L'Agenda • Et si c'était vrai?

Je me promenais dans les ruelles étroites du Corso lorsque j'avisai une élégante boutique, légèrement en retrait entre deux maisons de brique. Il me restait un peu de temps avant de retrouver Carella, aussi j'en étudiai la devanture. Un splendide assortiment de cahiers et de stylos reposait sur une étoffe de velours rouge.
J'aurais bientôt besoin d'un nouvel agenda. Et si je me le procurais ici, en souvenir de mon voyage?

Je franchis la porte d'entrée, déclenchant un vif tintement. Un homme menu et qui portait un habit raffiné émergea d'une pièce située au fond du magasin.

Si, signore? Monsieur?
— Voglio guardare un po, per favore.
— Si, si, signore! Vorrei qualcosa precisa?
— Voglio un agenda.

J'avais pratiqué la langue italienne avec acharnement avant mon départ. Malgré cela, mon interlocuteur m'assigna une origine française. Dès lors, j'eus droit aux réflexions sur le pays et sa gastronomie. Je ne fis aucun commentaire, me bornant à observer le boutiquier. Celui-ci, voûté, pouvait avoir soixante ans; tel un casque, sa chevelure noire encadrait son visage bistre.

J'avisai une élégante boutique, légèrement en retrait entre deux maisons de brique.

Poursuivant après ce préambule, il m'annonça qu'il détenait un vaste choix d'agendas. Je m'attendais à découvrir un rayon de registres défraîchis, datant de plusieurs années, conformément à la désuétude des lieux. Comment en étais-je venu à penser de cette façon? Certes, je fréquentais des commerces spacieux, aussi éclairés que des blocs opératoires. Je me mis à inspecter les agendas.

Au bout d'un moment, l'homme me posa cette question :
— Voulez-vous un jour par jour?

Attribuant l’étrange formule à son français défaillant, je traduisis en mon for intérieur: «une page par jour». Je prends quantité de notes, traînant toujours un carnet duquel s'échappent feuilles volantes et factures à moitié couvertes par mon écriture. Une page par jour — pourquoi pas? Pourquoi pas deux pages par jour?

— Deux jours par jour, signore, c'est encore mieux.
Le vendeur inclina la tête et me sourit d'un air entendu.
— Deux jours par jour... Monsieur est connaisseur. Cela coûte plus cher.
— Allez, allez, ça ne me dérange pas.

J'arrivai un peu en retard à mon rendez-vous, muni d'un magnifique agenda au cuir ponctué de minuscules boutons.
Par la suite, alors que nous visitions une autre ville et que je m'habituais au pays et à sa monnaie, je réalisai que j'avais payé une somme colossale pour l'objet. L'Europe n’utilisait pas encore la monnaie unique, et je n'avais pas calculé à combien il me revenait. Une simple boisson valant déjà près de quatre mille lires, je ne regardais pas à quelques zéros de plus ou de moins.


En rentrant de voyage, j'enfermai l'agenda dans un tiroir de mon bureau et n'y pensai plus. Je faillis même en acheter un autre au mois de décembre. L'an nouveau approchait à grands pas ; je récupérai mon acquisition et inscrivis horaire et réunions aux pages adéquates. Je décidai que, puisque je disposais de deux pages pour chaque jour, celle de gauche servirait pour les événements de la journée, et celle de droite pour les notes.

Le premier janvier tombait un dimanche. En guise de réveillon, je m’étais contenté d’un de mes films favoris (de Rodrigo Garcia), aromatisé d'une orgie de profiteroles (à la crème pâtissière). Le lendemain, un lundi, je me rendis au travail à pied. Les rues désertes, imprégnées de brouillard et de silence, reflétaient l’atmosphère morne des débuts d'année. Peut-être aurais-je dû ouvrir à midi, me dis-je en déverrouillant la boutique. J’allumai les lumières et mis un disque de Leo Reisman pour égayer la librairie.

Mes employés n'arrivaient pas. Contrarié, j'appelai l'un d'entre eux.
— Allô? répondit une voix ensommeillée.
— Jin? Bruno. Où es-tu?
— …dans mon lit. Pourquoi?
— Parce que tu es à l’horaire depuis dix minutes.
— Un dimanche, premier janvier?
— Non, un lundi deux janvier.
Il y eut une pause, après quoi Jin éclata de rire.
— Tu m’as flanqué une sacrée frousse! Hé, le premier janvier, c’est pas le premier avril! Écoute, je me suis couché il y a trois heures, donc si tu permets, j’y retourne. On se voit demain.
Et il raccrocha.

Le doute s'insinua dans mon esprit. Plutôt que d’importuner un autre employé, je contactai le service de sécurité de la galerie. Au bout d'un nombre incalculable de sonneries, on me confirma la date du dimanche, premier janvier. Ça m'apprendrait à jouer les ermites! J'avais perdu le fil pendant mon congé. Je fermai le magasin et décidai de m'offrir un cappuccino pour me consoler. Mais, ne trouvant rien d'ouvert, je rentrai directement à la maison.


Peut-être aurais-je dû ouvrir à midi.

Après une bonne nuit de sommeil, je répétai les gestes du jour précédent, et cette fois, mes collaborateurs furent fidèle au poste. Jin fit preuve de tact en ne mentionnant pas l'épisode de la veille. Quant à la clientèle, elle se composa en majorité de personnes âgées, car nous leur proposions une réduction le lundi.

Je n’étais pas le seul à éprouver un peu de confusion, car mardi, plusieurs Aînés me réclamèrent leur ristourne. L’un d’entre eux insista et menaça de se fâcher; je finis par accorder le privilège, estimant qu’il n’avait plus toute sa tête. Toutefois, lorsque Jin autorisa lui aussi une exception, je lui en fis la remarque.
— Mais, Bruno, répondit-il, on est lundi!
— Oh, ça va aller, la petite blague, là! Tu te venges, c’est ça?
Mon collaborateur me fixa d’un air consterné. Quand il me soupçonna d’avancer dans le temps, je m’emparai des reçus de caisse. Lundi deux janvier, et non mardi trois. Une erreur du système? Y avait-il eu, mettons, une année bissextile? Le marchand de journaux me fournit la preuve de ce que je redoutais. Que se passait-il? Étais-je surmené? Une angoisse pernicieuse s’immisçait en moi, cependant je n’en montrai rien. Au soir, je bus quelques verres et m'endormis sur le divan, me figurant que je devenais psychosé, puisque j'hallucinais des événements jusque dans les moindres détails.

Le lendemain fut vraiment mardi trois janvier — à l'unanimité. Soulagé, j'offris des chocolats à l'équipe.

Le mercredi quatre, Jin se présenta à la place d’Alison. Cette dernière prolongeait sans doute son congé; autonomes et organisés, ils s'étaient arrangés entre eux. Enfin bon, j’apprécie que l’on me consulte, c’est une question de principe.
— À l’avenir, avertissez-moi lorsque vous échangez vos quarts de travail, dis-je à Jin.
— Mais je travaille toujours le mardi, Bruno!
Avec un petit air condescendant que je trouvai particulièrement déplaisant, il ajouta :
— Tu es sûr que tu vas bien?
J’avais remis ça: à en croire mon téléphone, nous n'étions pas mercredi, mais mardi. Sentant que ma raison vacillait, je battis en retraite.
— J'ai un mal de tête carabiné. Je ferais mieux de me sauver. Ça ira?
— Mais oui.
— Appelle-moi en cas de besoin.
— Promis!
Sans attendre, je décrochai mon manteau. L'air frais me revigora. Pourquoi s’inquiéter? Je consulterais un psychiatre, ou un neurologue. Peut-être me suggèrerait-on de passer un scanner.
À la maison, je me préparai une tasse de café et me mis en quête d'un thérapeute. J'optai pour une femme, pensant, peut-être avec sexisme, qu'elle envisagerait plus volontiers des diagnostics alternatifs à la folie. D’une voix posée, elle m’offrit de me recevoir l’après-midi même, à quinze heures trente. Je reportai l'adresse du cabinet dans mon agenda à la date du jour, sur la page de droite.
C'est alors que cela me frappa. L'homme aux cheveux de jais, la papeterie italienne. Deux jours par jour. Je me remémorai le prix astronomique payé pour l'agenda. Je ne me présenterais pas chez la thérapeute.

Je compris finalement que seule la deuxième journée subsistait, tandis que la première constituait une sorte de brouillon. Je pouvais faire n'importe quoi un jour sur deux, sans conséquence, à condition de tenir le compte correctement.

Évidemment, j'achetai un billet de loterie. Une fois enrichi, je demandai un congé sans solde aux propriétaires de la librairie. Je pris l'avion pour l'Italie et regagnai la petite ville de Cosenza, en Calabre. Je passai devant la cathédrale et déambulai à travers le Corso, me rappelant l'itinéraire de cette fois où j'avais rendez-vous avec Carella. J'eus beau interroger les gens et chercher plusieurs jours durant, je ne retrouvai jamais la papeterie.

Par contre, ce fut une très bonne année.




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Basse Fréquence • En dérangement

«Les résultats prometteurs...»
Occupé à émincer un concombre, Roch n’écoute que d'une oreille. Par habitude, il a ôté la peau du légume, malgré qu'il ait lu récemment qu'il valait mieux la consommer — surtout en cas de récolte locale.
C'est devenu tellement compliqué... En hiver, faut-il se passer de crudités rouges ou se rabattre sur un produit importé? Ces derniers contiennent-ils encore des vitamines?


«Parce que certaines réponses...»
La conversation monte par bribes. Probablement des gens dehors, songe Roch. Il devra penser à fermer la fenêtre avant de sortir. À y réfléchir, autant agir immédiatement. Pourquoi se charger le cerveau en tentant de se rappeler mille et une affaires? Roch dépose son couteau et se rend à la fenêtre. Celle-ci est soigneusement fermée. Par où donc viennent les bruits? De toute façon, on n'entend plus rien à présent. Sans doute la conduite d'aération.

Roch se remet à la tâche. Des champignons bien dodus patientent sur le comptoir. Il s’accorde un tiers de feuille de papier absorbant et entreprend d’effacer les traces de terre. Bientôt, le papier est intégralement noirci. Roch doit rouvrir le placard, attraper le rouleau, prélever une nouvelle languette. Pourquoi les choses sont-elles si fastidieuses? Et d’abord, pourquoi Roch vise-t-il toujours trop juste? Au lieu de déchirer directement une feuille complète. Mais cela risquerait d'entraîner du gaspillage. Ou, il pourrait laisser le rouleau sur le comptoir. Mais cela ferait désordre. C'est décourageant, quand les objets s'accumulent, lorsqu'on cuisine. Roch soupire. Maintenant, il reste à trancher les champignons.

«Et puis d'ici une dizaine de jours...»
La radio! Triomphant, Roch pivote en direction du poste multimédia. Il lui arrive de se tromper de bouton. S'il avait activé la fonction radio, croyant éteindre l’appareil? Ça ne serait pas la première fois. Si le volume est faible, cela explique qu'on entende sporadiquement.

«Ensemble, nous pourrons...»
Roch s'approche de l'appareil. Il discerne plus clairement les voix.

«Vous m'entendez, Monsieur Dubay?»
On dirait que la radio s’adresse à lui. Roch observe son couteau. Il semble moins lourd que tantôt. Sur ses doigts, la sensation collante de la chair de légume a disparu. Se pourrait-il...

«Monsieur Dubay?»
Roch examine la pièce autour de lui. Il reconnaît les murs blancs, ainsi que sa psychiatre, en blanc également, qui discute avec l’infirmier-chef.





Publié dans la revue Caractère, Université du Québec à Rimouski
photo © Alessandro Cerino

Auprès d'elle • Toujours jeunes

J’avais choisi un établissement proche de chez moi, afin de pouvoir m’y rendre à pied. Simplifier, simplifier, simplifier: j’appliquais les trois principes de vie destinés à dégager du temps au profit d'activités essentielles, une philosophie édifiée par Henry David Thoreau au cours des deux années qu’il avait vécues au milieu des bois de Walden.

La résidence pour Aînés en grande perte d’autonomie comptait quatre étages, et une centaine de chambres individuelles. À la façon des annonces immobilières ventant la couleur de rideaux, la fiche descriptive évoquait un maximum d’éléments, quitte à friser l’absurdité (ils célébraient l'installation d’une machine distributrice). Ceci dit, je reconnais l’utilité de ne pas devoir courir au magasin du coin dans le but de se procurer un petit rafraîchissement, chose déjà à la limite de l’impossible pour une bonne partie des résidents, et chronovore lors de rencontres probablement trop rares, et trop courtes.

— Bonjour, dis-je à la réceptionniste après avoir franchi les portes automatiques de l’institution.

J’attendis que l’employée lève les yeux de son téléphone, ce qui me laissa tout loisir d’examiner son visage blafard encadré de cheveux pas très propres.

— Je dispose d’un peu de temps, et j’aimerais faire du bénévolat, énonçai-je dès qu’elle posa son regard sur moi.

Elle n’aurait pas eu l’air plus surprise si je lui avais mentionné que je me nommais Céline Dion.

— Euh…

Quelques fauteuils entouraient une table

— Je viendrais voir des gens qui ne reçoivent pas beaucoup de visites. Pensez-vous que ce soit possible? dis-je avec un sourire.

Ça l’était.

Contrairement à certaines chaînes d’établissements, je n’eus pas à remplir un formulaire en ligne et à répondre à mille questions telles qu’avais-je récemment perdu un‧e proche, ou exposer mon point de vue sur le fait de vieillir. J'approuvais que l’on protège les résidents, évidemment. Néanmoins, dans mon esprit, ausculter les cerveaux et psychanalyser les motivations se comparait aux procédures d’adoption et me paraissait moins pertinent dans ce contexte.

Après avoir discuté avec la propriétaire de l'institution et documenté mon identité, nous convînmes que je reviendrais au terme de la vérification de mes antécédents.


Quand je me représentai à la résidence, un vendredi matin, trois semaines s’étaient écoulées.

— Je suppose que vous pouvez aller au 31, chez Lucile Talbot, m'indiqua la réceptionniste de la fois précédente. Je ne crois pas qu'elle ait reçu de visite, depuis quatre ans que je travaille ici.
— Oh, wow… et dites-moi, y a-t-il l’une ou l’autre chose concernant Mme Talbot que je devrais savoir et que vous pourriez me transmettre?
— La résidente manifeste un début de démence, spécifia Laura. Peut-être pas l’idéal pour votre première expérience. En même temps, à ce stade précoce, une interaction classique demeure envisageable.

Je m’étonnai à part moi de ce qu’une réceptionniste semble aussi au fait du diagnostic des différents résidents. Mon ignorance bien admissible et mon jugement sur son allure expliquaient cela. En réalité, il était logique que la personne chargée de superviser les allées et venues soit informée des profils de chacun‧e.

Elle déclara:

— Un moment, je la fais chercher. Ça sera encore mieux que de monter la voir.

S’emparant du téléphone, Laura me fit signe de prendre place sur l’une des chaises agencées dans le vestibule. Quelques minutes plus tard, une dame âgée apparut au bras d’un aide-soignant en sarrau. Petite et frêle, elle portait une robe épaisse. D’un ton jovial, l’homme s’écria:

— Je vous l’avais dit que vous aviez une visite, Mme Talbot!

Sans brusquerie, je me levai, saluai l'employé et tendis la main à la résidente.

— Bonjour Madame! Je m’appelle Sabrina Pratt.
— Bonjour! répliqua-t-elle d’une voix aiguë.

Sans lâcher la seniore, son accompagnateur m’invita à les suivre. Une fois dans le foyer, nous tournâmes à gauche, après quoi l’aide-soignant s’immobilisa devant une porte et entra un code sur un clavier mural, débloquant l’accès à une salle commune. À l’intérieur, quelques fauteuils entouraient une table. Au fond d’un panier traînaient des gaufrettes emballées individuellement. L’homme soutint Mme Talbot pendant que celle-ci s'asseyait, puis il pointa un doigt en direction du fameux distributeur réfrigéré.

— Je reviens dans une demi-heure, ça vous va?
— Parfait, dis-je tandis que la résidente fixait le mur d’un regard éteint.

Je m’assis en face d’elle, patientai un peu, et me mis à parler.

— Bonjour… Bonjour, Mme Talbot. Comment allez-vous?
— Bah, vous savez… On manque de hérissons…

Je hochai la tête pour signifier mon accord. Mes connaissances se bornaient presque exclusivement à des productions artistiques (entre autres, Loin d’elle, la nouvelle d’Alice Munro, devenu un film réalisé par Sarah Polley; Still Alice, le livre de Lisa Genova et le film subséquent de Wash Westmoreland; Rides, le roman graphique de Paco Roca; mais également ce long-métrage rocambolesque magnifié par une fin sublime, Une Heure de tranquillité, de Patrice Leconte avec un scénario de Florian Zeller). Pour ce que j’en savais, il ne servait à rien de rectifier à l’improviste le discours de personnes atteintes d’une maladie neurodégénérative, une pratique qui ne parvenait qu’à souligner leur état, à les frustrer, voire à les humilier.

— Vous avez faim? dis-je en désignant le panier de biscuits.
— Jamais de la vie! Vous voulez m’empoisonner?
— Excusez-moi. Vous avez raison. Je suis venue en voiture, dis-je dans l’espoir de faire diversion, et de court-circuiter le flux négatif que j’avais provoqué malgré moi.
— Et?
— Et… j’avais envie de vous voir aujourd’hui.

C’était à peine discernable, cependant les traits fanés se détendirent. Interprétant cela comme un encouragement, je me levai, contournai la table et posai les mains sur le fauteuil à côté du sien.

— Je peux?
— Vas-y, ma chère. Pas de manières entre nous, voyons.
— D’accord. Merci… Écoutez. Je voulais vous dire… Vous êtes une femme remarquable. J’aime passer un moment avec vous!

J’étais gênée. Honteuse, en vérité. Quel projet idiot! J’allais seulement rendre la brave dame plus confuse. Se demandait-elle qui j’étais? Fouillait-elle farouchement dans ses souvenirs entremêlés? Qui donc incarnait cet être entre deux âges qui prétendait lui vouloir du bien? J'aurais clairement dû préparer des sujets de conversation.

Contre toute attente, Lucile Talbot répondit:

— À qui le dis-tu!

Malgré que cette formulation s'apparentait à un automatisme, j'y perçus quelque chose d’enjoué.

— Alors je voulais simplement vous féliciter, vous… vous remercier.
— Eh bien… c’est ça, être une maman.

Troublée, je savourai un instant l’atmosphère de poésie feutrée qui s’était infiltrée dans la pièce, avant de réorienter la discussion.

— Voulez-vous une boisson fraîche?

Je songeai trop tard à la controverse autour de l’alimentation. Me suspecterait-elle à nouveau de vouloir l’assassiner? En vitesse, j’annonçai:

— Moi, je vais prendre un Tropico.
— Moi aussi. Comme d’habitude! Tu vois, je me rappelle.
— Oh oui, formidable!

Je vais prendre un Tropico

J’insérai la monnaie dans la machine et reçus en échange deux cannettes turquoises ornementées d’un perroquet (une bénédiction, ce distributeur, en fin de compte, ainsi que mon habitude de conserver de l'argent comptant à l’intérieur de mon porte-monnaie). Cette boisson semblait réveiller des souvenirs; dès lors, je brodai sur ce thème.
— Quand je bois un Tropico, j’ai un peu l’impression d’être en vacances.
— Mais oui, tout à fait. Regarde-nous! dit-elle en ouvrant sa canette.

Elle précisa:

— C’est ça, être ta maman.

Ça alors. Cette fois, Lucile avait dit «ta» maman. À moi qui...
D’où avait-elle pu pressentir, à partir de quelle intuition, de quelle sensibilité inouïe avait-elle conçu de façonner cette alliance entre nous?

Nous buvions le liquide sucré à petites gorgées lorsqu’elle émit un «mmmh» sonore.

— C'est bon, n'est-ce pas?
— C’est parce qu’ils ajoutent du gravier, révéla-t-elle d’un air entendu.

Puis elle fit mine de se lever, et ce laps de temps correspondait à la minute près à la demi-heure convenue avec l’aide-soignant. Assurément sur certains plans, et en dépit de l’évidence, Lucile Talbot détenait de saisissantes aptitudes.



photo #1 © commande passée à Chat GPT.

Le petit Oracle de l’amour • Et si c'était vrai?

Moi, en fait, je n’y croyais pas. Néanmoins Sibylle avait envie d’aller, alors je me suis dit: pourquoi pas. De toute façon, ça ne signifierait rien. Il est évident que si un voyant avait la capacité de prédire la durée de vie d’un couple, il serait ultra-connu, en particulier dans le monde actuel. Cela dit, il s’agissait d’une modeste fête foraine, à l’ancienne. Établie sur une plaine à proximité de l’Isle-sur-la-Sorgue, la troupe se déplaçait de village en village, et nous étions tombés dessus lors de notre weekend dans le Vaucluse. Pas le style à chercher la célébrité, peut-être parce que très habiles à distraire, ils ne manifestaient pas nécessairement le talent et l’originalité qui les auraient amenés à se démarquer. Enfin, c’est ce que je me suis dit sur le moment. Aujourd’hui, je crois que leur manque de notoriété résultait plus vraisemblablement d'un mode de vie priorisant la communauté et la famille, plutôt que des abonnés.

L’extra-lucide (encore fallait-il qu’il possède réellement cette qualité) risquait-il d’influencer Sibylle? J’observai mon amoureuse, qui bondissait d’excitation dans la file d’attente. Clairement, elle y attachait plus d’importance que moi. Comme si elle allait obtenir la validation de notre union. Après tout, nous n’en étions qu’au début, nous sortions ensemble depuis quatre mois à peine. Je l’avais rencontrée à la garderie de Simona: elle y déposait son neveu, et moi, ma nièce. Parlez de destin! Malgré la récence de notre relation, je pense que l'on s’appréciait beaucoup. En même temps, un coin de mon esprit estimait que si elle me quittait après qu’on nous ait accordé trois jours, c’est qu’elle n’était pas la bonne.

Devant nous dans la file, un couple se tenait la main, deux hommes. En avant d’eux, une femme et un homme âgés. Décidément, l'affaire séduisait. Il faut dire que c’était un concept original—la longévité du couple, et pas un mot de plus.

Une caméra dissimulée au fond des yeux de l’animatronique

Le soir tombait tranquillement, et nous nous laissions gagner par le charme suranné des lieux. Ici, des ampoules montées en guirlande égayaient le passage entre différentes échoppes; là, des promeneurs bavardaient tout en grignotant des pommes d’amour. Une idée me vint. Et si le temps d'attente relevait de leur mode opératoire? et des comparses issus d’autres spectacles demeuraient disponibles afin d’étoffer la file, au besoin. Dissimulée au fond des yeux de l’animatronique d'accueil, une caméra nous filmerait, transmettant de précieux indices au divinateur. Mon sourire s’élargit. Je caressai le dos de Sibylle et la complimentai sur sa tenue, avant d’évoquer ses sujets de conversation préférés.

Lorsque ce fut notre tour, ma chérie glissa un billet dans la machine et le buste s’inclina, émettant un guttural allez-y. Nous écartâmes les plis du lourd rideau grenat et pénétrâmes à l’intérieur de la loge. Installé dans un fauteuil qui paraissait trop grand pour lui, un individu menu et sec à la peau hâlée nous invita d’un geste à nous asseoir sur les deux chaises en face de lui. Avec son visage creusé de stries et son costume usé de couleur noire, je lui donnai quatre-vingts ans. Affichant une indifférence distante, il saisit nos mains l’une après l’autre. Il les pressa contre les siennes, douces comme du papier bible, et bientôt annonça: «cent vingt-quatre jours».

Ah non!

— Oui, vous avez raison, Monsieur. Nous nous fréquentons depuis quatre mois. Selon vous, combien de temps dans le futur?
— Cent vingt-quatre jours.
— Et pour après? demanda Sibylle en éloignant son bras de son torse.
Mais le mystérieux petit homme ne répondit pas.
 — Écoutez, dit mon amoureuse. On ne le dira à personne. Sérieusement, maintenant. Vous ne savez pas? ce n’est pas grave.
À la suite de quoi il répéta, haussant le ton:
— Cent vingt-quatre jours!
Et il hocha la tête en guise de salut. La séance était terminée.

C'est dehors que nous nous le sommes dit pour la première fois.
— Je t’aime, ma chérie. Et je ne m’en vais nulle part.
— Moi aussi. Et moi non plus!

Ce fut comme si le drôle de monsieur nous avait posé un défi. Les jours qui suivirent, nous abordâmes des sujets importants. Souhaitait-on rester à Bruxelles, est-ce qu’on voulait des enfants, au sein de quelle spiritualité les élever—ce genre de choses. Au bout de quelques semaines, il fut clair que le bonhomme s’était trompé. C’était complètement fou, mais nous emménageâmes ensemble. Aussi, passé la trentaine, on se connaît mieux, on sait mieux ce que l’on désire. Nous avions discuté de l’organisation du quotidien, des tâches, de notre rythme de vie.

Cent vingt-quatre jours après la curieuse entrevue, on sonna à la porte en milieu de journée. Ma chérie avait-elle pris son après-midi? Ce n’était pas Sibylle, mais deux policiers à l’air sinistre. Ça, je ne l’avais vraiment pas vu venir.





photo © Robin Edqvist

Sans Titre • Humeurs

Jeune, fringant, bien proportionné, il pose avec fierté dans la vitrine éclaboussée de lumière. Des passants l’examinent. Il est évalué, envisagé. Parfois quelqu’un s’attarde, le temps de fumer une cigarette. Ou entre.

Son style inédit correspond aux goûts actuels; on l'a cité dans plusieurs articles de la presse spécialisée. Pour ces raisons, quantité de nouveaux clients affluent, comme sortis de nulle part, et paient le prix sans rechigner.

Ils paient le prix sans rechigner.


Parmi ses collègues, tous n'ont pas cette chance. De nombreux consommateurs se fournissent désormais sur Internet, quand ils ne se contentent pas carrément de virtuel. Une apparence ingrate, ou simplement plus discrète, et ils passent inaperçus. Une seule plainte peut détruire une carrière en plein essor. Et, quand on devient trop usé, on aboutit dans une maison de second rang. Un voyage périlleux attend ceux qui ne plaisent plus; le cas échéant, un retour au pays d’origine.

Les aînés achèvent leur vie en tant que bénévoles. Ils ne s'inquiètent plus de rapporter de l'argent. Ils peuvent raconter leur histoire. Certains y connaissent leurs plus belles heures, réjouissant des générations entières de lecteurs.




photo © commande passée à Chat GPT.

Ni nutritionniste, ni médecin, ni diététicien, mais un peu tout ça à la fois • Humeurs

Enfin, j’allais voir clair à travers ce fatras de régimes, privations, systèmes biscornus, conseils étranges et autres trucs qui fonctionnaient quelques jours avant que je m’engouffre à nouveau dans de mauvais réflexes alimentaires. Il était temps.

Celui que l'on nommait le docteur Selza se spécialisait en perte de poids. Ni nutritionniste, ni médecin, ni diététicien, mais un peu tout ça à la fois, le praticien garantissait des résultats durables, entre autres grâce à son propre cocktail faisant office de substitut de repas. Quoi! substitut de repas! ne venais-je pas de dire que je souhaitais en finir avec les stratagèmes inefficaces? Bizarrement, je plaçais mes derniers espoirs auprès de ce docteur. Naïve? évidemment. Désespérée? oui!

Malgré que je me sois présentée quelques minutes avant l’heure, une dame patientait dans la salle d’attente (une zone destinée exclusivement aux clients du docteur Selza).

une zone destinée exclusivement aux clients du docteur Selza

Serait-il en retard d'une consultation au complet? pensais-je en fronçant les sourcils. Je pouvais accepter cela, hormis si le délai était dû, mettons, au manque de ponctualité des personnes précédentes. Longue et maigre, la dame pouvait avoir soixante-dix ans. Elle était vêtue d’une tunique gris clair qu’elle portait élégamment sur un pantalon blanc. Son visage à la peau diaphane affichait une authentique douceur.

— Première fois? m’interrogea-t-elle.
— Oui, répondis-je en songeant soudain qu’elle accompagnait peut-être quelqu’un qui se trouvait avec Selza en ce moment.
— Vous voulez perdre combien?
— Au moins vingt kilos… vingt-cinq, en fait. J’aimerais m’alléger de vingt-cinq kilos.
— Moi, j’ai perdu soixante-deux kilos, dit la dame.
— Waouw! Félicitations…
— Oui, sauf que… regardez où ça m’a mise.

Je croyais qu’elle faisait allusion à sa minceur extrême et songeai qu’elle était peut-être devenue anorexique, mais elle claqua des doigts en un bruit sec et paf! elle disparut.

Un peu plus tard, la porte s’ouvrit sur le docteur (je le reconnaissais de ses podcasts, articles et vidéos YouTube). Il s’écarta pour laisser passer un homme de corpulence un peu enveloppée, aux cheveux auburn et qui arborait une mine rubiconde réjouie. Ce dernier traversa la salle d’attente en direction de la sortie. Encore éberluée par la disparition de l’élégante dame âgée (hallucination holographique auto-censurée?), je suivis machinalement le client du regard, puis redirigeai mon attention sur le docteur.
Qui se méprit en déchiffrant mon expression.

— Ne vous en faites pas, chacun avance à son rythme…

Que sous-entendait-il exactement?

— Euh, non, je viens…

Prise d’une inspiration subite, je changeai de ton.

— J’ai besoin de savoir, concernant l’une de vos anciennes patientes. Une dame plus âgée, très mince et élégante… je pense qu’elle est décédée.
— Pardon?
— Une de vos patientes. Âgée. Elle a perdu soixante kilos.
— C’est pour ça que vous avez pris rendez-vous? Vous êtes journaliste? Je n’ai pas de temps à dilapider avec ce genre d’inquisition. Je vous prie de quitter mon cabinet avant que j’appelle la sécurité.

M’inspirant de ce que dégageait la belle femme évaporée, je tournai les talons et ne me représentai jamais.



photo ©  hannah grace

En Vrai • Humeurs

J’étais pas mal dépitée en rentrant de l’école (dépité, d’où ça peut bien venir comme mot? Je sais que ça signifie déçu, pas content, genre dégonflé en-dedans. Mais d’où ça vient? Est-ce que c’est un anglicisme: on perd son noyau, pit, style un fruit qui n’a plus de cœur?).

En tout cas. Trayvon ne m’a pas brisé le cœur en refusant de se mettre en couple avec moi: en vrai, je n’étais pas réellement amoureuse de lui. Je lui ai proposé parce qu’il est nice, et que ça m’aurait plu d’être avec un gars nice, pour changer. Mais je m’attendais pas à ce qu’il dise non, surtout que je suis plutôt pas mal, et que lui, moyen.

Je rentre à pied de l’école, tellement j’enrage au fond de moi. Pour une fois que je fais un effort, pour une fois que j’écoute les conseils de ma marraine en ne choisissant pas un toquard, voilà ma récompense. Sur le chemin, j’essaie de salir mes Nike au maximum, et mon pantalon aussi. Puisque je suis si nulle, faut que ça paraisse. J’arrive tellement pleine de boue au foyer que Celerita m’ordonne de me doucher immédiatement et de me changer. D’habitude, la priorité, c’est le travail d’école: faudrait savoir!


J’en profite et me fais couler un ultra-bain: pas trop chaud (j’aime les défis, pas question de me ramollir!), avec le trop-plein réglé au niveau le plus haut pour remplir la baignoire au maximum, et la mousse à la mangue que Tilla n’utilise plus depuis qu’elle a vu que ça donne le cancer, mais j’ai vérifié et c’est faux.

Quand j’en sors, Sandra et Tilla ont accepté de prendre mes tâches pour que je révise la matière vue en classe aujourd’hui. Finalement ça se termine pas si mal considérant que la journée avait horriblement commencé.

*

Je vais être en retard! J’arrivais pas à me réveiller ce matin. Sandra et Rotem sont déjà parties alors qu’on marche toujours les trois ensemble. Et si je prenais le bus, tiens.

Il faut dire que j’ai eu énormément de difficulté à m’endormir hier au soir. Les paroles de Trayvon revenaient sans arrêt dans ma tête: «On ne se connaît pas assez.» Man, ça fait genre cinq mois qu’on est dans la même classe! presque la moitié d’un an! Qu’est-ce qu’il lui faut? Laisse tomber dude, si t’as besoin de savoir le nom de mon chien quand j’avais quatre ans, j’crois que t’es un peu psycho sur les bords. Non?

La bus arrive pas, donc je marche un arrêt parce qu’on gèle, pis que je stresse de me faire chicaner à l’école. En même temps, je me dis en marchant le plus vite que je peux, qu’est-ce que Trayvon (encore lui!! grrr!!!) sait de moi?

Il connaît le côté frondeur (ça, ça vient du mot fronde, comme un lance-pierre). Les blagues sensibles. Le côté ostineux. J’ai pas peur de parler aux profs, de leur dire quand j’suis pas d’accord, sauf Mme Rosenot la prof de français, elle, elle est tellement gentille, je me contente de le penser dans ma tête si je suis pas d’accord, et sauf M. Jack, le prof d’anglais, parce qu’il dit juste des choses qui ont du sens. Je l’adore, il nous comprend vraiment. Quand je pense qu’il a deux jeunes enfants, je les trouve drôlement chanceux.

Faque je vois pas ce qu’il devrait savoir d’autre. Je grimpe dans l’autobus qui vient enfin d’arriver—j’ai marché deux arrêts, ça vaut presque pas le coup d'utiliser un billet de ma réserve, sauf que je serai à l’heure.

Chichie me demande chaque fois la même chose quand je lui dis que j’ai un nouveau crush: «Qu’est-ce que tu aimes bien chez lui?». Souvent, je dis qu’il est gentil, qu’il me fait rire.

Quant à moi, j’aime dessiner, faire des ombrages, écouter du rap, nager, les chats et les chiens. J’ai de l’imagination, j’adore les animés, j’ai lu beaucoup de mangas, ça me dérange pas de rendre service parfois (ça dépend des circonstances). Je veux bien un petit peu cuisiner, et ça me calme de nettoyer quand mes nerfs vont lâcher.

Je suis courageuse, d’ailleurs on me le dit tout le temps, et que je suis forte aussi, même si j’en ai un peu marre d’être courageuse ces temps-ci: ça, c’est quelque chose qu’il ne sait pas, Trayvon, et je me demande ce qu’il penserait de moi s’il me connaissait à ce point-là.


Mon Père de Prague

Décidément, il était peut-être temps que j’écrive à Papa. Voire que je planifie un voyage. Voyons. Ça faisait… un an et demi? Non… deux ans que je ne l’avais plus vu, calculai-je en sortant du magasin.

Nous nous appelions parfois. Lui, en fait: lui m’appelait. Il bénéficiait d’un bon forfait avec sa nouvelle ligne fixe et trouvait inutile que je débourse pour communiquer avec lui. Ça m’avait déjà frappé: en cas d’urgence, je ne disposais même plus d’un numéro où le joindre. Fils indigne. Mais lorsque je lui envoyais un courriel, il répondait immédiatement.

Ce n’était pas la première fois que je croyais le voir. Possédait-il un genre de sosie? Je dis un genre, parce que le type lui ressemblait, et ne lui ressemblait pas. Le bloc des traits du visage, oui; mais pas les cheveux, ni le style vestimentaire. Papa s’habille un peu comme ça lui vient, indépendamment des couleurs; or sa réplique se vêtait davantage comme un gentleman farmer, vestes de velours côtelé, pantalons de tweed, bottines.

Je possédais encore une clé de son appartement; en cas d’absence, j’attendrais à l’intérieur.

Mon esprit s’emballait-il, tentant de reconstruire l’image de mon père parce que… parce qu’il me manquait?  Ça allait faire pas loin de dix ans que j’habitais Prague. Ce n’est pas que ce soit extrêmement éloigné de Nancy, ma ville d’origine, mais le trajet nécessite des escales, et le prix de l’avion grimpe vite. Quant au train, oublions ça, il faut changer trois fois au minimum.

Pour éviter de lui faire de la peine en ne lui consacrant que peu de temps, il m’arrivait de rentrer sans avertir Papa. Au cours de ces déplacements, je rencontrais seulement mes amis, et je logeais chez eux. Je m’étais toujours dit que si je le croisais par hasard, je lui dirais que je ne faisais qu’un saut, par exemple pour un mariage. De toute façon, la dernière fois qu’on s’était vus, il y a deux ans, nous ne nous étions qu’entr’aperçus, partageant un unique repas dans un restaurant à proximité de son domicile, et je m’étais demandé s’il tenait vraiment à entretenir la relation, en fin de compte.

Voilà ce que j’allais faire, décidai-je pour éliminer le fond de culpabilité, en pressant le pas car quelques gouttes s’étaient mises à tomber. Je surprendrais mon père lors de mon prochain séjour au pays. Je possédais encore une clé de son appartement; en cas d’absence, j’attendrais à l’intérieur.


Je n’eus pas besoin de mettre mon plan à exécution. Avant que j’aie ne fût-ce que réfléchi à la période durant laquelle programmer ce voyage, je croisai à nouveau le gentleman farmer. Je rendais visite à mon amie Zuzana, et en passant devant la librairie internationale, j’avais repéré le fameux sosie en train d’examiner un livre. Je parvins à m’approcher suffisamment pour en déchiffrer le titre; et à ce moment précis, l’homme qui portait un gilet sur une chemise à carreaux — c’est vrai qu’il faisait doux — leva les yeux et m’aperçut. De la frayeur jaillit dans son regard, qui se figea. Ah bon? Ressemblais-je, moi aussi, à quelqu’un qu’il connaissait? Ou qu’il craignait? Quelqu’un de mort, même, peut-être?
Un instant, l’inconnu parut hésiter et j’eus le sentiment qu’il allait quitter les lieux; mais il se ravisa. Sur son visage apparut un sourire tranquille.
— Il fallait bien qu’un jour…

Embarrassé, je songeai qu’il me confondait avec quelqu’un d’autre. L’âge lui mélangeait-il les souvenirs? En émettant cette hypothèse, j’oubliais que je l’avais moi-même confondu avec mon… avec mon père, réalisai-je tandis que l’homme ôtait sa perruque et se débarrassait de ses lunettes. En effet, Papa avait toujours bénéficié d’une excellente vue.
— Joachim… dit-il en me fixant avec humilité.
— Papa?
— Je te dois une explication, je crois…

Ainsi, peu après mon installation dans cette ville, Papa s’était mis à l’apprentissage du tchèque. Au moment de prendre sa retraite, il était venu vivre dans la banlieue de Prague. Il avait étudié ma routine. M’apercevoir de temps en temps, constater que j’allais bien le rendait heureux. Il s’avéra que changer complètement de vie à son âge lui avait procuré de nombreuses sources de contentement.

Nous prîmes l’habitude de passer du temps ensemble chaque semaine, mais parfois, c’était plus difficile à organiser car Papa avait désormais une compagne, celle de qui il avait accepté les conseils vestimentaires avec beaucoup de sagesse.



photo © Sophie Keen

Le Profil du père

Moi, je parle trop. Enfin, surtout à mon mari. Je le fatigue psychiquement—c’est moi qui le dis, pas lui. Parce que l’enthousiasme, c’est certain, on aime ça; mais quelqu’un qui éprouve le besoin de partager l’intégralité de ses idées en temps réel, ça peut devenir écrasant. Au demeurant, il s’agit de l’une de mes résolutions pour la nouvelle année: ne plus énumérer à Yvan le monceau de réflexions qui me traversent l’esprit en quasi-permanence. Comment m’atteler à ce défi extrême? Je parle trop car je pense trop; voilà le problème, à la base. Méditer m’aiderait, mais je ne médite pas. Que voulez-vous: parfois, on évite ce qui est bon pour nous, et ça prend un petit chemin avant de se l’autoriser. En attendant, si je veux changer, il va me falloir trouver un moyen de discipliner mon mental.

Et donc, parce que je parle trop, j’avais déclaré à mon collègue Sénèque que j’écrirais une nouvelle le mettant en scène, alors qu’on se connaissait à peine. Depuis, il me demandait de temps en temps: «Où est mon histoire?» avec un sourire coquin.

La voici.


Je ne suis pas une personne particulièrement observatrice, aussi, grande fut ma fierté lorsque je remarquai que Sénèque avait coupé ses cheveux (il me le confirma). Vous me direz: à moins de travailler avec cent quatre-vingts collègues, il n’y a pas de quoi s’inscrire au Guinness des records. Il faut cependant garder à l’esprit que j’étais incapable de nommer la couleur des yeux de mon futur époux après six mois de fréquentation. Ce n’est pas que je ne m’intéresse pas à lui—au même titre que ce n’est pas parce que je parle trop en présence d’Yvan que je ne lui offre pas une oreille attentive. Il se trouve simplement que je ne donne pas assez d’importance au corps. Preuve en est une douleur persistante dans le bras droit, pour laquelle je refuse de payer d’exorbitantes séances de physiothérapie.

La semaine qui suivit sa coupe de cheveux, Sénèque arbora une fine barbe; et cette dernière disparut par la suite au profit d’une moustache (qui lui donnait plutôt fière allure, ma foi). Lorsqu'il se rasa le crâne, je m’exclamai:

— Sénèque, tu changes tout le temps d’apparence!

Mots qui le firent rire; quant à moi, ils me servirent de déclic—j’utiliserais cette anecdote comme point de départ à mon texte.

Les pratiquants s’illuminaient d’une gentillesse intérieure

Que savais-je de Sénèque? Humm, que c'était un écrivain latin, enfin, romain? Originaire d'Haïti, mon collègue travaillait beaucoup, souvent six, sept jours par semaine. Discret, patient et sympathique, il avait le sens de l’humour; d’ailleurs, il accueillait mes mini-farces avec finesse, et visionnait parfois des vidéos comiques. Libre d’inventer ce qui bon me semblait, je me figurai qu’il travaillait ailleurs sous une autre identité, afin de cumuler les heures sans alarmer le fisc. Pourquoi pas détective privé? Et le look du jour visait à brouiller les pistes.

Bon, en vérité je n’imaginais pas de complots embrouillés. Vraisemblablement, il testait différentes apparences jusqu’à s’estimer à son meilleur avantage. Selon moi, il faisait preuve de coquetterie; je trouvais ça sympa.

D’accord, pour être totalement honnête, je présumais qu’il se cherchait une copine sur Internet. Ce n’est pas que je ne pense qu’au couple: vivre seul me semble un art non moins honorable que vivre en couple. C’est plutôt que j’aime quand les gens aiment. Enfant, je supportais la pénibilité de la messe catholique à laquelle mon père me traînait—il n’est pas impossible que cela ait contribué à forger ma spiritualité actuelle, même si je vis celle-ci hors des murs d’église.

Aaah, ces paroles, toujours les mêmes, dont je ne comprenais que la moitié… une amie à l’école croyait fermement que «mangez-en tous» et «buvez-en tous» étaient des formules. Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâce, il le rompit et le donna aux disciples en disant: mangézentouss. Et les prières, psalmodiées par un public aux expressions faciales empreintes de gravité... Personne ne se rendait-il compte du stupéfiant contraste qu’il y avait à chanter «Jésus est vivant, réjouissons-nous» d’un ton lugubre? Plus d’une heure sans bouger, ni lire, ni parler… heureusement, après cela venait le moment qui rachetait tout, à la manière du son de cloche à la fin d’Andreï Roublev, le film de Tarkovski. En effet, le prêtre exhortait le public à se donner la paix. Tels des bâtons étincelles qui pétillent pendant une minute ou deux, les pratiquants s’illuminaient d’une gentillesse intérieure, le temps de serrer des mains alentour—même celles d'inconnus: voilà ce que je trouvais fantastique. Une succession de sourires doux, la transmission d’une joie jaillie d'une source inépuisable.


Dans le même ordre d’idées: souhaiter une bonne année aux personnes que l’on croise en rue le premier janvier. Regarder une foule éclair, ou flash mob (impossible sans pleurer à chaudes larmes). J’affectionne aussi les émissions de télé-réalité sur le thème de l'amour, au cours desquelles des participants apprennent à se connaître et, le cas échéant, à se témoigner écoute, respect, émerveillement peut-être. J’adore repérer ce qui déclenche des sentiments si prodigieux; comment des individus un minimum bien dans leur peau, en tout cas suffisamment construits pour être capables d’aimer, en viennent à créer un lien avec un autre être humain.

Cela étant dit, je possédais d’authentiques raisons de supposer que mon collègue désirait rencontrer quelqu’un. De un, je le savais célibataire depuis que nous avions un jour conversé à propos de nos statuts maritaux respectifs. De deux, un je-ne-sais-quoi dans l’attitude générale de Sénèque me laissait croire qu’indépendamment de son impassibilité, il n’était pas du genre à attendre indéfiniment que les circonstances s’alignent avant d’agir: tout d’abord, il avait immigré — comme moi, soit dit en passant. Ensuite, il travaillait beaucoup. Euh, comme moi à son âge. Puis, depuis quelques mois, il s’occupait seul de son fils adolescent, et cela devait bien dire quelque chose à propos de cet homme.

Sûr que si Sénèque en était là de son cheminement, je me montrerais réceptive à la confidence. Que ne donnerais-je pour pouvoir ausculter son profil en ligne! Je me visualisais déjà en train d’analyser les candidates, valorisant les qualités qui le méritaient (pour peu que je mette en veilleuse mon fastidieux esprit critique). Je m’offrirais également pour écarter les détails insignifiants; comme disait ma grand-mère, lécher son couteau ne constituait pas à proprement parler un motif valable pour éliminer un-e candidat-e.

Quand j’annonçai à Sénèque que j’avais commencé ma nouvelle, il voulut en découvrir le contexte.

— Ça raconte quoi?
— Euh, ça part du fait que tu changes souvent d’apparence physique… la narratrice s’imagine que tu es détective privé après ta journée ici.
— Euh, non, je ne le pense pas.
— Tu crois que c’est pour quelle raison?
— Parce que tu voudrais rencontrer quelqu’un en ligne!
— Ah ah, ce n’est pas pour ça. Mais, je vais te dire, si tu veux.
— Tu crois que c’est pour ça?

Et avant que je songe à l’interrompre (question de préserver mon inspiration), il m'expliqua. Son fils Alovy, arrivé trois mois plus tôt d’Haïti. Ils ne s’en étaient pas aperçu précédemment — ils se coiffaient de la même façon. Or pour Sénèque, il ne s’agirait pas de jouer au papa-copain à moitié ado. Il tenait à incarner son rôle de père; affectueux, oui, responsable aussi. Peut-être que pendant qu’il testait des coiffures, Sénèque choisissait tranquillement la manière dont il assurerait cette fonction importante.

Je n’aurais pas pu élaborer plus belle fin.

 



Photo © Wout Vanacker

Ma Petite Chambre en Vendée • Et si c'était vrai?

En dépit de la multiplication des options de logements abordables, j’étais resté fidèle à Madame Zinaïda. À raison de deux séjours annuels de trois nuits, j’avais tissé une relation avec la dame âgée, qui dissimulait sa gentillesse derrière une façade stricte, limite bourrue. Huit ans quand même: je suis un homme d’habitudes.

J’aimerais être un homme d’habitude, au singulier. Parfois, je me transformerais en femme. Je prendrais plaisir à me vêtir différemment, j’étudierais la réaction des gens. J’avais un jour croisé un individu aux cheveux coupés à ras; il arborait une barbe et une moustache discrètes, à la Steve Jobs. D’ailleurs, il portait un pull à col roulé noir. Et bien, dessous, c’était jupe droite jusqu’aux genoux, noire, avec des leggings et des Doc Martens de la même couleur. Et ça passait parfaitement: à part moi, personne ne le regardait. Mais je dérive de mon histoire. Pardon.

Je retrouvai l'aimable petite pièce

Oui, je m’offrais chaque année deux courts séjours en Vendée, consacrés exclusivement à ces occupations: promenade, lecture, et réflexion — parce que j’en avais besoin. Loin de Nathalie, loin des enfants; l’occasion d’une sorte de pause, pendant laquelle je restais joignable en cas d’urgence.

Cette année-là, Zinaïda m’accueillit avec affabilité. Son sourire révélait la douceur que j’y avais vue poindre au fil du temps. Le logement ne proposait qu’une seule chambre en location et je retrouvai l'aimable petite pièce, la fenêtre à carreaux cernée de rideaux tissés rouge et blanc, le bureau de bois et le lit si confortable. Je déballai mes affaires. Pas grand-chose en réalité, à peine une tenue de rechange, des produits de soin corporel, un livre et mon journal intime. Mon téléphone pour unique écran. Ensuite je descendis et, conformément à la tradition, je demandai à Mme Zinaïda si elle souhaitait se joindre à moi aux alentours de vingt-deux heures, pour un pousse-café. Elle accepta. Oiseau de nuit, la dame se couchait tard, se levait tôt, et accomplissait une sieste entre quatorze et seize heures. Je connaissais.

J’avais dîné avant d’arriver, et je m’installai dans le boudoir adjacent au vestibule, un minuscule arrangement composé d’un divan et de fauteuils réservés aux visiteurs. Je scrutais chaque fois les étagères garnies de livres — par quel concours de circonstances les ouvrages avaient-ils atterri ici? Ce Danielle Steel, était-ce un oubli de précédents vacanciers? Ou appartenait-il à la collection personnelle de Zinaïda? À moins qu’elle l’ait reçu en cadeau? Et ce titre de Zygmunt Bauman, alors? Se pouvait-il qu’une même personne ait lu et apprécié deux auteurs a priori si différents? J’adore plancher sur ce type d'énigmes.

Quelques journaux traînaient sur un coin de la table basse. D’ordinaire, je me passe de leur lecture, mais la gazette d’un village, c’est parfois sympa à feuilleter. Les nouvelles sont moins glauques. Le lectorat trouve de l’intérêt au rassemblement hebdomadaire de confection de compote ou à la naissance de jumeaux. Pas besoin d’avoir assassiné ses voisins ou de jongler avec les prix Nobel pour faire la une. Page quatre s’étalait un petit hommage à ma logeuse. Une photo, probablement prise par quelqu’un qui ne la connaissait pas très bien, la présentait sous un jour austère. L’auteur rappelait les origines russes de la dame, son arrivée en France cinquante-trois ans plus tôt, sa profession de chimiste. S’il fallait en croire l’article, Mme Zinaïda était décédée dans son sommeil, dix jours auparavant. Aussi ne fus-je pas étonné lorsque, contrairement à ce que nous avions convenu, elle ne me rejoignit pas pour le pousse-café.



Photo © Jonathan Borba

La Messe de midi quart • Et si c'était vrai?

À l’affût, brasseries et boulangeries guettent la fin de la cérémonie, prêtes à accueillir les affamés. Christiane reconnaît le  restaurant chinois, cadre d'innombrables souvenirs. Stationnées au pied de l’église, les voitures des fidèles masquent presque entièrement le parvis de pierre bleue. C'est la première fois que Christiane revient dans la petite église qui préside à son ancien quartier.

Elle pénètre à l’intérieur de la construction religieuse. Pour se rendre à l’avant, par réflexe, elle contourne la masse des participants. Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine puis scrute la foule, à la recherche de visages familiers. Subsiste-t-il encore l’une ou l’autre de ses connaissances? Pourquoi pas! Tout à coup, ça y est, elle identifie Arthur; celui-ci remarque sa vieille amie et se dirige vers elle aussitôt.

— Chris! Quelle fantastique surprise! Je ne savais pas… Comment vas-tu, dis-moi?

Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine

— Prodigieux, comme tu peux l’imaginer.
— Mais oui… Quelle joie de te retrouver. Quand es-tu arrivée?
— Il y a deux mois.
— Déjà? et Louis, où en est-il? demande Arthur doucement.
— Louis se porte bien, compte tenu. Je l’attends, en quelque sorte.

Un moment s’écoule tranquillement pendant que, derrière l’autel, le jeune prêtre parle de Jésus.

— De mon côté, poursuit Christiane, je n’arrête pas d’apprendre!
— Je te préviens. On ne s’habitue pas… même au bout de quatorze ans, mon éblouissement perdure, pareil au commencement.
— Je te crois.

Observant l’assemblée, Chris enchaîne:
— Comme ils paraissent graves!
— Que veux-tu. Un jour, peut-être… Oh, au troisième rang, il y a Jeanne.
— T’as raison! C’est Jeanne!

Arthur à ses côtés, Christiane s’approche de la femme qui caresse un morceau d’étoffe colorée. Le mouchoir de Lucie, réalise la visiteuse. Elle en possédait toute une collection à l’effigie des monuments parisiens. L’arc de triomphe, la tour Eiffel…
— Et si on l'appelait, Lucie, justement? Ça réconforterait sa maman, suggère Arthur.
— Écoute, j’ai l’impression qu’elle n’en bénéficierait pas en cet instant précis... qu'en penses-tu?
— D'accord, je me fie à ton ressenti.
— Eh! une rangée en arrière! C'est Mitch?
— Absolument! même que la dame à sa gauche, avec le serre-tête bleu, est sa compagne actuelle.

Les deux amis déambulent discrètement jusqu'à frôler leur point de mire.
— Elle a l’air très douce, est-ce que je me trompe?
— Une crème. Je suis si content pour lui—et pour elle!
— S’ils savaient qu’on les épie! pouffe Christiane.

L’orgue inonde l’église de son ampleur magistrale: la messe se termine.

— Il leur suffirait de croire, déclare paisiblement Arthur. On ne peut pourtant pas dire que le message s’est perdu! Combien d’entre eux le répètent quotidiennement?
— Note, réfléchit Christiane, certains le pressentent… vois, dans la partie droite, l’homme au sac à dos vert.
— Quel superbe sourire. Oui, en voilà un qui a la foi. Allez, on y va?

Tous deux se volatilisent, en route vers de nouvelles aventures, ne laissant derrière eux qu’un parfum floral à peine discernable.



photo © DDP

Poste restant • Et si c'était vrai?

Et soudain, entre deux gigantesques piles de livres, Cassandre repère un bureau à cylindre coiffé de minces tiroirs. Sur la surface de merisier, quelqu’un a posé un téléphone en bakélite. Cassandre imagine des persiennes obturant des fenêtres, un cabinet de détectives, des héroïnes en bas nylon. Elle pose un doigt dans l'enfonçure d'un chiffre et enclenche le mécanisme rotatif, qui émet un sonorité saccadée. Elle tripote l'appareil, à la recherche d’une étiquette de prix. Enfin, elle interpelle l'antiquaire, qui lève les yeux de son catalogue.

— Bonjour! c’est combien?
— Vous ne voulez pas savoir s'il fonctionne?
— Euh, si.

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

— Il marche à la perfection, dit le marchand. Je vous le fais à trente-cinq euros.
— Trente-deux?
— Vendu!

Enchantée de son acquisition (l’encouragement parfait pour sa détox digitale) ainsi que de la petite remise, Cassandre remercie et, d’un pas vif, regagne son appartement. Elle dépose le paquet sur la table du salon et commence par consulter la messagerie de sa ligne fixe. Ensuite, elle débranche le téléphone et le remplace par celui de bakélite. Quel style! Il a belle allure sur le buffet, à côté de l'abat-jour. Cassie appuie le cornet contre son oreille. Pas de tonalité. Une question de réglage, sans doute. Elle demandera à quelqu'un qui s'y connaît; au pire, elle s'adressera à l'antiquaire.

Maintenant, Cassie examine le ciel. Elle ferait mieux de se préparer. Elle choisit une robe dans la penderie, applique un trait de crayon sous ses yeux. Elle glisse à l’intérieur de son sac le livre qu'elle compte offrir à ses amis. Au moment de franchir le seuil, elle constate qu'elle n'a pas rebranché le téléphone—l’ancien, celui qui fonctionne. Tant pis.


À minuit sonnantes, telle une Cendrillon de déluge sous la pluie torrentielle, Cassandre réintègre son logement. Ouf! Quelle bonne soirée—quels bons amis. Elle suspend son manteau trempé dans la cuisine et se réfugie sous une douche brûlante. Après avoir revêtu son pyjama, elle sonde une fois de plus le cornet de bakélite, par acquit de conscience. Intriguée, elle discerne une tonalité intermittente, signe d'une communication enregistrée par le répondeur électronique. Bienvenue sur le réseau?

— Vous avez un nouveau message. Premier nouveau message. Reçu lundi 18 mai 2019 à quinze heures douze.

La date remonte à plusieurs années. Cassandre patiente jusqu'à l'arrivée du message—a-t-il jamais été entendu? Elle s'amuse à en deviner le contenu. Une réservation disponible à la bibliothèque. Un rendez-vous confirmé chez le dentiste. «Cavalier bleu est libre ce soir». À moins que le texte lui soit destiné, catapulté par une secousse informatique? C'est alors que la voix issue du passé s'élève distinctement.

— Allô ma Cocotte? C'est Mamie.

Cassandre frissonne; en même temps, de chaudes larmes inondent ses joues.

— Je t'aime et je serai toujours près de toi. Ne l'oublie pas, d’accord?

Après une pause, on entend:

— Au revoir, ma Cocotte!

Profondément émue, Cassie réécoute maintes fois l'inimitable timbre. Elle enregistre l'intervention sur son cellulaire. Après un long moment, elle raccroche.

En s'éveillant au matin, elle s'interroge. Aurait-elle rêvé le merveilleux épisode? Tout en s'habillant, elle prépare du café. Elle remplit le lave-vaisselle, puis la machine à laver, reculant le verdict. Finalement elle s'installe sur le divan et, le cœur battant, saisit l’appareil. Le message se déploie, intact. Cassandre l'écoute à multiples reprises.

Obéissant à une intuition, elle ouvre le dernier tiroir de la commode, celui qu'elle consacre aux souvenirs. Billets de concerts, autographes, cartes postales... Voilà le faire-part de sa grand-mère. Et… oui. La date du décès correspond à celle de son appel. Cassandre tente alors de joindre sa sœur, mais elle n'y parvient pas. Sans penser à utiliser son cellulaire, elle échange les deux téléphones fixes.

Lorsqu'elle les permute à nouveau, le message a disparu.

Au fil des semaines, Cassandre répète la manœuvre, mais elle ne reçoit plus d'autre communication. Un jour, elle emballe l'objet et le ramène au magasin.

— Vous aviez raison, dit-elle à l’antiquaire. Il fonctionne.

Le marchand la regarde fixement.

— Je vous le rends, ajoute Cassie.
— C'est aimable à vous. Combien en voulez-vous?
— J'ai déjà été payée.

Cassie observe l'homme qui manipule l'appareil avec des gestes doux, comme s'il s'agissait d'un petit animal. Elle lui sourit, puis s’efface, refermant doucement derrière elle la porte de la boutique.




photo © Alexandr Popadin