Romano: enthousiaste, dynamique, curieux de tout. J’appréciais sa droiture; marié lui aussi, il ne laissait aucune place à l'ambiguïté. Ensemble nous marchions, découvrions de nouveaux cafés, nous allions au cinéma. Nous prenions simplement plaisir à nous voir, à débattre des questions spécifiques qui nous passionnaient—les films de Gus Van Sant, l'alpinisme, le Dalaï-Lama (même si nos opinions divergeaient sur l’épisode de la langue sucée: faux pas culturel selon moi, aberration impardonnable selon Romano).
Au bout d’un lustre—cinq ans, d'après cette expression désuète qui me vient sans que je sache pourquoi—quelque chose changea. Nous déjdînions parfois, et Romano se mit à payer mes boissons, puis mes repas. Je n’ai pas refusé. Apparurent aussi de minuscules allusions coquines, inattendues. Et ce libraire qui nous prit pour mari et femme, que nous ne corrigeâmes pas, secrètement émus comme nous nous l’avouerions bien plus tard.
Peu à peu, mon attirance se matérialisa pour cet homme élancé, svelte et discrètement musclé, pour sa peau hâlée couverte de poils fins et sombres. Plus que rencontrer son corps sain et harmonieux, plus qu’éprouver l’extase, même à son paroxysme, rejoindre Romano physiquement signifierait capter quelque chose d’intime qui le définissait, de l’ordre de sa substance—une parcelle d’âme, peut-être?
Avions-nous été amants dans une existence préalable? Époux? Se pouvait-il qu’une liaison entre nous ne fût pas complètement dégradante?
Un jour, Romano formula une proposition claire. (Chacun s’offusque de l’infidélité, mais que disent les chiffres?)
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| Un temps à piña colada |
J'avais trois options.
Option un. Quitter Jacob, alors que je l’adorais.
Option deux. Renoncer à cette effervescence des débuts qu’il m’était à nouveau offert d’éprouver. Tant pis si, au bout de quinze ans de mariage, je ne m’éclatais pas au lit. Sans aigreur, je constatais que les couples de longue date se jetant des regards affamés dès que les ados avaient le dos tourné relevait du cinéma.
Option trois. Trahir mon époux. En définitive, ne dit-on pas que ce que l’autre ignore ne lui fait aucun mal?
Ne faut-il donc rien se refuser? et s’il ne faut rien se refuser, où placerais-je ma limite: après l’adultère, le vol? pourquoi pas le meurtre, tant qu’à faire? j’avais même déjà ma cible, la propriétaire du club de danse à côté de chez nous qui nous em***dait avec sa sono.
Plus sérieusement, ne goûte-t-on pas des plats et des cuisines différentes? Ne change-t-on pas de métier, de ville, d’amis? Pourquoi n’aimer charnellement qu’un seul être humain? On mentionne le célibat des prêtres, mais rarement l’abstinence des couples au sein desquels l’un‧e des deux n’a plus envie, ni le cas de figure où l’on fait plaisir à l’autre des années durant. Si après trois décennies on ne se plaît plus trop, faut-il divorcer, ou se serrer la ceinture? Et si l’un‧e désire un‧e collègue sympa et que l'autre échange des œillades brûlantes avec un‧e connaissance? À un moment donné dans notre parcours à Jacob et à moi, j’avais évoqué la possibilité de tester le polyamour; il avait opposé un refus catégorique.
Je ne suis pas comme les autres—ceux pour qui l’idée de trahir est inconcevable. Quand je suis sur la même longueur d’ondes qu’un homme que je trouve séduisant, j’ai envie d’explorer cette connexion. Ma loyauté est intellectuelle, pas viscérale. Pas comme les gens bien.
C’était l’une de ces journées d’été où tout semble possible, où l’air est saturé de langueur. On sortait en tenue légère, disponible à la liberté, à l’insouciance, au bien-être que procurait le soleil. Un temps à piña colada.
Dans la pénombre du cinéma, Romano et moi échangeâmes un baiser, âpre, suave. Je sentais sa bouche plaquée sur mes lèvres, ses lèvres chaudes sur les miennes. Il força son chemin à l’intérieur de ma bouche avec sa langue adroite. Bientôt j’ai reçu ses doigts sur ma peau, j'ai touché ses avant-bras poilus, senti sa présence, sa masculinité, sa force contenue.
Embrasser un autre homme… ça faisait si longtemps. Un peu comme déguster un hot dog après des années de végétarisme. On sait que c’est un infect conglomérat, mais ça goûte agréable. C’est doux. Par contre un hot dog n’a pas le pouvoir de détruire des vies, et c’est pourquoi je m’écartai de Romano, le remerciai pour ces instants inoubliables, et fichai le camp. Et, oui, au retour, j’achetai une piña colada à un marchand ambulant. Sans regret.
