J’avais récupéré le bouquin dans une boîte à livres, à quelques rues de mon domicile. J’adore explorer ces mini-bibliothèques, me servir à l’occasion, y déposer un volume en retour. Ça me fournit un but de promenade: de même que laisser un peu de nourriture pour les chats errants à l’endroit construit à cet effet par un‧e inconnu‧e (que je remercie au passage), dans une ruelle adjacente au boulevard Rosemont.
Je m’étais contenté de renifler l’ouvrage afin de m’assurer de l’absence de moisissures; ce faisant, j’avais bien aperçu quelques surlignages, néanmoins quand on vous donne un cheval, on ne regarde pas ses dents, dit le proverbe brésilien.
Mon ami Alberich, lui, est allergique aux marquages. Moi aussi; cependant je n’en fais pas un absolu. D’ailleurs je me souviens comme ça d’un documentaire sur les Gitans, au sein duquel une créativité sans ambages avait amené des gamins à jucher une poupée Barbie sur un trapèze fabriqué par leurs soins, rôle plutôt rafraîchissant pour la petite dame d’habitude si classique. Et, pour en revenir à nos moutons, ces mêmes enfants avaient mis la main sur un titre dont personne ne semblait plus vouloir (du genre de ceux qui échouent parfois aussi à l’intérieur des boîtes à livres, comme Évolution des moissons montérégiennes durant la première moitié du vingtième siècle); on montrait qu’ils avaient dessiné entre les lignes ainsi que dans les marges du volume. Leur manière d’utiliser ce que d’autres auraient déprécié m’avait époustouflé; je crois qu’Alberich lui-même aurait approuvé.
![]() |
| J'adore... |
Je n’étudiai l’ouvrage que quelques jours plus tard. L’examinant d’un peu plus près, je me rendis compte au fil des pages que, contrairement à ce que je croyais, le marquage ne concernait ni des paragraphes, ni des phrases: seulement des mots isolés. Et pas non plus des termes que l’on aurait consultés au dictionnaire, mais des morphèmes dépendants, des lexèmes autonomisables, bref, tout et n’importe quoi, «anniversaire», «l’», «ven-», etc.
Je songeai dès lors à ce thriller de derrière les fagots réalisé par Roman Polanski, un film qui m’avait tenu en haleine tout du long et dans lequel un message crucial est transmis par l’intermédiaire d’un livre. À propos, on aborde régulièrement l’infamie de ce réalisateur au sein de la presse, malgré que les faits remontent à cinquante ans. Pourquoi ne cible-t-on pas les actes innommables (et quand je dis innommable, c'est innommable; d'ailleurs, je ne vais pas les nommer) commis à l'intérieur de tant de foyers par Monsieur (ou Madame) Tout-le-Monde, ici et maintenant? Il me paraîtrait judicieux d’orienter le focus ainsi que les deniers publics dans cette direction. Mais je sens que je m’énerve; revenons-en au livre.
J’entrepris donc de ne lire que les bouts mis en évidence. Parce qu’il y en avait pas mal, je refis du café puis me versai une tasse du Bourbon pointu fraîchement infusé dans la machine à piston. À peu de choses près, je m’en serais pourléché les babines.
Je plaçai la tasse sur le guéridon et m’installai au fond de mon vieux fauteuil bleu si confortable. Comme souvent lors des moments tranquilles, mon chat me grimpa sur les genoux, optimisant cette tâche un brin fastidieuse.
Au final, les termes formaient bel et bien des phrases cohérentes, toutefois elles ne ressemblaient qu’à un exercice grammatical des plus originaux (ou sacrilèges, c’est selon). Ce qui ne m’empêcha pas de m’amuser à mon tour.
photo © Thomas Bormans
