, je rencontrais seulement mes amis, et je logeais chez eux. Je m’étais toujours dit que si je le croisais par hasard, je lui dirais que je ne faisais qu’un saut, par exemple pour un mariage. De toute façon, la dernière fois qu’on s’était vus, il y a deux ans, nous ne nous étions qu’entr’aperçus, partageant un unique repas dans un restaurant à proximité de son domicile, et je m’étais demandé s’il tenait vraiment à entretenir la relation, en fin de compte.

Voilà ce que j’allais faire, décidai-je pour éliminer le fond de culpabilité, en pressant le pas car quelques gouttes s’étaient mises à tomber. Je surprendrais mon père lors de mon prochain séjour au pays. Je possédais encore une clé de son appartement; en cas d’absence, j’attendrais à l’intérieur.


Je n’eus pas besoin de mettre mon plan à exécution. Avant que j’aie ne fût-ce que réfléchi à la période durant laquelle programmer ce voyage, je croisai à nouveau le gentleman farmer. Je rendais visite à mon amie Zuzana, et en passant devant la librairie internationale, j’avais repéré le fameux sosie en train d’examiner un livre. Je parvins à m’approcher suffisamment pour en déchiffrer le titre; et à ce moment précis, l’homme qui portait un gilet sur une chemise à carreaux — c’est vrai qu’il faisait doux — leva les yeux et m’aperçut. De la frayeur jaillit dans son regard, qui se figea. Ah bon? Ressemblais-je, moi aussi, à quelqu’un qu’il connaissait? Ou qu’il craignait? Quelqu’un de mort, même, peut-être?
Un instant, l’inconnu parut hésiter et j’eus le sentiment qu’il allait quitter les lieux; mais il se ravisa. Sur son visage apparut un sourire tranquille.
— Il fallait bien qu’un jour…

Embarrassé, je songeai qu’il me confondait avec quelqu’un d’autre. L’âge lui mélangeait-il les souvenirs? En émettant cette hypothèse, j’oubliais que je l’avais moi-même confondu avec mon… avec mon père, réalisai-je tandis que l’homme ôtait sa perruque et se débarrassait de ses lunettes. En effet, Papa avait toujours bénéficié d’une excellente vue.
— Joachim… dit-il en me fixant avec humilité.
— Papa?
— Je te dois une explication, je crois…

Ainsi, peu après mon installation dans cette ville, Papa s’était mis à l’apprentissage du tchèque. Au moment de prendre sa retraite, il était venu vivre dans la banlieue de Prague. Il avait étudié ma routine. M’apercevoir de temps en temps, constater que j’allais bien le rendait heureux. Il s’avéra que changer complètement de vie à son âge lui avait procuré de nombreuses sources de contentement.

Nous prîmes l’habitude de passer du temps ensemble chaque semaine, mais parfois, c’était plus difficile à organiser car Papa avait désormais une compagne, celle de qui il avait accepté les conseils vestimentaires avec beaucoup de sagesse.



photo © Sophie Keen

Le Profil du père

Moi, je parle trop. Enfin, surtout à mon mari. Je le fatigue psychiquement—c’est moi qui le dis, pas lui. Parce que l’enthousiasme, c’est certain, on aime ça; mais quelqu’un qui éprouve le besoin de partager l’intégralité de ses idées en temps réel, ça peut devenir écrasant. Au demeurant, il s’agit de l’une de mes résolutions pour la nouvelle année: ne plus énumérer à Yvan le monceau de réflexions qui me traversent l’esprit en quasi-permanence. Comment m’atteler à ce défi extrême? Je parle trop car je pense trop; voilà le problème, à la base. Méditer m’aiderait, mais je ne médite pas. Que voulez-vous: parfois, on évite ce qui est bon pour nous, et ça prend un petit chemin avant de se l’autoriser. En attendant, si je veux changer, il va me falloir trouver un moyen de discipliner mon mental.

Et donc, parce que je parle trop, j’avais déclaré à mon collègue Sénèque que j’écrirais une nouvelle le mettant en scène, alors qu’on se connaissait à peine. Depuis, il me demandait de temps en temps: «Où est mon histoire?» avec un sourire coquin.

La voici.


Je ne suis pas une personne particulièrement observatrice, aussi, grande fut ma fierté lorsque je remarquai que Sénèque avait coupé ses cheveux (il me le confirma). Vous me direz: à moins de travailler avec cent quatre-vingts collègues, il n’y a pas de quoi s’inscrire au Guinness des records. Il faut cependant garder à l’esprit que j’étais incapable de nommer la couleur des yeux de mon futur époux après six mois de fréquentation. Ce n’est pas que je ne m’intéresse pas à lui—au même titre que ce n’est pas parce que je parle trop en présence d’Yvan que je ne lui offre pas une oreille attentive. Il se trouve simplement que je ne donne pas assez d’importance au corps. Preuve en est une douleur persistante dans le bras droit, pour laquelle je refuse de payer d’exorbitantes séances de physiothérapie.

La semaine qui suivit sa coupe de cheveux, Sénèque arbora une fine barbe; et cette dernière disparut par la suite au profit d’une moustache (qui lui donnait plutôt fière allure, ma foi). Lorsqu'il se rasa le crâne, je m’exclamai:

— Sénèque, tu changes tout le temps d’apparence!

Mots qui le firent rire; quant à moi, ils me servirent de déclic—j’utiliserais cette anecdote comme point de départ à mon texte.

Les pratiquants s’illuminaient d’une gentillesse intérieure

Que savais-je de Sénèque? Humm, que c'était un écrivain latin, enfin, romain? Originaire d'Haïti, mon collègue travaillait beaucoup, souvent six, sept jours par semaine. Discret, patient et sympathique, il avait le sens de l’humour; d’ailleurs, il accueillait mes mini-farces avec finesse, et visionnait parfois des vidéos comiques. Libre d’inventer ce qui bon me semblait, je me figurai qu’il travaillait ailleurs sous une autre identité, afin de cumuler les heures sans alarmer le fisc. Pourquoi pas détective privé? Et le look du jour visait à brouiller les pistes.

Bon, en vérité je n’imaginais pas de complots embrouillés. Vraisemblablement, il testait différentes apparences jusqu’à s’estimer à son meilleur avantage. Selon moi, il faisait preuve de coquetterie; je trouvais ça sympa.

D’accord, pour être totalement honnête, je présumais qu’il se cherchait une copine sur Internet. Ce n’est pas que je ne pense qu’au couple: vivre seul me semble un art non moins honorable que vivre en couple. C’est plutôt que j’aime quand les gens aiment. Enfant, je supportais la pénibilité de la messe catholique à laquelle mon père me traînait—il n’est pas impossible que cela ait contribué à forger ma spiritualité actuelle, même si je vis celle-ci hors des murs d’église.

Aaah, ces paroles, toujours les mêmes, dont je ne comprenais que la moitié… une amie à l’école croyait fermement que «mangez-en tous» et «buvez-en tous» étaient des formules. Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâce, il le rompit et le donna aux disciples en disant: mangézentouss. Et les prières, psalmodiées par un public aux expressions faciales empreintes de gravité... Personne ne se rendait-il compte du stupéfiant contraste qu’il y avait à chanter «Jésus est vivant, réjouissons-nous» d’un ton lugubre? Plus d’une heure sans bouger, ni lire, ni parler… heureusement, après cela venait le moment qui rachetait tout, à la manière du son de cloche à la fin d’Andreï Roublev, le film de Tarkovski. En effet, le prêtre exhortait le public à se donner la paix. Tels des bâtons étincelles qui pétillent pendant une minute ou deux, les pratiquants s’illuminaient d’une gentillesse intérieure, le temps de serrer des mains alentour—même celles d'inconnus: voilà ce que je trouvais fantastique. Une succession de sourires doux, la transmission d’une joie jaillie d'une source inépuisable.


Dans le même ordre d’idées: souhaiter une bonne année aux personnes que l’on croise en rue le premier janvier. Regarder une foule éclair, ou flash mob (impossible sans pleurer à chaudes larmes). J’affectionne aussi les émissions de télé-réalité sur le thème de l'amour, au cours desquelles des participants apprennent à se connaître et, le cas échéant, à se témoigner écoute, respect, émerveillement peut-être. J’adore repérer ce qui déclenche des sentiments si prodigieux; comment des individus un minimum bien dans leur peau, en tout cas suffisamment construits pour être capables d’aimer, en viennent à créer un lien avec un autre être humain.

Cela étant dit, je possédais d’authentiques raisons de supposer que mon collègue désirait rencontrer quelqu’un. De un, je le savais célibataire depuis que nous avions un jour conversé à propos de nos statuts maritaux respectifs. De deux, un je-ne-sais-quoi dans l’attitude générale de Sénèque me laissait croire qu’indépendamment de son impassibilité, il n’était pas du genre à attendre indéfiniment que les circonstances s’alignent avant d’agir: tout d’abord, il avait immigré — comme moi, soit dit en passant. Ensuite, il travaillait beaucoup. Euh, comme moi à son âge. Puis, depuis quelques mois, il s’occupait seul de son fils adolescent, et cela devait bien dire quelque chose à propos de cet homme.

Sûr que si Sénèque en était là de son cheminement, je me montrerais réceptive à la confidence. Que ne donnerais-je pour pouvoir ausculter son profil en ligne! Je me visualisais déjà en train d’analyser les candidates, valorisant les qualités qui le méritaient (pour peu que je mette en veilleuse mon fastidieux esprit critique). Je m’offrirais également pour écarter les détails insignifiants; comme disait ma grand-mère, lécher son couteau ne constituait pas à proprement parler un motif valable pour éliminer un-e candidat-e.

Quand j’annonçai à Sénèque que j’avais commencé ma nouvelle, il voulut en découvrir le contexte.

— Ça raconte quoi?
— Euh, ça part du fait que tu changes souvent d’apparence physique… la narratrice s’imagine que tu es détective privé après ta journée ici.
— Euh, non, je ne le pense pas.
— Tu crois que c’est pour quelle raison?
— Parce que tu voudrais rencontrer quelqu’un en ligne!
— Ah ah, ce n’est pas pour ça. Mais, je vais te dire, si tu veux.
— Tu crois que c’est pour ça?

Et avant que je songe à l’interrompre (question de préserver mon inspiration), il m'expliqua. Son fils Alovy, arrivé trois mois plus tôt d’Haïti. Ils ne s’en étaient pas aperçu précédemment — ils se coiffaient de la même façon. Or pour Sénèque, il ne s’agirait pas de jouer au papa-copain à moitié ado. Il tenait à incarner son rôle de père; affectueux, oui, responsable aussi. Peut-être que pendant qu’il testait des coiffures, Sénèque choisissait tranquillement la manière dont il assurerait cette fonction importante.

Je n’aurais pas pu élaborer plus belle fin.

 



Photo © Wout Vanacker

Mille cinq cents ans de silence • Trilogie religieuse

J’emprunte le chemin côtier, désert à cette heure matinale. Bientôt, la petite crique s’offre à mon regard. C'est marée haute: les vagues dispersent leur bruit scintillant sur le sable. Le spectacle, simple et grandiose, estompe les tracasseries qui m’obnubilaient depuis l’éveil. Poursuivant sur le sentier, je retire un instant mes lunettes afin d’en ôter une tache. Mauvaise idéema vision ne me permet pas ce genre de fantaisies, et je trébuche. Une fois les verres remis en place, j’inspecte le sol et y repère une forme couleur potiron. Je m’accroupis et en tapote la surface avec mon ongle, ce qui produit un son épais. Une poterie. À première vue, je pense à un bol. Tiens.

Pour éviter des entorse à d’autres promeneurs, j’entreprends de gratter dans le but d’extraire l’objet de sa prison de terre. Une dizaine de minutes plus tard, outillé de ma clé, je dirais d’après la courbe de l’œuvre que j’en ai dégagé les deux tiers, et qu’elle est sacrément bien enfoncée. De quoi peut-il s’agir exactement? On n’emporte pas un tel récipient dans un panier à pique-nique. À moins d’un baluchon à l’ancienne, peut-être… Mon imagination prend le relai. Des paysans du moyen-âge? Délogerais-je une antiquité?

…et si des kilomètres de voies romaines se déployaient à proximité?

Neuf années émergent soudain de mon grenier cérébral, accablées de légionnaires, de boucliers et de traductions fastidieuses. Neuf ans de ce latin que j’exécrais déjà au bout d'une heure de cours. Certes, j’ai fini par découvrir le rôle de cette langue morte dans la compréhension des mots et l’élaboration de phrases complexes, mais la période n’a vraiment existé pour moi que durant le visionnement de Gladiator—oui, le film de Ridley Scott.

Décidément, je suis d’humeur scolaire: tandis que je continue l’exhumation, un texte étudié au catéchisme me revient. La Parabole des Talents. Un homme sur le départ confie ses biens à ses trois serviteurs; à son retour, ceux-ci devront lui rendre des comptes. L’année suivante, les deux premiers protagonistes ont doublé la somme par l’entremise d’une banque (concept encore anachronique à mes yeux d’aujourd’hui). Le troisième personnage, quant à lui, a choisi d’enterrer l’argent. Qui a le mieux agi? Mes camarades de catéchisme et moi avions dû voter à main levée, et je me suis aperçu que j’étais le seul de la classe à valider le troisième serviteur. Le prêtre qui donnait le cours avait ensuite procédé à condamner ce dernier (ainsi que moi, d’une certaine manière, par la même occasion). J’en avais conçu de la honte.

Maintenant que j’y réfléchis, la parabole m’avait sans doute rejoint à un niveau inconscient, comme le font les contes de fées. Comparablement au serviteur, je faisais profil bas, à cette époque. Selon ma mère (l’unique personne de mon entourage à oser me braver, affirmait-elle), j’étais affligé d’une nature à ce point malsaine que je ne percevais pas mes propres travers. Heureusement, je pouvais compter sur elle. Le drame, c’est que mes efforts pour éliminer ces défauts me conduisaient à développer les défaillances inverses. Incapable de doser, d’évaluer, ou de me réformer, je multipliais les comportements déplaisants et, en conséquence, exaspérais sans cesse ma mère. Elle veillait également sur mon physique; lourde tâche, jeu de mots inclus, puisqu’elle pronostiquait que je resterais toujours gros.

Bref, d’après elle, je ne possédais aucune qualité. Je crois que c’est pour cette raison que si l’on m’avait donné un talent, jamais je ne l’aurais confié à qui que ce fût, contrairement aux deux autres serviteurs de la parabole.


Travaillant le sol humide, je mets au jour un petit bol de céramique de poids moyen. Deux cercles rapprochés, en relief, ornent sa paroi à mi-hauteur. Internet m’informera plus tard qu’il s’agit d’une céramique lamellaire (de par ses anneaux), et micacée, c’est-à-dire contenant un minéral en feuillets nommé mica—un art typiquement gallo-romain, datant de plus de mille cinq cents ans. En ce moment, à genoux, le pantalon maculé de terre, j’applique scrupuleusement la pulpe de mes doigts sur le bol. Il n’est même pas ébréché. En outre, nulle inscription «made in» ne divulgue de provenance. Déjà, j’entends les flashes qui crépitent; au journal télévisé, je me vois encaisser un chèque astronomique du Louvre (ou du Smithsonian).

Un soupir m’échappe. Les proportions admirables témoignent d’une apaisante sobriété. Ma main savoure le réconfort de sa pesanteur, l’arrondi de son ventre concave. Sa sereine poésie me plaît.

Alors monte une exaltation plus grisante encore. Je ne m’en séparerai pas—il n’en est pas question. Je visualise l’étroite niche murale dans ma cuisine qui accueillera le petit objet enfin ramené à la vie. À ma vie.



photo © John Cardamone

Basse Fréquence • En dérangement

«Les résultats prometteurs...»
Occupé à émincer un concombre, Roch n’écoute que d'une oreille. Par habitude, il a ôté la peau du légume, malgré qu'il ait lu récemment qu'il valait mieux la consommer — surtout en cas de récolte locale.
C'est devenu tellement compliqué... En hiver, faut-il se passer de crudités rouges ou se rabattre sur un produit importé? Ces derniers contiennent-ils encore des vitamines?


«Parce que certaines réponses...»
La conversation monte par bribes. Probablement des gens dehors, songe Roch. Il devra penser à fermer la fenêtre avant de sortir. À y réfléchir, autant agir immédiatement. Pourquoi se charger le cerveau en tentant de se rappeler mille et une affaires? Roch dépose son couteau et se rend à la fenêtre. Celle-ci est soigneusement fermée. Par où donc viennent les bruits? De toute façon, on n'entend plus rien à présent. Sans doute la conduite d'aération.

Roch se remet à la tâche. Des champignons bien dodus patientent sur le comptoir. Il s’accorde un tiers de feuille de papier absorbant et entreprend d’effacer les traces de terre. Bientôt, le papier est intégralement noirci. Roch doit rouvrir le placard, attraper le rouleau, prélever une nouvelle languette. Pourquoi les choses sont-elles si fastidieuses? Et d’abord, pourquoi Roch vise-t-il toujours trop juste? Au lieu de déchirer directement une feuille complète. Mais cela risquerait d'entraîner du gaspillage. Ou, il pourrait laisser le rouleau sur le comptoir. Mais cela ferait désordre. C'est décourageant, quand les objets s'accumulent, lorsqu'on cuisine. Roch soupire. Maintenant, il reste à trancher les champignons.

«Et puis d'ici une dizaine de jours...»
La radio! Triomphant, Roch pivote en direction du poste multimédia. Il lui arrive de se tromper de bouton. S'il avait activé la fonction radio, croyant éteindre l’appareil? Ça ne serait pas la première fois. Si le volume est faible, cela explique qu'on entende sporadiquement.

«Ensemble, nous pourrons...»
Roch s'approche de l'appareil. Il discerne plus clairement les voix.

«Vous m'entendez, Monsieur Dubay?»
On dirait que la radio s’adresse à lui. Roch observe son couteau. Il semble moins lourd que tantôt. Sur ses doigts, la sensation collante de la chair de légume a disparu. Se pourrait-il...

«Monsieur Dubay?»
Roch examine la pièce autour de lui. Il reconnaît les murs blancs, ainsi que sa psychiatre, en blanc également, qui discute avec l’infirmier-chef.





Publié dans la revue Caractère, Université du Québec à Rimouski
photo © Alessandro Cerino

La Messe de midi quart • Et si c'était vrai?

À l’affût, brasseries et boulangeries guettent la fin de la cérémonie, prêtes à accueillir les affamés. Christiane reconnaît le  restaurant chinois, cadre d'innombrables souvenirs. Stationnées au pied de l’église, les voitures des fidèles masquent presque entièrement le parvis de pierre bleue. C'est la première fois que Christiane revient dans la petite église qui préside à son ancien quartier.

Elle pénètre à l’intérieur de la construction religieuse. Pour se rendre à l’avant, par réflexe, elle contourne la masse des participants. Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine puis scrute la foule, à la recherche de visages familiers. Subsiste-t-il encore l’une ou l’autre de ses connaissances? Pourquoi pas! Tout à coup, ça y est, elle identifie Arthur; celui-ci remarque sa vieille amie et se dirige vers elle aussitôt.

— Chris! Quelle fantastique surprise! Je ne savais pas… Comment vas-tu, dis-moi?

Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine

— Prodigieux, comme tu peux l’imaginer.
— Mais oui… Quelle joie de te retrouver. Quand es-tu arrivée?
— Il y a deux mois.
— Déjà? et Louis, où en est-il? demande Arthur doucement.
— Louis se porte bien, compte tenu. Je l’attends, en quelque sorte.

Un moment s’écoule tranquillement pendant que, derrière l’autel, le jeune prêtre parle de Jésus.

— De mon côté, poursuit Christiane, je n’arrête pas d’apprendre!
— Je te préviens. On ne s’habitue pas… même au bout de quatorze ans, mon éblouissement perdure, pareil au commencement.
— Je te crois.

Observant l’assemblée, Chris enchaîne:
— Comme ils paraissent graves!
— Que veux-tu. Un jour, peut-être… Oh, au troisième rang, il y a Jeanne.
— T’as raison! C’est Jeanne!

Arthur à ses côtés, Christiane s’approche de la femme qui caresse un morceau d’étoffe colorée. Le mouchoir de Lucie, réalise la visiteuse. Elle en possédait toute une collection à l’effigie des monuments parisiens. L’arc de triomphe, la tour Eiffel…
— Et si on l'appelait, Lucie, justement? Ça réconforterait sa maman, suggère Arthur.
— Écoute, j’ai l’impression qu’elle n’en bénéficierait pas en cet instant précis... qu'en penses-tu?
— D'accord, je me fie à ton ressenti.
— Eh! une rangée en arrière! C'est Mitch?
— Absolument! même que la dame à sa gauche, avec le serre-tête bleu, est sa compagne actuelle.

Les deux amis déambulent discrètement jusqu'à frôler leur point de mire.
— Elle a l’air très douce, est-ce que je me trompe?
— Une crème. Je suis si content pour lui—et pour elle!
— S’ils savaient qu’on les épie! pouffe Christiane.

L’orgue inonde l’église de son ampleur magistrale: la messe se termine.

— Il leur suffirait de croire, déclare paisiblement Arthur. On ne peut pourtant pas dire que le message s’est perdu! Combien d’entre eux le répètent quotidiennement?
— Note, réfléchit Christiane, certains le pressentent… vois, dans la partie droite, l’homme au sac à dos vert.
— Quel superbe sourire. Oui, en voilà un qui a la foi. Allez, on y va?

Tous deux se volatilisent, en route vers de nouvelles aventures, ne laissant derrière eux qu’un parfum floral à peine discernable.



photo © DDP

Il Corriere di Siena • Disparition d'une œuvre d'enfance signée à l'âge adulte (collection privée)

Comment aurais-je pu savoir? Je suis un manuel. Vous me direz, les peintres, que ce soit sur toile ou en bâtiment, ce sont aussi des manuels. Bon, en tout cas, signalons simplement que je n’ai pas étudié les beaux-arts, et encore moins la peinture. Ce que j'ai appris, moi, c'est à installer des fenêtres, à fabriquer des escaliers et des toitures, euh… à crocheter des serrures mécaniques, déverrouiller des fermetures électromagnétiques… percer des coffres-fortsà tâtons, avec une pince-monseigneur ou un trépan à couronne diamantéeet tutti quanti.

Alors quand le gars pour qui je bossais à l’époque a expliqué qu’il avait retracé une branche éloignée de la famille d’un artiste connu appelé Michel-Ange, ça n’a rien éveillé en moi. Le patron pensait que ça valait le coup d’envoyer quelqu’un, et j'ai été commissionné pour la Toscane.

Rien de plus modeste que cette solide bâtisse de Montemiccioli, un village perdu sur le plateau de Volterra, à une heure et demie de Pise où je n’ai pas manqué de grimper dans la tour penchée. Aujourd’hui, je me serais également rendu à Florenceenfin bon, c’était une autre ère de ma vie. J’ai donc fait mon boulot, et de la maison de l’aïeule de l’arrière-petite-nièce du type en question, j’ai ramené le tableau. Car il n’y en avait qu’un.

Pas de système de sécurité, ni de coffre: la toile était accrochée au beau milieu d'un couloir, en pleine vue comme ça, alors qu’elle était censée valoir un paquet d’oseille. Rien d'autre, pas de sculptures, pas de bijoux dignes de ce nom; rien sous les matelas, à l’intérieur du réservoir des toilettes, dans les tiroirs à sous-vêtements, la cheminée ou les paquets de céréales des gamins. Zilch, c’est ce que je me suis échiné à conter à mon boss bruxellois. 

Et, oui, évidemment j’avais remarqué que la peinture était moche, mais vous avez déjà bien regardé un Picasso?

«Tu sais pas identifier un tableau peint par une tortue, eh, Stupido!» m’a dit le boss. Sans enfants autour de moi, j’ai eu besoin d’un moment pour tilter. C’est malin! Leonardo, Donatello, Raphael… Michelangelo. Les Tortues Ninja. Grrr.

Je m’y connaissais pas trop-trop, je l’ai dit, par contre quand j’ai googlé, j’ai visualisé l’abîme de différence entre l’espèce de truc immonde que j’avais raflé et la délicatesse, la subtilité, l’émotion qui sautent direct au cœur dans l’œuvre du vrai Michel-Ange. D’après moi, la famille à qui je l’ai chouravé s’en est foutue complètement; dans le cas contraire, ils auraient appelé la police, non? Limite, ils sont soulagés. Genre, c'était un cadeau de Noël d’un cousin qui porte le même nom. Le petit salopard a carrément reproduit la signature du grand artiste! Franchement!

C'est comme la personne âgée qui a bousillé l’icône, là, en Espagne, une peinture vieille de cent ans qu’elle a restaurée soi-disant. L’abominable image a gagné de la célébrité sur le Web. Le buzz a créé un fou-rire planétaire et amené des tas de touristes de bonne humeur dans la bourgade. Ça ne suffisait apparemment pas pour sa parenté, car figurez-vous qu’ils ont exigé des droits d’auteur. Ils devraient plutôt s’estimer heureux d’avoir échappé à l’amende, si vous voulez mon avis.

En tout cas, cette déconfiture m’a fourni l’impulsion qui me manquait et j’ai arrêté. J’y songeais depuis un bout de temps mais, ça a l’air bête à dire, j’ignorais vers quoi me diriger. Cette histoire m’a donné envie d'admirer de l’art, de me cultiver un peu. Je suis devenu gardien de musée (heureusement, j’ai pas de casier). J’ai conservé la croûte du cousin en souvenir, parce que c’est à elle que je dois ma réorientation.

Quand les gens me demandent pourquoi j’ai un affreux tableau signé d’un grand maître au mur de mon salon, je leur réponds qu’on vit dans un drôle de monde, qui n’a pas fini de nous étonner.




photo © Peinture mystère

Poste restant • Et si c'était vrai?

Et soudain, entre deux gigantesques piles de livres, Cassandre repère un bureau à cylindre coiffé de minces tiroirs. Sur la surface de merisier, quelqu’un a posé un téléphone en bakélite. Cassandre imagine des persiennes obturant des fenêtres, un cabinet de détectives, des héroïnes en bas nylon. Elle pose un doigt dans l'enfonçure d'un chiffre et enclenche le mécanisme rotatif, qui émet un sonorité saccadée. Elle tripote l'appareil, à la recherche d’une étiquette de prix. Enfin, elle interpelle l'antiquaire, qui lève les yeux de son catalogue.

— Bonjour! c’est combien?
— Vous ne voulez pas savoir s'il fonctionne?
— Euh, si.

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

— Il marche à la perfection, dit le marchand. Je vous le fais à trente-cinq euros.
— Trente-deux?
— Vendu!

Enchantée de son acquisition (l’encouragement parfait pour sa détox digitale) ainsi que de la petite remise, Cassandre remercie et, d’un pas vif, regagne son appartement. Elle dépose le paquet sur la table du salon et commence par consulter la messagerie de sa ligne fixe. Ensuite, elle débranche le téléphone et le remplace par celui de bakélite. Quel style! Il a belle allure sur le buffet, à côté de l'abat-jour. Cassie appuie le cornet contre son oreille. Pas de tonalité. Une question de réglage, sans doute. Elle demandera à quelqu'un qui s'y connaît; au pire, elle s'adressera à l'antiquaire.

Maintenant, Cassie examine le ciel. Elle ferait mieux de se préparer. Elle choisit une robe dans la penderie, applique un trait de crayon sous ses yeux. Elle glisse à l’intérieur de son sac le livre qu'elle compte offrir à ses amis. Au moment de franchir le seuil, elle constate qu'elle n'a pas rebranché le téléphone—l’ancien, celui qui fonctionne. Tant pis.


À minuit sonnantes, telle une Cendrillon de déluge sous la pluie torrentielle, Cassandre réintègre son logement. Ouf! Quelle bonne soirée—quels bons amis. Elle suspend son manteau trempé dans la cuisine et se réfugie sous une douche brûlante. Après avoir revêtu son pyjama, elle sonde une fois de plus le cornet de bakélite, par acquit de conscience. Intriguée, elle discerne une tonalité intermittente, signe d'une communication enregistrée par le répondeur électronique. Bienvenue sur le réseau?

— Vous avez un nouveau message. Premier nouveau message. Reçu lundi 18 mai 2019 à quinze heures douze.

La date remonte à plusieurs années. Cassandre patiente jusqu'à l'arrivée du message—a-t-il jamais été entendu? Elle s'amuse à en deviner le contenu. Une réservation disponible à la bibliothèque. Un rendez-vous confirmé chez le dentiste. «Cavalier bleu est libre ce soir». À moins que le texte lui soit destiné, catapulté par une secousse informatique? C'est alors que la voix issue du passé s'élève distinctement.

— Allô ma Cocotte? C'est Mamie.

Cassandre frissonne; en même temps, de chaudes larmes inondent ses joues.

— Je t'aime et je serai toujours près de toi. Ne l'oublie pas, d’accord?

Après une pause, on entend:

— Au revoir, ma Cocotte!

Profondément émue, Cassie réécoute maintes fois l'inimitable timbre. Elle enregistre l'intervention sur son cellulaire. Après un long moment, elle raccroche.

En s'éveillant au matin, elle s'interroge. Aurait-elle rêvé le merveilleux épisode? Tout en s'habillant, elle prépare du café. Elle remplit le lave-vaisselle, puis la machine à laver, reculant le verdict. Finalement elle s'installe sur le divan et, le cœur battant, saisit l’appareil. Le message se déploie, intact. Cassandre l'écoute à multiples reprises.

Obéissant à une intuition, elle ouvre le dernier tiroir de la commode, celui qu'elle consacre aux souvenirs. Billets de concerts, autographes, cartes postales... Voilà le faire-part de sa grand-mère. Et… oui. La date du décès correspond à celle de son appel. Cassandre tente alors de joindre sa sœur, mais elle n'y parvient pas. Sans penser à utiliser son cellulaire, elle échange les deux téléphones fixes.

Lorsqu'elle les permute à nouveau, le message a disparu.

Au fil des semaines, Cassandre répète la manœuvre, mais elle ne reçoit plus d'autre communication. Un jour, elle emballe l'objet et le ramène au magasin.

— Vous aviez raison, dit-elle à l’antiquaire. Il fonctionne.

Le marchand la regarde fixement.

— Je vous le rends, ajoute Cassie.
— C'est aimable à vous. Combien en voulez-vous?
— J'ai déjà été payée.

Cassie observe l'homme qui manipule l'appareil avec des gestes doux, comme s'il s'agissait d'un petit animal. Elle lui sourit, puis s’efface, refermant doucement derrière elle la porte de la boutique.




photo © Alexandr Popadin

Le Silence des bureaux • Sérénité

Mais il l’interrompit d’un geste: le sujet était clos. Le cœur en feu, Déborah s’éloigna.

Une fois installée dans son cubicule, elle s’octroya quelques instants d'introspection. Aurait-elle dû s’insurger contre son irascible collègue? «Comment ça, la conversation est terminée? Et moi? Je n’ai pas le droit de parler?». Ce faisant, elle aurait amorcé un nouveau pan de discussion, houleux certainement, avec un individu qui lui déplaisait au plus haut point. En revanche, elle ne se serait pas laissé faire.

Dans le fond, s’était-elle laissé faire? réfléchit-elle un peu plus tard, après avoir bouclé les authentifications de testament. Et puis, qu’est-ce qui valait mieux? Tirer parti de ses droits, ou acheter la paix? Zut, l’épisode lui avait déjà pris quantité d’énergie, et voilà qu’elle cogitait encore.

Voilà qu’elle cogitait encore.

Changerait-elle Alexandre? Non, probablement pas. Qu’en était-il de leur relation de collègues? Déborah conservait les événements en mémoire, comme Rain Man, du film du même nom, qui consignait soigneusement les accrochages à l’intérieur d’un cahier—précisant la date ainsi que l’identité de l’agresseur∙e.

Une petite pierre par-ci, une petite pierre par-là: au final, c’est un mur entier qui séparait deux personnes. Occupée à trier les actes de vente, Déborah entendait des phrases monter en elle.

Tu trouves vraiment que ça vaut la peine? Y’a tellement plus grave dans le monde!
Défends-toi, Deb! L’estime de soi, ça compte autant pour les petites choses que pour les grandes!
Le juge pas sur une seule réplique!

Déborah se leva. Elle se rendit aux toilettes afin de s’y laver les mains. Additionnés aux minutes écoulées depuis l'altercation, ces quelques pas eurent raison de son hésitation. Avant de regagner son bureau, elle fit un détour par celui de son collègue. En route, elle prit une profonde inspiration. Ça l’aidait d’avoir l’habitude de toujours bien se vêtir au boulot: elle se sentait souveraine dans son tailleur-jupe gris anthracite et ses chaussures de cuir. Elle se planta devant Alexandre et déclara:

— Le sujet est clos pour toi. Pas pour moi.

Puis, elle tourna les talons.



Photo réalisée avec le concours de Gemini.

L'Heure du film • Horreur

— Allô? dit la voix grave.
— Georges? C'est Elisabeth, déclare la voix chaleureuse. Excuse-moi de te déranger si tard.
 — Tu me déranges à peine, j'étais sur le point de commencer un film.
— Je ne vais pas te retenir. Dis-moi juste une chose. As-tu vu Marinella récemment?

Assis au fond d’un fauteuil club, l'homme entre deux âges porte un peignoir sur son pyjama de soie. Il jette un coup d'œil machinal en direction du vestibule. Il hésite une seule seconde avant de réagir.

 — Non. Pas depuis quelques jours. Pas depuis la réception chez Jean-Guy, à y réfléchir. Pourquoi?
— Elle est injoignable, dit Elisabeth, le souffle court. Elle ne répond pas au téléphone, ni chez elle, je suis allée sonner. Georges, ça fait trois jours qu'elle ne se présente pas au cabinet.
— Bah, tu la connais, dit l'homme. Elle aura fait une rencontre de passage et emmené l'élu du moment dans une de ces auberges de luxe qu'elle affectionne tant!
— Oui, je suppose que tu as raison. D'habitude, elle m’appelle avant de disparaître, voilà tout. Je te remercie. Bonne nuit, Georges.
— Bonne nuit, Elisabeth.

Georges raccroche. Poursuivant sa soirée, il se prépare un martini et s'installe confortablement sur le divan. À l’intérieur du placard de l'entrée, sous un épais plastique transparent, un beau visage encadré de boucles brunes regarde dans le vide.



photo © Annie Spratt

Révélation secrète • Livres

J’avais récupéré le bouquin dans une boîte à livres, à quelques rues de mon domicile. J’adore explorer ces mini-bibliothèques, me servir à l’occasion, y déposer un volume en retour. Ça me fournit un but de promenade: de même que laisser un peu de nourriture pour les chats errants à l’endroit construit à cet effet par un‧e inconnu‧e (que je remercie au passage), dans une ruelle adjacente au boulevard Rosemont.

Je m’étais contenté de renifler l’ouvrage afin de m’assurer de l’absence de moisissures; ce faisant, j’avais bien aperçu quelques surlignages, néanmoins quand on vous donne un cheval, on ne regarde pas ses dents, dit le proverbe brésilien.

Mon ami Alberich, lui, est allergique aux marquages. Moi aussi; cependant je n’en fais pas un absolu. D’ailleurs je me souviens comme ça d’un documentaire sur les Gitans, au sein duquel une créativité sans ambages avait amené des gamins à jucher une poupée Barbie sur un trapèze fabriqué par leurs soins, rôle plutôt rafraîchissant pour la petite dame d’habitude si classique. Et, pour en revenir à nos moutons, ces mêmes enfants avaient mis la main sur un titre dont personne ne semblait plus vouloir (du genre de ceux qui échouent parfois aussi à l’intérieur des boîtes à livres, comme Évolution des moissons montérégiennes durant la première moitié du vingtième siècle); on montrait qu’ils avaient dessiné entre les lignes ainsi que dans les marges du volume. Leur manière d’utiliser ce que d’autres auraient déprécié m’avait époustouflé; je crois qu’Alberich lui-même aurait approuvé.

J'adore...

Je n’étudiai l’ouvrage que quelques jours plus tard. L’examinant d’un peu plus près, je me rendis compte au fil des pages que, contrairement à ce que je croyais, le marquage ne concernait ni des paragraphes, ni des phrases: seulement des mots isolés. Et pas non plus des termes que l’on aurait consultés au dictionnaire, mais des morphèmes dépendants, des lexèmes autonomisables, bref, tout et n’importe quoi, «anniversaire», «l’», «ven-», etc.

Je songeai dès lors à ce thriller de derrière les fagots réalisé par Roman Polanski, un film qui m’avait tenu en haleine tout du long et dans lequel un message crucial est transmis par l’intermédiaire d’un livre. À propos, on aborde régulièrement l’infamie de ce réalisateur au sein de la presse, malgré que les faits remontent à cinquante ans. Pourquoi ne cible-t-on pas les actes innommables (et quand je dis innommable, c'est innommable; d'ailleurs, je ne vais pas les nommer) commis à l'intérieur de tant de foyers par Monsieur (ou Madame) Tout-le-Monde, ici et maintenant? Il me paraîtrait judicieux d’orienter le focus ainsi que les deniers publics dans cette direction. Mais je sens que je m’énerve; revenons-en au livre.

J’entrepris donc de ne lire que les bouts mis en évidence. Parce qu’il y en avait pas mal, je refis du café puis me versai une tasse du Bourbon pointu fraîchement infusé dans la machine à piston. À peu de choses près, je m’en serais pourléché les babines.

Je plaçai la tasse sur le guéridon et m’installai au fond de mon vieux fauteuil bleu si confortable. Comme souvent lors des moments tranquilles, mon chat me grimpa sur les genoux, optimisant cette tâche un brin fastidieuse.

Au final, les termes formaient bel et bien des phrases cohérentes, toutefois elles ne ressemblaient qu’à un exercice grammatical des plus originaux (ou sacrilèges, c’est selon). Ce qui ne m’empêcha pas de m’amuser à mon tour.



photo © Thomas Bormans

L'Aéroport intérieur • Sérénité

Je suis presque honteux de l’avouer, mais contrairement à la plupart des gens, moi, j’aime les aéroports.
Tant qu'à me confesser, n'y allons pas par quatre chemins: j’apprécie jusqu’aux plateaux-repas servis à bord de l’avion. Hé oui! Je raffole de ces mini-buffets que l’on peut disséquer à son aise, n’ayant pas grand-chose d’autre au programme.

Dans le même ordre d'idées, il y a Je déteste les hôpitaux. Elle est bien bonne. Qui les adore? Évidemment qu’on ne fait pas qu’y naître et y guérir!
— C’est quoi tes plans ce soir, tu vas au cinéma?
— Je vais à la clinique!
— Oh génial, je peux t’accompagner?
De là à proclamer sa répulsion...

Faque ça me plaît d’aller à l’aéroport. Il faut dire que j’ai développé des techniques à cet effet. D’abord, ayant une PETITE tendance à l’anxiété, j'arrive trois heures avant mon vol. De cette façon, si je m’aperçois que j’ai oublié de quoi de crucial, j’ai encore la possibilité de faire demi-tour. Pas comme ce couple qui a loupé sa lune de miel à Hawaï parce que le mari avait laissé son passeport à la maison—et bien entendu, j'avais culpabilisé d’offrir un cadeau personnalisé plutôt que de participer à la cagnotte qui finançait le circuit.

Je raffole de ces mini-buffets

Sur place, je me débarrasse des formalités angoissantes (validation de l'horaire, des documents, passage de la sécurité), puis je gambade à travers les différentes sections et magasins, d’autant plus que je ne suis pas trop chargé: je voyage léger. Minimaliste de nature, j'ai prévu le strict nécessaire et rédigé une liste plusieurs semaines à l’avance, prenant plaisir à anticiper les activités, combinant les vêtements afin d’obtenir des tenues modulables et seyantes.


Donc je m’occupe en attendant le décollage. Je m’octroie un budget modéré destiné à la sélection d’une collation et d’un magazine; je furète, laissant libre cours à mon indécision, me permettant le luxe de ralentir.

Une fois muni de ces achats, je m’installe à proximité de la zone d’embarquement, pas trop proche car le voisinage de mes futurs compagnons tend à me stresser. Par exemple si les gens parlent très fort. Ou s’ils étalent leur barda sur trois sièges, laissent traîner des emballages, etc. Je choisis un fauteuil au sein d’un périmètre peu fréquenté et je lis un livre de poche (je garde ma revue flambant neuve pour l’avion)—ouvrage sélectionné souvent à la dernière minute la veille du départ, curieusement. Là, avec ma collation à portée de la main, ma lecture, et la perspective d’un périple riche en découvertes, émotions, et expériences inédites, je mesure ma joie.


Cette fois-là, cependant que je m’apprêtais à m’envoler vers la Belgique dans le but de rendre visite à mon cher Papa, chacune des conditions avait été cochée. Et pourtant, confortablement établi face à une immense fenêtre donnant sur un ciel bleu limpide… je ne me sentais pas heureux.

Au contraire: une désolation sourde, comme issue du fond de mon âme, alourdissait mon esprit et engourdissait inexorablement mon corps.

Je déballai mon pain aux bananes, mordis dedans encore et encore, et le fis péniblement descendre avec une petite brique de lait. Je reportai mon attention sur mon thriller psychanalytique—sans parvenir à me concentrer sur l’histoire. Je confondais les personnages, les lieux.

Soit: puisque ça ne passait pas, j’allais explorer mon ressenti. Oui, partir, c’est mourir un peu, a écrit Edmond Haraucourt. Oui, j’aimais ma vie, et je m’en absentais deux semaines durant. Cela comporte un côté effrayant. Toutefois mes affaires étaient en ordre, je ne partais que quatorze jours, et je nourrissais des projets excitants.

La tristesse insondable gagnait du terrain. Moi qui ne brillais pas par mon intuition, pressentais-je ma mort? Fallait-il renoncer? Je ramassai mon attirail et me dirigeai vers les toilettes où j'aspergeai mon visage d'eau froide, éprouvant aussitôt une volupté insoupçonnée. Ah, le pouvoir de l’action…

Ma place en zone tranquille était toujours disponible lorsque je reparus quelques instants plus tard. Chemin faisant je croisai une agente d’entretien; nous échangeâmes un sourire. Néanmoins, à peine assis, l’impression me submergea à nouveau. Une vague de mélancolie, opaque, insoutenable. Des pensées blafardes, nauséabondes. À quoi bon voyager, à quoi bon passer deux semaines en compagnie de ce père si affectueux que j’avais de toute façon abandonné? De combien de temps ensemble disposions-nous encore?

Sur le point de me mettre à pleurer, je me levai et repris la direction des boutiques. L’examen d'articles certes hors de prix, mais si pratiques me réconforterait sûrement (comme ces sacs messagers en cuir déclinés dans des couleurs introuvables ailleurs...). Ce fut le cas. Je m’offris même un carnet de voyage à pages alternativement blanches et quadrillées, avec des pochettes transparentes où enfouir les souvenirs. Je détournerais le bel objet, l’utilisant pour y rassembler mes notes de mieux vivre—entrefilets découpés dans des magazines, conseils de proches, listes diverses.

Il restait une heure avant le décollage, et je repris mon poste devant la grande fenêtre.

Immédiatement, une nouvelle attaque de désespoir m’assaillit, aussi puissante qu’une lame de fond. Cette fois, je ne pus retenir mes larmes. Bouleversé, je lançai un regard de détresse à l’agente d’entretien, qui repassait par mon secteur; il émanait d’elle quelque chose de sécurisant. Contre toute attente, elle s’approcha et s’adressa à moi d’un ton doux.

— Est-ce que ça va?
— Pas trop. Je ne sais pas pourquoi… je n’ai aucune raison de me plaindre, je pars en vacances…
— Ne vous inquiétez plus. C’est à cause de votre emplacement.

J’écarquillai les yeux en guise de réponse.

— Venez, il suffit de choisir le siège à côté, ajouta la femme en désignant l’espace à ma droite.

Je ne voulais pas la contredire. Ni m’occasionner davantage de désarroi—ainsi suivis-je son conseil.

— Vous voyez? demanda-t-elle ensuite paisiblement.

Qu’étais-je censé comprendre? Il faut changer de point de vue afin de considérer les choses autrement, comme le suggère le prof dans Le Cercle des poètes disparus? Quelle comique petite dame! Et quelle aimable expérience, cocasse, et profondément humaine... et cela, avant même d’avoir décollé.

Sauf que… mais oui. L’abattement m’avait quitté. Ça alors!

— Je ne saisis pas…
— Je travaille ici depuis des années, me répondit-elle en riant, agitant sa longue chevelure. Vous savez, les aéroports aussi ont une histoire…
— Ah oui…

Tout à coup, j’entendis qu’on appelait à embarquer—dans ma section spécifique qui plus est. Je n’eus que le temps de remercier ma récente camarade avant de m’encourir. Un peu plus tard, alors que j’attachais ma ceinture de sécurité, je réalisai que je ne connaîtrais jamais le passé du fameux fauteuil: je n’avais fait que transiter par cet aéroport et n’y remettrais vraisemblablement pas les pieds. En revanche, je me promis de vivre un excellent séjour, d’en savourer chaque instant, et d’en revenir grandi.




photo © Toni Osmundson

Quand les ennuis s’appellent Balthazar • Humeurs

 André décroche le téléphone.

— Isidore Legrand.

De l'autre côté de la ligne, l'enquêtrice vérifie son document. A-t-elle fait une erreur?

— Oh, bonjour. Je cherche à joindre André Vine?
— C'est moi-même.
— Euh... excusez-moi. Ne venez-vous pas de dire «Isidore Legrand»?
— Oui, en effet. C'est moi aussi, répond aimablement l’interlocuteur.
— Je ne comprends pas, monsieur. Êtes-vous Isidore Legrand, ou André Vine?
— Comme vous préférez. Je suis les deux.

Cette fois, Alexandra patauge. Comment doit-elle remplir la déclaration? La personne au bout du fil usurpe-t-elle une identité? Déconcertée, elle hésite. Ras-le-bol de ce métier mal payé qui demande des compétences de psychologue!

— Écoutez, monsieur. Ma fonction m'impose la rigueur. Il me faut savoir exactement à qui j'ai affaire, comprenez-vous?
— Oui, bien sûr, excusez-moi. André Vine correspond à mon état civil. Vous pouvez procéder.


Alexandra n'imaginait plus s'en tirer à si bon compte. Apaisée, elle soupire. Se méprenant, André perçoit dans ce soupir la nécessité de s'expliquer.

— Voyez-vous, je ne me sens pas toujours dans la peau d'un André Vine. Ce n'est pas que mon nom ne me plaise pas, mais j'y suis habitué! Aujourd'hui, je déborde d'énergie. J'ai obtenu une promotion à mon travail et, de plus, ma femme et moi partons trois jours en vacances. Je ne peux tout de même pas m'appeler André Vine!

L'enquêtrice sourit. Elle imagine un homme fantasque, à l'enthousiasme contagieux.

— Quand ça ne va pas, poursuit André, je m'appelle Balthazar Ossenfou. Forcément, je m’estime moins concerné: les ennuis, c’est pour lui! Avec le recul, les problèmes paraissent plus simples.

Alexandra peut compléter le formulaire. André Vine n'est pas fou. Loin de là, conclut-elle en clôturant le questionnaire.




 photo © Chris Bair

Auprès d'elle • Toujours jeunes

J’avais choisi un établissement proche de chez moi, afin de pouvoir m’y rendre à pied. Simplifier, simplifier, simplifier: j’appliquais les trois principes de vie destinés à dégager du temps au profit d'activités essentielles, une philosophie édifiée par Henry David Thoreau au cours des deux années qu’il avait vécues au milieu des bois de Walden.

La résidence pour Aînés en grande perte d’autonomie comptait quatre étages, et une centaine de chambres individuelles. À la façon des annonces immobilières ventant la couleur de rideaux, la fiche descriptive évoquait un maximum d’éléments, quitte à friser l’absurdité (ils célébraient l'installation d’une machine distributrice). Ceci dit, je reconnais l’utilité de ne pas devoir courir au magasin du coin dans le but de se procurer un petit rafraîchissement, chose déjà à la limite de l’impossible pour une bonne partie des résidents, et chronovore lors de rencontres probablement trop rares, et trop courtes.

— Bonjour, dis-je à la réceptionniste après avoir franchi les portes automatiques de l’institution.

J’attendis que l’employée lève les yeux de son téléphone, ce qui me laissa tout loisir d’examiner son visage blafard encadré de cheveux pas très propres.

— Je dispose d’un peu de temps, et j’aimerais faire du bénévolat, énonçai-je dès qu’elle posa son regard sur moi.

Elle n’aurait pas eu l’air plus surprise si je lui avais mentionné que je me nommais Céline Dion.

— Euh…

Quelques fauteuils entouraient une table

— Je viendrais voir des gens qui ne reçoivent pas beaucoup de visites. Pensez-vous que ce soit possible? dis-je avec un sourire.

Ça l’était.

Contrairement à certaines chaînes d’établissements, je n’eus pas à remplir un formulaire en ligne et à répondre à mille questions telles qu’avais-je récemment perdu un‧e proche, ou exposer mon point de vue sur le fait de vieillir. J'approuvais que l’on protège les résidents, évidemment. Néanmoins, dans mon esprit, ausculter les cerveaux et psychanalyser les motivations se comparait aux procédures d’adoption et me paraissait moins pertinent dans ce contexte.

Après avoir discuté avec la propriétaire de l'institution et documenté mon identité, nous convînmes que je reviendrais au terme de la vérification de mes antécédents.


Quand je me représentai à la résidence, un vendredi matin, trois semaines s’étaient écoulées.

— Je suppose que vous pouvez aller au 31, chez Lucile Talbot, m'indiqua la réceptionniste de la fois précédente. Je ne crois pas qu'elle ait reçu de visite, depuis quatre ans que je travaille ici.
— Oh, wow… et dites-moi, y a-t-il l’une ou l’autre chose concernant Mme Talbot que je devrais savoir et que vous pourriez me transmettre?
— La résidente manifeste un début de démence, spécifia Laura. Peut-être pas l’idéal pour votre première expérience. En même temps, à ce stade précoce, une interaction classique demeure envisageable.

Je m’étonnai à part moi de ce qu’une réceptionniste semble aussi au fait du diagnostic des différents résidents. Mon ignorance bien admissible et mon jugement sur son allure expliquaient cela. En réalité, il était logique que la personne chargée de superviser les allées et venues soit informée des profils de chacun‧e.

Elle déclara:

— Un moment, je la fais chercher. Ça sera encore mieux que de monter la voir.

S’emparant du téléphone, Laura me fit signe de prendre place sur l’une des chaises agencées dans le vestibule. Quelques minutes plus tard, une dame âgée apparut au bras d’un aide-soignant en sarrau. Petite et frêle, elle portait une robe épaisse. D’un ton jovial, l’homme s’écria:

— Je vous l’avais dit que vous aviez une visite, Mme Talbot!

Sans brusquerie, je me levai, saluai l'employé et tendis la main à la résidente.

— Bonjour Madame! Je m’appelle Sabrina Pratt.
— Bonjour! répliqua-t-elle d’une voix aiguë.

Sans lâcher la seniore, son accompagnateur m’invita à les suivre. Une fois dans le foyer, nous tournâmes à gauche, après quoi l’aide-soignant s’immobilisa devant une porte et entra un code sur un clavier mural, débloquant l’accès à une salle commune. À l’intérieur, quelques fauteuils entouraient une table. Au fond d’un panier traînaient des gaufrettes emballées individuellement. L’homme soutint Mme Talbot pendant que celle-ci s'asseyait, puis il pointa un doigt en direction du fameux distributeur réfrigéré.

— Je reviens dans une demi-heure, ça vous va?
— Parfait, dis-je tandis que la résidente fixait le mur d’un regard éteint.

Je m’assis en face d’elle, patientai un peu, et me mis à parler.

— Bonjour… Bonjour, Mme Talbot. Comment allez-vous?
— Bah, vous savez… On manque de hérissons…

Je hochai la tête pour signifier mon accord. Mes connaissances se bornaient presque exclusivement à des productions artistiques (entre autres, Loin d’elle, la nouvelle d’Alice Munro, devenu un film réalisé par Sarah Polley; Still Alice, le livre de Lisa Genova et le film subséquent de Wash Westmoreland; Rides, le roman graphique de Paco Roca; mais également ce long-métrage rocambolesque magnifié par une fin sublime, Une Heure de tranquillité, de Patrice Leconte avec un scénario de Florian Zeller). Pour ce que j’en savais, il ne servait à rien de rectifier à l’improviste le discours de personnes atteintes d’une maladie neurodégénérative, une pratique qui ne parvenait qu’à souligner leur état, à les frustrer, voire à les humilier.

— Vous avez faim? dis-je en désignant le panier de biscuits.
— Jamais de la vie! Vous voulez m’empoisonner?
— Excusez-moi. Vous avez raison. Je suis venue en voiture, dis-je dans l’espoir de faire diversion, et de court-circuiter le flux négatif que j’avais provoqué malgré moi.
— Et?
— Et… j’avais envie de vous voir aujourd’hui.

C’était à peine discernable, cependant les traits fanés se détendirent. Interprétant cela comme un encouragement, je me levai, contournai la table et posai les mains sur le fauteuil à côté du sien.

— Je peux?
— Vas-y, ma chère. Pas de manières entre nous, voyons.
— D’accord. Merci… Écoutez. Je voulais vous dire… Vous êtes une femme remarquable. J’aime passer un moment avec vous!

J’étais gênée. Honteuse, en vérité. Quel projet idiot! J’allais seulement rendre la brave dame plus confuse. Se demandait-elle qui j’étais? Fouillait-elle farouchement dans ses souvenirs entremêlés? Qui donc incarnait cet être entre deux âges qui prétendait lui vouloir du bien? J'aurais clairement dû préparer des sujets de conversation.

Contre toute attente, Lucile Talbot répondit:

— À qui le dis-tu!

Malgré que cette formulation s'apparentait à un automatisme, j'y perçus quelque chose d’enjoué.

— Alors je voulais simplement vous féliciter, vous… vous remercier.
— Eh bien… c’est ça, être une maman.

Troublée, je savourai un instant l’atmosphère de poésie feutrée qui s’était infiltrée dans la pièce, avant de réorienter la discussion.

— Voulez-vous une boisson fraîche?

Je songeai trop tard à la controverse autour de l’alimentation. Me suspecterait-elle à nouveau de vouloir l’assassiner? En vitesse, j’annonçai:

— Moi, je vais prendre un Tropico.
— Moi aussi. Comme d’habitude! Tu vois, je me rappelle.
— Oh oui, formidable!

Je vais prendre un Tropico

J’insérai la monnaie dans la machine et reçus en échange deux cannettes turquoises ornementées d’un perroquet (une bénédiction, ce distributeur, en fin de compte, ainsi que mon habitude de conserver de l'argent comptant à l’intérieur de mon porte-monnaie). Cette boisson semblait réveiller des souvenirs; dès lors, je brodai sur ce thème.
— Quand je bois un Tropico, j’ai un peu l’impression d’être en vacances.
— Mais oui, tout à fait. Regarde-nous! dit-elle en ouvrant sa canette.

Elle précisa:

— C’est ça, être ta maman.

Ça alors. Cette fois, Lucile avait dit «ta» maman. À moi qui...
D’où avait-elle pu pressentir, à partir de quelle intuition, de quelle sensibilité inouïe avait-elle conçu de façonner cette alliance entre nous?

Nous buvions le liquide sucré à petites gorgées lorsqu’elle émit un «mmmh» sonore.

— C'est bon, n'est-ce pas?
— C’est parce qu’ils ajoutent du gravier, révéla-t-elle d’un air entendu.

Puis elle fit mine de se lever, et ce laps de temps correspondait à la minute près à la demi-heure convenue avec l’aide-soignant. Assurément sur certains plans, et en dépit de l’évidence, Lucile Talbot détenait de saisissantes aptitudes.



photo #1 © commande passée à Chat GPT.

Sans Titre • Humeurs

Jeune, fringant, bien proportionné, il pose avec fierté dans la vitrine éclaboussée de lumière. Des passants l’examinent. Il est évalué, envisagé. Parfois quelqu’un s’attarde, le temps de fumer une cigarette. Ou entre.

Son style inédit correspond aux goûts actuels; on l'a cité dans plusieurs articles de la presse spécialisée. Pour ces raisons, quantité de nouveaux clients affluent, comme sortis de nulle part, et paient le prix sans rechigner.

Ils paient le prix sans rechigner.


Parmi ses collègues, tous n'ont pas cette chance. De nombreux consommateurs se fournissent désormais sur Internet, quand ils ne se contentent pas carrément de virtuel. Une apparence ingrate, ou simplement plus discrète, et ils passent inaperçus. Une seule plainte peut détruire une carrière en plein essor. Et, quand on devient trop usé, on aboutit dans une maison de second rang. Un voyage périlleux attend ceux qui ne plaisent plus; le cas échéant, un retour au pays d’origine.

Les aînés achèvent leur vie en tant que bénévoles. Ils ne s'inquiètent plus de rapporter de l'argent. Ils peuvent raconter leur histoire. Certains y connaissent leurs plus belles heures, réjouissant des générations entières de lecteurs.




photo © commande passée à Chat GPT.

Constance ou Solange • Et si c'était vrai?

Je ne me rappelle pas avoir jamais déploré d’ajouter une année à mon âge. Ça peut sembler radical, mais que sont quelques rides—le droit de ralentir un peu; une pointe de sagesse supplémentaire—comparées à un‧e jeune emporté‧e par la maladie, ou un enfant qui se prostitue en échange d’un sandwich? En toute simplicité, à mon anniversaire, j’éprouve de la gratitude parce que je suis en vie et en bonne santé. Parce que je suis aimée, que j’ai un toit, assez d’argent pour vivre confortablement (même si raisonnablement), et une passion créative.

Cette année-là, j'avais reçu des témoignages d'affection et, au soir, mon mari m'invita au restaurant. C’est au moment de conclure notre repas d’un gâteau Boston que Scott déposa sur la table un paquet carré... qui contenait un flacon de mon eau de toilette préférée, Mûre et Musc, de l’Artisan Parfumeur: un luxe original, que je me refusais depuis des années.

un flacon de mon eau de toilette préférée

— Waouw! Mon Chéri!

Sans attendre, j’appliquai une goutte de la précieuse fragrance sur chacun de mes poignets.

— Comment as-tu deviné? demandai-je.
— C'est grâce à ta tante!
— Aaah, ma tante! Vive la famille!

Je m’étonnai vaguement que Scott ait contacté Solange. Les discussions avec ma marraine, la sœur de ma mère, se raréfiaient ces derniers temps. Enfin, c’était une bonne nouvelle. Tel un serpent qui se meut par ondulations et replis successifs, la famille dilate puis resserre les liens, par à-coups.

— Et vive Facebook! renchérit mon époux.

Si Solange avait effectivement fini par vaincre ses réticences par rapport à Internet (nous communiquions par courriel), j’ignorais qu'elle s’était mise aux réseaux sociaux.

— Donc Solange, ça?
— Non, pas Solange. Constance!
— Bouff, lâchai-je en projetant des miettes de dessert alentour.

Je ne me souvenais pas d'avoir abordé avec Scott le fait que ma mère avait eu une deuxième sœur; d’autant que cette dernière était décédée une vingtaine d’années auparavant. Il s'avéra que lors d’une de mes détox digitales de quarante-huit heures, mon mari avait publié un appel au cadeau idéal sur ma page de profil Facebook. Une dénommée Constance suggérait le parfum en question, qui pour elle ne s’associait encore qu’à la minuscule maison créée par Jean Laporte. Se présentant comme l'autre tante, elle avait précisé avec pas mal d’à-propos qu'elle était une parente très éloignée.

Nous rentrâmes chez nous au trot. Scott se connecta et chercha sa mystérieuse correspondante, sans succès. Il vérifia alors le contenu de sa messagerie, mais les interactions avec Constance s'étaient volatilisées. Il ne restait plus aucune trace de ma douce tante, si ce n'est l'arôme exquis que, grâce à elle, je propageais désormais.


photo © William Bout