D’habitude, les sou- et surlignages dans un livre, ça m’énerve. En un mot comme en cent, ça m'interrompt, à même titre que les notes de bas de page. Imaginez-vous à l’opéra, en pleine mort d’Isolde avec les bougies allumées et tout le toutim, et on vous tapote l’épaule pour dire: «Eh, tu savais que la chanteuse est la sœur de mon prof d’équitation?»
Le dérangement est proportionnel à la méthode utilisée. Un soulignage au crayon correspond à un chuchotement. Si c'est au stylo par contre, j’ai l’impression qu’on me hurle dans l’oreille. Quant aux exemplaires surlignés en couleur, mention spéciale pour le fluorescent, c’est simple: ils ne franchissent pas la porte de mon appartement. Maintenant, je n’en fais pas toute une histoire. Si le livre me plaît beaucoup, je gomme les traces; et si elles sont ineffaçables, j’en achète une copie neuve.
En vérité, un ami m'a un jour proposé d'emprunter son exemplaire de Tremblez mais osez, de Susan Jeffers. Parce que je suis quelqu’un qui commence par dire non, j’ai refusé, arguant que j’annotais ce type de lectures, me servant du livre comme d'un outil de travail.
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| J’ai récupéré l’ouvrage dans une boîte à livres du quartier |
Michel avait insisté: selon lui, mes altérations l’aideraient. J’acceptai et ne me privai pas de souligner un peu partout, allant même jusqu’à ajouter certaines définitions consultées au dictionnaire. Pourtant, en dépit de cette apparente désinvolture, je désapprouvais notre convention. Les passages qui m’intéressaient ne concorderaient pas forcément avec les siens, et rendraient sa lecture à lui ardue et confuse.
Les années ont glissé, et je conscientise qu’il peut s’avérer avantageux de parcourir des passages mis en évidence, plutôt que ne jamais lire une œuvre qui nous tente. Comme quoi, au moins sur certains points je m’assouplis, même si j’en doute parfois. Michel possédait ce bouquin depuis des années; peut-être en a-t-il depuis exploré «ma version».
Aujourd’hui également, c’était un titre de développement personnel que je tenais entre mes mains—je préfère cette appellation à celle de psychologie populaire, qui me paraît un rien condescendante. J’avais récupéré l’ouvrage dans une boîte à livres du quartier. Et, il se trouve que les rares passages soulignés m’émurent d’emblée (ça sonne bizarre. M’émouvèrent? disons: alertèrent ma sensibilité). «Une femme a parfois besoin qu’on la prenne dans ses bras.» Un homme aussi, selon moi; le chapitre l’exprimait d’ailleurs sans détour un peu plus loin.
J’ignore pourquoi, une image s’immisça dans mon esprit: ce n’était pas un homme à l’affût de conseils qui avait étudié cet ouvrage auparavant, mais une femme. Une femme entre deux âges (ne l’est-on pas tous, entre deux âges?), autour de cinquante-cinq ans, en profonde souffrance. Je me remémorai un film qui ne manque jamais de m’envoûter, Une Autre femme. Une écrivaine loue un appartement afin de terminer la rédaction de son livre; mais un conduit d’aération achemine jusqu’à elle les plaintes confiées par une jeune patiente à son thérapeute.
Voilà que, comme cette écrivaine, je me retrouvais malgré moi témoin d'un drame intime. Qu’avait fait l'inconnue au terme de sa lecture? Avait-elle tenté de dialoguer avec son partenaire? Je doutais du succès d’une telle opération au vu de l’abîme qui semblait exister entre eux. L’avait-elle quitté?
L’ouvrage ne comportait aucune indication quant à l’identité de son ancienne propriétaire; impossible pour moi d’imiter l’héroïne du film et de tenter d’en savoir plus la concernant.
Je ne pus que saisir l’occasion d’investiguer ma propre existence.
photo © Peyman Shojaei
