Ma Petite Chambre en Vendée • Et si c'était vrai?

En dépit de la multiplication des options de logements abordables, j’étais resté fidèle à Madame Zinaïda. À raison de deux séjours annuels de trois nuits, j’avais tissé une relation avec la dame âgée, qui dissimulait sa gentillesse derrière une façade stricte, limite bourrue. Huit ans quand même: je suis un homme d’habitudes.

J’aimerais être un homme d’habitude, au singulier. Parfois, je me transformerais en femme. Je prendrais plaisir à me vêtir différemment, j’étudierais la réaction des gens. J’avais un jour croisé un individu aux cheveux coupés à ras; il arborait une barbe et une moustache discrètes, à la Steve Jobs. D’ailleurs, il portait un pull à col roulé noir. Et bien, dessous, c’était jupe droite jusqu’aux genoux, noire, avec des leggings et des Doc Martens de la même couleur. Et ça passait parfaitement: à part moi, personne ne le regardait. Mais je dérive de mon histoire. Pardon.

Je retrouvai l'aimable petite pièce

Oui, je m’offrais chaque année deux courts séjours en Vendée, consacrés exclusivement à ces occupations: promenade, lecture, et réflexion — parce que j’en avais besoin. Loin de Nathalie, loin des enfants; l’occasion d’une sorte de pause, pendant laquelle je restais joignable en cas d’urgence.

Cette année-là, Zinaïda m’accueillit avec affabilité. Son sourire révélait la douceur que j’y avais vue poindre au fil du temps. Le logement ne proposait qu’une seule chambre en location et je retrouvai l'aimable petite pièce, la fenêtre à carreaux cernée de rideaux tissés rouge et blanc, le bureau de bois et le lit si confortable. Je déballai mes affaires. Pas grand-chose en réalité, à peine une tenue de rechange, des produits de soin corporel, un livre et mon journal intime. Mon téléphone pour unique écran. Ensuite je descendis et, conformément à la tradition, je demandai à Mme Zinaïda si elle souhaitait se joindre à moi aux alentours de vingt-deux heures, pour un pousse-café. Elle accepta. Oiseau de nuit, la dame se couchait tard, se levait tôt, et accomplissait une sieste entre quatorze et seize heures. Je connaissais.

J’avais dîné avant d’arriver, et je m’installai dans le boudoir adjacent au vestibule, un minuscule arrangement composé d’un divan et de fauteuils réservés aux visiteurs. Je scrutais chaque fois les étagères garnies de livres — par quel concours de circonstances les ouvrages avaient-ils atterri ici? Ce Danielle Steel, était-ce un oubli de précédents vacanciers? Ou appartenait-il à la collection personnelle de Zinaïda? À moins qu’elle l’ait reçu en cadeau? Et ce titre de Zygmunt Bauman, alors? Se pouvait-il qu’une même personne ait lu et apprécié deux auteurs a priori si différents? J’adore plancher sur ce type d'énigmes.

Quelques journaux traînaient sur un coin de la table basse. D’ordinaire, je me passe de leur lecture, mais la gazette d’un village, c’est parfois sympa à feuilleter. Les nouvelles sont moins glauques. Le lectorat trouve de l’intérêt au rassemblement hebdomadaire de confection de compote ou à la naissance de jumeaux. Pas besoin d’avoir assassiné ses voisins ou de jongler avec les prix Nobel pour faire la une. Page quatre s’étalait un petit hommage à ma logeuse. Une photo, probablement prise par quelqu’un qui ne la connaissait pas très bien, la présentait sous un jour austère. L’auteur rappelait les origines russes de la dame, son arrivée en France cinquante-trois ans plus tôt, sa profession de chimiste. S’il fallait en croire l’article, Mme Zinaïda était décédée dans son sommeil, dix jours auparavant. Aussi ne fus-je pas étonné lorsque, contrairement à ce que nous avions convenu, elle ne me rejoignit pas pour le pousse-café.



Photo © Jonathan Borba

La Messe de midi quart • Et si c'était vrai?

À l’affût, brasseries et boulangeries guettent la fin de la cérémonie, prêtes à accueillir les affamés. Christiane reconnaît le  restaurant chinois, cadre d'innombrables souvenirs. Stationnées au pied de l’église, les voitures des fidèles masquent presque entièrement le parvis de pierre bleue. C'est la première fois que Christiane revient dans la petite église qui préside à son ancien quartier.

Elle pénètre à l’intérieur de la construction religieuse. Pour se rendre à l’avant, par réflexe, elle contourne la masse des participants. Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine puis scrute la foule, à la recherche de visages familiers. Subsiste-t-il encore l’une ou l’autre de ses connaissances? Pourquoi pas! Tout à coup, ça y est, elle identifie Arthur; celui-ci remarque sa vieille amie et se dirige vers elle aussitôt.

— Chris! Quelle fantastique surprise! Je ne savais pas… Comment vas-tu, dis-moi?

Elle s’immobilise à proximité de la statue de Saint Antoine

— Prodigieux, comme tu peux l’imaginer.
— Mais oui… Quelle joie de te retrouver. Quand es-tu arrivée?
— Il y a deux mois.
— Déjà? et Louis, où en est-il? demande Arthur doucement.
— Louis se porte bien, compte tenu. Je l’attends, en quelque sorte.

Un moment s’écoule tranquillement pendant que, derrière l’autel, le jeune prêtre parle de Jésus.

— De mon côté, poursuit Christiane, je n’arrête pas d’apprendre!
— Je te préviens. On ne s’habitue pas… même au bout de quatorze ans, mon éblouissement perdure, pareil au commencement.
— Je te crois.

Observant l’assemblée, Chris enchaîne:
— Comme ils paraissent graves!
— Que veux-tu. Un jour, peut-être… Oh, au troisième rang, il y a Jeanne.
— T’as raison! C’est Jeanne!

Arthur à ses côtés, Christiane s’approche de la femme qui caresse un morceau d’étoffe colorée. Le mouchoir de Lucie, réalise la visiteuse. Elle en possédait toute une collection à l’effigie des monuments parisiens. L’arc de triomphe, la tour Eiffel…
— Et si on l'appelait, Lucie, justement? Ça réconforterait sa maman, suggère Arthur.
— Écoute, j’ai l’impression qu’elle n’en bénéficierait pas en cet instant précis... qu'en penses-tu?
— D'accord, je me fie à ton ressenti.
— Eh! une rangée en arrière! C'est Mitch?
— Absolument! même que la dame à sa gauche, avec le serre-tête bleu, est sa compagne actuelle.

Les deux amis déambulent discrètement jusqu'à frôler leur point de mire.
— Elle a l’air très douce, est-ce que je me trompe?
— Une crème. Je suis si content pour lui—et pour elle!
— S’ils savaient qu’on les épie! pouffe Christiane.

L’orgue inonde l’église de son ampleur magistrale: la messe se termine.

— Il leur suffirait de croire, déclare paisiblement Arthur. On ne peut pourtant pas dire que le message s’est perdu! Combien d’entre eux le répètent quotidiennement?
— Note, réfléchit Christiane, certains le pressentent… vois, dans la partie droite, l’homme au sac à dos vert.
— Quel superbe sourire. Oui, en voilà un qui a la foi. Allez, on y va?

Tous deux se volatilisent, en route vers de nouvelles aventures, ne laissant derrière eux qu’un parfum floral à peine discernable.



photo © DDP

Poste restant • Et si c'était vrai?

Et soudain, entre deux gigantesques piles de livres, Cassandre repère un bureau à cylindre coiffé de minces tiroirs. Sur la surface de merisier, quelqu’un a posé un téléphone en bakélite. Cassandre imagine des persiennes obturant des fenêtres, un cabinet de détectives, des héroïnes en bas nylon. Elle pose un doigt dans l'enfonçure d'un chiffre et enclenche le mécanisme rotatif, qui émet un sonorité saccadée. Elle tripote l'appareil, à la recherche d’une étiquette de prix. Enfin, elle interpelle l'antiquaire, qui lève les yeux de son catalogue.

— Bonjour! c’est combien?
— Vous ne voulez pas savoir s'il fonctionne?
— Euh, si.

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

Un tel objet, compatible avec la technologie moderne?

— Il marche à la perfection, dit le marchand. Je vous le fais à trente-cinq euros.
— Trente-deux?
— Vendu!

Enchantée de son acquisition (l’encouragement parfait pour sa détox digitale) ainsi que de la petite remise, Cassandre remercie et, d’un pas vif, regagne son appartement. Elle dépose le paquet sur la table du salon et commence par consulter la messagerie de sa ligne fixe. Ensuite, elle débranche le téléphone et le remplace par celui de bakélite. Quel style! Il a belle allure sur le buffet, à côté de l'abat-jour. Cassie appuie le cornet contre son oreille. Pas de tonalité. Une question de réglage, sans doute. Elle demandera à quelqu'un qui s'y connaît; au pire, elle s'adressera à l'antiquaire.

Maintenant, Cassie examine le ciel. Elle ferait mieux de se préparer. Elle choisit une robe dans la penderie, applique un trait de crayon sous ses yeux. Elle glisse à l’intérieur de son sac le livre qu'elle compte offrir à ses amis. Au moment de franchir le seuil, elle constate qu'elle n'a pas rebranché le téléphone—l’ancien, celui qui fonctionne. Tant pis.


À minuit sonnantes, telle une Cendrillon de déluge sous la pluie torrentielle, Cassandre réintègre son logement. Ouf! Quelle bonne soirée—quels bons amis. Elle suspend son manteau trempé dans la cuisine et se réfugie sous une douche brûlante. Après avoir revêtu son pyjama, elle sonde une fois de plus le cornet de bakélite, par acquit de conscience. Intriguée, elle discerne une tonalité intermittente, signe d'une communication enregistrée par le répondeur électronique. Bienvenue sur le réseau?

— Vous avez un nouveau message. Premier nouveau message. Reçu lundi 18 mai 2019 à quinze heures douze.

La date remonte à plusieurs années. Cassandre patiente jusqu'à l'arrivée du message—a-t-il jamais été entendu? Elle s'amuse à en deviner le contenu. Une réservation disponible à la bibliothèque. Un rendez-vous confirmé chez le dentiste. «Cavalier bleu est libre ce soir». À moins que le texte lui soit destiné, catapulté par une secousse informatique? C'est alors que la voix issue du passé s'élève distinctement.

— Allô ma Cocotte? C'est Mamie.

Cassandre frissonne; en même temps, de chaudes larmes inondent ses joues.

— Je t'aime et je serai toujours près de toi. Ne l'oublie pas, d’accord?

Après une pause, on entend:

— Au revoir, ma Cocotte!

Profondément émue, Cassie réécoute maintes fois l'inimitable timbre. Elle enregistre l'intervention sur son cellulaire. Après un long moment, elle raccroche.

En s'éveillant au matin, elle s'interroge. Aurait-elle rêvé le merveilleux épisode? Tout en s'habillant, elle prépare du café. Elle remplit le lave-vaisselle, puis la machine à laver, reculant le verdict. Finalement elle s'installe sur le divan et, le cœur battant, saisit l’appareil. Le message se déploie, intact. Cassandre l'écoute à multiples reprises.

Obéissant à une intuition, elle ouvre le dernier tiroir de la commode, celui qu'elle consacre aux souvenirs. Billets de concerts, autographes, cartes postales... Voilà le faire-part de sa grand-mère. Et… oui. La date du décès correspond à celle de son appel. Cassandre tente alors de joindre sa sœur, mais elle n'y parvient pas. Sans penser à utiliser son cellulaire, elle échange les deux téléphones fixes.

Lorsqu'elle les permute à nouveau, le message a disparu.

Au fil des semaines, Cassandre répète la manœuvre, mais elle ne reçoit plus d'autre communication. Un jour, elle emballe l'objet et le ramène au magasin.

— Vous aviez raison, dit-elle à l’antiquaire. Il fonctionne.

Le marchand la regarde fixement.

— Je vous le rends, ajoute Cassie.
— C'est aimable à vous. Combien en voulez-vous?
— J'ai déjà été payée.

Cassie observe l'homme qui manipule l'appareil avec des gestes doux, comme s'il s'agissait d'un petit animal. Elle lui sourit, puis s’efface, refermant doucement derrière elle la porte de la boutique.




photo © Alexandr Popadin

Le Silence des bureaux • Sérénité

Mais il l’interrompit d’un geste: le sujet était clos. Le cœur en feu, Déborah s’éloigna.

Une fois installée dans son cubicule, elle s’octroya quelques instants d'introspection. Aurait-elle dû s’insurger contre son irascible collègue? «Comment ça, la conversation est terminée? Et moi? Je n’ai pas le droit de parler?». Ce faisant, elle aurait amorcé un nouveau pan de discussion, houleux certainement, avec un individu qui lui déplaisait au plus haut point. En revanche, elle ne se serait pas laissé faire.

Dans le fond, s’était-elle laissé faire? réfléchit-elle un peu plus tard, après avoir bouclé les authentifications de testament. Et puis, qu’est-ce qui valait mieux? Tirer parti de ses droits, ou acheter la paix? Zut, l’épisode lui avait déjà pris quantité d’énergie, et voilà qu’elle cogitait encore.

Voilà qu’elle cogitait encore.

Changerait-elle Alexandre? Non, probablement pas. Qu’en était-il de leur relation de collègues? Déborah conservait les événements en mémoire, comme Rain Man, du film du même nom, qui consignait soigneusement les accrochages à l’intérieur d’un cahier—précisant la date ainsi que l’identité de l’agresseur∙e.

Une petite pierre par-ci, une petite pierre par-là: au final, c’est un mur entier qui séparait deux personnes. Occupée à trier les actes de vente, Déborah entendait des phrases monter en elle.

Tu trouves vraiment que ça vaut la peine? Y’a tellement plus grave dans le monde!
Défends-toi, Deb! L’estime de soi, ça compte autant pour les petites choses que pour les grandes!
Le juge pas sur une seule réplique!

Déborah se leva. Elle se rendit aux toilettes afin de s’y laver les mains. Additionnés aux minutes écoulées depuis l'altercation, ces quelques pas eurent raison de son hésitation. Avant de regagner son bureau, elle fit un détour par celui de son collègue. En route, elle prit une profonde inspiration. Ça l’aidait d’avoir l’habitude de toujours bien se vêtir au boulot: elle se sentait souveraine dans son tailleur-jupe gris anthracite et ses chaussures de cuir. Elle se planta devant Alexandre et déclara:

— Le sujet est clos pour toi. Pas pour moi.

Puis, elle tourna les talons.



Photo réalisée avec le concours de Gemini.

L'Heure du film • Horreur

— Allô? dit la voix grave.
— Georges? C'est Elisabeth, déclare la voix chaleureuse. Excuse-moi de te déranger si tard.
 — Tu me déranges à peine, j'étais sur le point de commencer un film.
— Je ne vais pas te retenir. Dis-moi juste une chose. As-tu vu Marinella récemment?

Assis au fond d’un fauteuil club, l'homme entre deux âges porte un peignoir sur son pyjama de soie. Il jette un coup d'œil machinal en direction du vestibule. Il hésite une seule seconde avant de réagir.

 — Non. Pas depuis quelques jours. Pas depuis la réception chez Jean-Guy, à y réfléchir. Pourquoi?
— Elle est injoignable, dit Elisabeth, le souffle court. Elle ne répond pas au téléphone, ni chez elle, je suis allée sonner. Georges, ça fait trois jours qu'elle ne se présente pas au cabinet.
— Bah, tu la connais, dit l'homme. Elle aura fait une rencontre de passage et emmené l'élu du moment dans une de ces auberges de luxe qu'elle affectionne tant!
— Oui, je suppose que tu as raison. D'habitude, elle m’appelle avant de disparaître, voilà tout. Je te remercie. Bonne nuit, Georges.
— Bonne nuit, Elisabeth.

Georges raccroche. Poursuivant sa soirée, il se prépare un martini et s'installe confortablement sur le divan. À l’intérieur du placard de l'entrée, sous un épais plastique transparent, un beau visage encadré de boucles brunes regarde dans le vide.



photo © Annie Spratt

Révélation secrète • Livres

J’avais récupéré le bouquin dans une boîte à livres, à quelques rues de mon domicile. J’adore explorer ces mini-bibliothèques, me servir à l’occasion, y déposer un volume en retour. Ça me fournit un but de promenade: de même que laisser un peu de nourriture pour les chats errants à l’endroit construit à cet effet par un‧e inconnu‧e (que je remercie au passage), dans une ruelle adjacente au boulevard Rosemont.

Je m’étais contenté de renifler l’ouvrage afin de m’assurer de l’absence de moisissures; ce faisant, j’avais bien aperçu quelques surlignages, néanmoins quand on vous donne un cheval, on ne regarde pas ses dents, dit le proverbe brésilien.

Mon ami Alberich, lui, est allergique aux marquages. Moi aussi; cependant je n’en fais pas un absolu. D’ailleurs je me souviens comme ça d’un documentaire sur les Gitans, au sein duquel une créativité sans ambages avait amené des gamins à jucher une poupée Barbie sur un trapèze fabriqué par leurs soins, rôle plutôt rafraîchissant pour la petite dame d’habitude si classique. Et, pour en revenir à nos moutons, ces mêmes enfants avaient mis la main sur un titre dont personne ne semblait plus vouloir (du genre de ceux qui échouent parfois aussi à l’intérieur des boîtes à livres, comme Évolution des moissons montérégiennes durant la première moitié du vingtième siècle); on montrait qu’ils avaient dessiné entre les lignes ainsi que dans les marges du volume. Leur manière d’utiliser ce que d’autres auraient déprécié m’avait époustouflé; je crois qu’Alberich lui-même aurait approuvé.

J'adore...

Je n’étudiai l’ouvrage que quelques jours plus tard. L’examinant d’un peu plus près, je me rendis compte au fil des pages que, contrairement à ce que je croyais, le marquage ne concernait ni des paragraphes, ni des phrases: seulement des mots isolés. Et pas non plus des termes que l’on aurait consultés au dictionnaire, mais des morphèmes dépendants, des lexèmes autonomisables, bref, tout et n’importe quoi, «anniversaire», «l’», «ven-», etc.

Je songeai dès lors à ce thriller de derrière les fagots réalisé par Roman Polanski, un film qui m’avait tenu en haleine tout du long et dans lequel un message crucial est transmis par l’intermédiaire d’un livre. À propos, on aborde régulièrement l’infamie de ce réalisateur au sein de la presse, malgré que les faits remontent à cinquante ans. Pourquoi ne cible-t-on pas les actes innommables (et quand je dis innommable, c'est innommable; d'ailleurs, je ne vais pas les nommer) commis à l'intérieur de tant de foyers par Monsieur (ou Madame) Tout-le-Monde, ici et maintenant? Il me paraîtrait judicieux d’orienter le focus ainsi que les deniers publics dans cette direction. Mais je sens que je m’énerve; revenons-en au livre.

J’entrepris donc de ne lire que les bouts mis en évidence. Parce qu’il y en avait pas mal, je refis du café puis me versai une tasse du Bourbon pointu fraîchement infusé dans la machine à piston. À peu de choses près, je m’en serais pourléché les babines.

Je plaçai la tasse sur le guéridon et m’installai au fond de mon vieux fauteuil bleu si confortable. Comme souvent lors des moments tranquilles, mon chat me grimpa sur les genoux, optimisant cette tâche un brin fastidieuse.

Au final, les termes formaient bel et bien des phrases cohérentes, toutefois elles ne ressemblaient qu’à un exercice grammatical des plus originaux (ou sacrilèges, c’est selon). Ce qui ne m’empêcha pas de m’amuser à mon tour.



photo © Thomas Bormans

L'Aéroport intérieur • Sérénité

Je suis presque honteux de l’avouer, mais contrairement à la plupart des gens, moi, j’aime les aéroports.
Tant qu'à me confesser, n'y allons pas par quatre chemins: j’apprécie jusqu’aux plateaux-repas servis à bord de l’avion. Hé oui! Je raffole de ces mini-buffets que l’on peut disséquer à son aise, n’ayant pas grand-chose d’autre au programme.

Dans le même ordre d'idées, il y a Je déteste les hôpitaux. Elle est bien bonne. Qui les adore? Évidemment qu’on ne fait pas qu’y naître et y guérir!
— C’est quoi tes plans ce soir, tu vas au cinéma?
— Je vais à la clinique!
— Oh génial, je peux t’accompagner?
De là à proclamer sa répulsion...

Faque ça me plaît d’aller à l’aéroport. Il faut dire que j’ai développé des techniques à cet effet. D’abord, ayant une PETITE tendance à l’anxiété, j'arrive à l'orée des trois heures réglementaires avant le vol. De cette façon, si je m’aperçois que j’ai oublié de quoi de crucial, j’ai encore la possibilité de faire demi-tour. Pas comme ce couple qui a loupé sa lune de miel à Hawaï parce que le mari avait laissé son passeport à la maison—et bien entendu, j'avais culpabilisé d’offrir un cadeau personnalisé plutôt que de participer à la cagnotte qui finançait le circuit.

Je raffole de ces mini-buffets

Sur place, je me débarrasse des formalités angoissantes (validation de l'horaire, des documents, passage de la sécurité), puis je gambade à travers les différentes sections et magasins, d’autant plus que je ne suis pas trop chargé: je voyage léger. Minimaliste de nature, j'ai prévu le strict nécessaire et rédigé une liste plusieurs semaines à l’avance, prenant plaisir à anticiper les activités, combinant les vêtements afin d’obtenir des tenues modulables et seyantes.


Donc je m’occupe en attendant le décollage. Je m’octroie un budget modéré destiné à la sélection d’une collation et d’un magazine; je furète, laissant libre cours à mon indécision, me permettant le luxe de ralentir.

Une fois muni de ces achats, je m’installe à proximité de la zone d’embarquement, pas trop proche car le voisinage de mes futurs compagnons tend à me stresser. Par exemple si les gens parlent très fort. Ou s’ils étalent leur barda sur trois sièges, laissent traîner des emballages, etc. Je choisis un fauteuil au sein d’un périmètre peu fréquenté et je lis un livre de poche (je garde ma revue flambant neuve pour l’avion)—ouvrage sélectionné souvent à la dernière minute la veille du départ, curieusement. Là, avec ma collation à portée de la main, ma lecture, et la perspective d’un périple riche en découvertes, émotions, et expériences inédites, je mesure ma joie.


Cette fois-là, cependant que je m’apprêtais à m’envoler vers la Belgique dans le but de rendre visite à mon cher Papa, chacune des conditions avait été cochée au fil du transit via Chicago. Et pourtant, confortablement établi face à une immense fenêtre donnant sur un ciel bleu limpide… je ne me sentais pas heureux.

Au contraire: une désolation sourde, comme issue du fond de mon âme, alourdissait mon esprit et engourdissait inexorablement mon corps.

Je déballai mon pain aux bananes, mordis dedans encore et encore, et le fis péniblement descendre avec une petite brique de lait. Je reportai mon attention sur mon thriller psychanalytique—sans parvenir à me concentrer sur l’histoire. Je confondais les personnages, les lieux.

Soit: puisque ça ne passait pas, j’allais explorer mon ressenti. Oui, partir, c’est mourir un peu, a écrit Edmond Haraucourt. Oui, j’aimais ma vie, et je m’en absentais deux semaines durant. Cela comporte un côté effrayant. Toutefois mes affaires étaient en ordre, je ne partais que quatorze jours, et je nourrissais des projets excitants.

La tristesse insondable gagnait du terrain. Moi qui ne brillais pas par mon intuition, pressentais-je ma mort? Fallait-il renoncer? Je ramassai mon attirail et me dirigeai vers les toilettes où j'aspergeai mon visage d'eau froide, éprouvant aussitôt une volupté insoupçonnée. Ah, le pouvoir de l’action…

Ma place en zone tranquille était toujours disponible lorsque je reparus quelques instants plus tard. Chemin faisant je croisai une agente d’entretien; nous échangeâmes un sourire. Néanmoins, à peine assis, l’impression me submergea à nouveau. Une vague de mélancolie, opaque, insoutenable. Des pensées blafardes, nauséabondes. À quoi bon voyager, à quoi bon passer deux semaines en compagnie de ce père si affectueux que j’avais de toute façon abandonné en quittant mon pays natal? De combien de temps ensemble disposions-nous encore?

Sur le point de me mettre à pleurer, je me levai et repris la direction des boutiques. L’examen d'articles certes hors de prix, mais si pratiques me réconforterait sûrement (comme ces sacs messagers en cuir déclinés dans des couleurs introuvables ailleurs...). Ce fut le cas. Je m’offris même un carnet de voyage à pages alternativement blanches et quadrillées, avec des pochettes transparentes où enfouir les souvenirs. Je détournerais le bel objet, l’utilisant pour y rassembler mes notes de mieux vivre—entrefilets découpés dans des magazines, conseils de proches, listes diverses.

Il restait une heure avant le décollage, et je repris mon poste devant la grande fenêtre.

Immédiatement, une nouvelle attaque de désespoir m’assaillit, aussi puissante qu’une lame de fond. Cette fois, je ne pus retenir mes larmes. Bouleversé, je lançai un regard de détresse à l’agente d’entretien, qui repassait par mon secteur; il émanait d’elle quelque chose de sécurisant. Contre toute attente, elle s’approcha et s’adressa à moi d’un ton doux.

— Est-ce que ça va?
— Pas trop. Je ne sais pas pourquoi… je n’ai aucune raison de me plaindre, je pars en vacances…
— Ne vous inquiétez plus. C’est à cause de votre emplacement.

J’écarquillai les yeux en guise de réponse.

— Venez, il suffit de choisir le siège à côté, ajouta la femme en désignant l’espace à ma droite.

Je ne voulais pas la contredire. Ni m’occasionner davantage de désarroi—ainsi suivis-je son conseil.

— Vous voyez? demanda-t-elle ensuite paisiblement.

Qu’étais-je censé comprendre? Il faut changer de point de vue afin de considérer les choses autrement, comme le suggère le prof dans Le Cercle des poètes disparus? Quelle comique petite dame! Et quelle aimable expérience, cocasse, et profondément humaine... et cela, avant même d’avoir décollé.

Sauf que… mais oui. L’abattement m’avait quitté. Ça alors!

— Je ne saisis pas…
— Je travaille ici depuis des années, me répondit-elle en riant, agitant sa longue chevelure. Vous savez, les aéroports aussi ont une histoire…
— Ah oui…

Tout à coup, j’entendis qu’on appelait à embarquer—dans ma section spécifique qui plus est. Je n’eus que le temps de remercier ma récente camarade avant de m’encourir. Un peu plus tard, alors que j’attachais ma ceinture de sécurité, je réalisai que je ne connaîtrais jamais le passé du fameux fauteuil: je n’avais fait que transiter par cet aéroport et n’y remettrais vraisemblablement pas les pieds. En revanche, je me promis de vivre un excellent séjour, d’en savourer chaque instant, et d’en revenir grandi.




photo © Toni Osmundson

Quand les ennuis s’appellent Balthazar • Humeurs

 André décroche le téléphone.

— Isidore Legrand.

De l'autre côté de la ligne, l'enquêtrice vérifie son document. A-t-elle fait une erreur?

— Oh, bonjour. Je cherche à joindre André Vine?
— C'est moi-même.
— Euh... excusez-moi. Ne venez-vous pas de dire «Isidore Legrand»?
— Oui, en effet. C'est moi aussi, répond aimablement l’interlocuteur.
— Je ne comprends pas, monsieur. Êtes-vous Isidore Legrand, ou André Vine?
— Comme vous préférez. Je suis les deux.

Cette fois, Alexandra patauge. Comment doit-elle remplir la déclaration? La personne au bout du fil usurpe-t-elle une identité? Déconcertée, elle hésite. Ras-le-bol de ce métier mal payé qui demande des compétences de psychologue!

— Écoutez, monsieur. Ma fonction m'impose la rigueur. Il me faut savoir exactement à qui j'ai affaire, comprenez-vous?
— Oui, bien sûr, excusez-moi. André Vine correspond à mon état civil. Vous pouvez procéder.


Alexandra n'imaginait plus s'en tirer à si bon compte. Apaisée, elle soupire. Se méprenant, André perçoit dans ce soupir la nécessité de s'expliquer.

— Voyez-vous, je ne me sens pas toujours dans la peau d'un André Vine. Ce n'est pas que mon nom ne me plaise pas, mais j'y suis habitué! Aujourd'hui, je déborde d'énergie. J'ai obtenu une promotion à mon travail et, de plus, ma femme et moi partons trois jours en vacances. Je ne peux tout de même pas m'appeler André Vine!

L'enquêtrice sourit. Elle imagine un homme fantasque, à l'enthousiasme contagieux.

— Quand ça ne va pas, poursuit André, je m'appelle Balthazar Ossenfou. Forcément, je m’estime moins concerné: les ennuis, c’est pour lui! Avec le recul, les problèmes paraissent plus simples.

Alexandra peut compléter le formulaire. André Vine n'est pas fou. Loin de là, conclut-elle en clôturant le questionnaire.




 photo © Chris Bair

Constance ou Solange • Et si c'était vrai?

Je ne me rappelle pas avoir jamais déploré d’ajouter une année à mon âge. Que sont quelques rides? Le droit de ralentir un peu; une pointe de sagesse supplémentaire. En toute simplicité, à mon anniversaire, j’éprouve de la gratitude parce que je suis en vie et en bonne santé. Parce que je suis aimée, que j’ai un toit, assez d’argent pour vivre confortablement (même si raisonnablement), et une passion créative.

Cette année-là, j'avais reçu des témoignages d'affection et, au soir, mon mari m'invita au restaurant. C’est au moment de conclure notre repas d’un gâteau Boston que Scott déposa sur la table un paquet carré qui contenait... un flacon de mon eau de toilette préférée, Mûre et Musc, de l’Artisan Parfumeur: un luxe que je ne m'accordais plus depuis des années.

un flacon de mon eau de toilette préférée

— Waouw! Mon Chéri!

Sans attendre, j’appliquai une goutte de la précieuse fragrance sur chacun de mes poignets.

— Comment as-tu deviné? demandai-je.
— C'est grâce à ta tante!
— Aaah, ma tante! Vive la famille!

Je m’étonnai vaguement que Scott ait contacté Solange. Les discussions avec ma marraine, la sœur de ma mère, se raréfiaient ces derniers temps. Enfin, c’était une bonne nouvelle. Tel un serpent qui se meut par ondulations et replis successifs, la famille dilate puis resserre les liens, par à-coups.

— Et vive Facebook! renchérit mon époux.

Si Solange avait effectivement fini par vaincre ses réticences par rapport à Internet (nous communiquions par courriel), j’ignorais qu'elle s’était mise aux réseaux sociaux.

— Donc Solange, ça?
— Non, pas Solange. Constance!
— Bouff, lâchai-je en projetant des miettes de dessert alentour.

Je ne me souvenais pas d'avoir abordé avec Scott le fait que ma mère avait eu une deuxième sœur; d’autant que cette dernière était décédée une vingtaine d’années auparavant. Il s'avéra que lors d’une de mes détox digitales de quarante-huit heures, mon mari avait publié un appel au cadeau idéal sur ma page de profil Facebook. Une dénommée Constance s’était présentée comme l'autre tante, précisant avec pas mal d’à-propos son statut de parente éloignée. Elle suggérait le parfum en question, qui pour elle ne s’associait encore qu’à la minuscule maison créée par Jean Laporte.

Nous rentrâmes chez nous au trot. Scott se connecta et chercha sa mystérieuse correspondante, sans succès. Il vérifia alors le contenu de sa messagerie, mais les interactions avec Constance s'étaient volatilisées. Il ne restait plus aucune trace de ma douce tante, si ce n'est l'arôme exquis que, grâce à elle, je propageais désormais.


photo © William Bout

Ma Sœur et la technologie • Couples

Le cercueil acajou était maintenu en hauteur par des tréteaux recouverts d’une nappe blanche. Personnellement, j’aurais opté pour une couleur différente: d’abord, les tons contrastaient de manière discordante; l’installation manquait d’une délicatesse qui eût été souhaitable. D’autre part, ça donnait un peu l’impression que l’on servait ma grand-mère en repas.

L’entreprise de pompes funèbres—le ou la thanatologue, plus spécifiquement—l’avait maquillée, s’inspirant d’une photo que mon oncle avait cru bon de fournir à cet effet. Les traits de mon aïeule bien-aimée s’en trouvaient barbouillés de couleurs pastel, paupières bleu ciel, lèvres roses, joues orangées façon coucher de soleil pâlissant. Le résultat était surprenant, avec un petit côté amusant plutôt bienvenu. Surtout que, si Mamie avait entretenu un style vestimentaire seyant et classique, elle avait également fait preuve de créativité, de fantaisie, d’audace, et de douceur.


Je m’approchai davantage de la boîte dans laquelle elle était rangée telle une poupée grand-mère, et posai la main un instant sur son bras. Ensuite, je regagnai ma place parmi les autres personnes venues honorer sa dépouille.

Car il s’agissait sans conteste de cela. Mamie, elle, demeurait bien vivante, et plus que ça—simplement, elle voguait désormais à travers une dimension nouvelle, d’après moi (c’est-à-dire, conformément à mes nombreuses recherches à ce propos). J’observai ces gens, si nombreux, qu’elle avait marqués au cours de son existence. Âgés, jeunes, locaux ou fraîchement descendus d’un train ou d’un avion, ils avaient souhaité être présents aujourd’hui. À tour de rôle, ils se manifestaient: certains murmuraient, d’autres effleuraient son vêtement; d’autres encore déposaient un mot dans le cercueil. Et… oui, ma foi, un galopin se cachait sous la table funéraire. J’identifiai mon neveu Andrew à ses Nike, des Air Force 1 dont l’extrémité dépassait de sous la nappe, au bout à gauche.

Qu’est-ce qu’il faisait là? Enfin bon, il n’était pas difficile d’imaginer que le petit bonhomme de huit ans tentait d’échapper à l’ambiance morose. Il ne réalisait peut-être pas tout à fait ce que signifiait le repos éternel; du reste, il avait peu connu son arrière-arrière-grand-mère, parce qu’ils habitaient à la frontière hollandaise.

Andrew demeura à cet endroit pendant les deux bonnes heures que dura la visite de ma sœur et de mon beau-frère. Je finis par découvrir qu’ils étaient au courant de sa localisation, chose qui me rassura—il se souciaient de lui, en définitive—autant qu’elle me choqua—ils laissaient leur gamin profaner un lieu de paix et de recueillement. Sauf que Mamie n’aurait pas été choquée, elle. Mamie allait à l’essentiel, comme en témoignait sa perspicacité en matière de psychologie humaine.

À leur départ, je me chargeai d’aller ramasser le garçonnet. Je l’appelai discrètement depuis le côté de la table. «Psst! Andrew! tes parents s’en vont.» Nous échangeâmes quelques paroles, car je tenais à vérifier qu’il ne déprimait pas, et à semer en lui par la même occasion l’idée que la mort n’est pas forcément un point final. Que pour énormément de gens, dont moi, l’esprit de la personne continue de se promener, et de veiller avec affection sur ses proches (dans le meilleur des cas). Qu’on pouvait en parler quand, et si, il le désirait. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir pris le temps de solliciter sa propre opinion sur la question.

— Ça va, tu ne t’es pas trop ennuyé?

Ce dont je doutai dès que j’aperçus le téléphone cellulaire entre ses doigts fins. Un miracle qu’il n’ait pas sonné, à moins que celui de ses parents qui le lui avait cédé ait pensé à le régler sur silencieux.

— Pas du tout, répondit-il d’un ton sérieux. J’enregistrais!

Il me fallut une seconde afin de digérer l’information. Heureusement que je m’entraînais régulièrement à conserver une expression impassible face aux révélations parfois effarantes de ma filleule adolescente. Enregistrer? n’existait-il donc plus rien de sacré, de privé, d’intime? que devenait le monde?

— Je crois que ça lui fera plaisir de réécouter les voix de ses amis, ajouta-t-il.

Après quoi il se dirigea vers le cercueil, brandissant le téléphone avant de l’y lâcher.


Que fallait-il faire? avertir ma sœur? récupérer subtilement l’appareil? Je tranchai pour l’action authentique et directe, une fois de plus inspirée par la qualité de ma relation avec ma filleule.

— C’est drôlement gentil de ta part, dis-je en me penchant vers lui. Je suis convaincue qu’elle est très heureuse que tu aies pensé à elle comme ça. Par contre tu sais, de là où elle est, je crois qu’elle peut se souvenir plus facilement. Et d’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’elle puisse encore utiliser un téléphone. On va le rapporter à tes parents, O.K.?

Andrew me dévisagea avec insistance et je m’interrogeai sur le motif de cet examen: le rejet de son cadeau, ou le discours sur l’après-vie. Néanmoins il obtempéra, et nous rejoignîmes Cindy et Alexandre sans autre encombre.


Il s’avéra que le cellulaire appartenait à ma sœur, ce qui ne m’étonna pas. En effet, férue de technologie, elle était du genre à installer une application séparant les sources sonores (ce qui permettait de recueillir du contenu extérieur sans se priver pour autant d’écouter de la musique, ou, en l’occurrence probablement, de jouer). Elle ignorait peut-être que son fils marchait dans ses pas.

Toujours est-il qu’environ trois semaines après les faits, mon beau-frère me contacta. Il paraissait troublé, et mentionna du bout des lèvres une intervention divine. Dévorée de curiosité, je le retrouvai autour d’un café, un après-midi qu’il devait se rendre à Bruxelles. À la suite des commodités d’usage, il entra dans le vif du sujet.

— Je sais que tu n’es pas fermée en ce qui concerne l’au-delà, alors voilà. Votre grand-mère m’a entendu. Elle a communiqué avec Cindy!
— Wow… Alexandre… je suis émue, là, dis-je en lui prenant les mains.

Pourvu qu’on ne nous espionne pas, pensai-je en riant sous cape, tant notre gestuelle pouvait prêter à confusion.

— D’emblée, poursuivis-je, à mon avis, c’est totalement possible. Et je te crois. Est-ce que tu m’en dirais un peu plus sur ce qui t’amène à envisager ça?


Alexandre avait parlé à sa belle-mère ce jour-là. Plus précisément, il lui avait demandé pardon: il projetait de quitter son épouse. Leurs difficultés s’accumulaient depuis des années, avait-il expliqué, et il ne voyait plus comment s’en sortir. Cindy refusait systématiquement ses propositions de consulter coach, psychologue ou thérapeute en relation d’aide. Alexandre avait terminé en remerciant sa belle-mère pour tant de bons souvenirs en sa compagnie, ainsi qu’en celle de sa fille. La semaine suivante, Cindy avait annoncé son revirement—elle consentait à ce qu'ils aillent voir quelqu'un. Lors du café avec mon beau-frère, le couple avait déjà deux rendez-vous derrière la cravate, et il semblait à Alexandre que le travail commençait à se faire.

J’étais d’accord avec lui: certainement, Mamie avait apporté sa pierre à l’édifice.




 photo © Jez Timms

À tout de suite • Couples

Un peu de neige se met à tomber. Ils frissonnent. Monty enfouit la main glacée d’Esmée dans la sienne, et ensemble, ils progressent jusqu'à la station Mont-Royal. Il y a un instant d'hésitation, imperceptible en réalité.
— Je t'accompagne sur le quai, déclare Esmée.
— Merci, ma reine.
Ils s'engouffrent à l'intérieur de l’édifice, descendent le vaste escalier qui conduit à la voie, puis s'assoient sur un banc.
— Vais-je réellement prendre ce métro, mon adorée? dit Monty.

Esmée observe le mur, de l'autre côté des rails. Se glisserait-il une idée parmi les briques rouge grenat?
— Coquin! répond-elle en souriant. Il n'est pas trop tard... nous pouvons encore changer d'avis.
Les doux traits de Monty s'éclairent aussitôt—on dirait que de minuscules perles de lumière fondent sur sa peau. Finalement, il se ressaisit.
— Mon Esmée. Je serai raisonnable.
— Si tu savais comme je t'aime tant!

Installé dans sa tranquille retraite, embrouillé par l'émotion, le couple n'a pas prêté attention au grondement du métro. Le lourd véhicule arrive.
— Déjà! oh, non! s'exclame Monty. Pas question de te dire au revoir, précieuse amante.
— Oui, trésor du monde, attendons le prochain... ta présence auprès de moi... c'est si bon!
Ils se couvrent mutuellement le visage de petits baisers.

Deux, bientôt trois métros se succèdent. Lorsque la sonorité redoutée emplit une quatrième fois les parois du sous-terrain, ils se lèvent, et se serrent l'un contre l'autre. Après un dernier bécot, ils se séparent.
Monty entre dans le wagon.
— Je t’aime!
— Moi aussi!
Jusqu'au bout, ils agitent la main, sous le regard attendri des gens.


Quand le métro a disparu, Esmée gagne la sortie. L'air froid et la majesté de la nuit qui tombe lui font du bien. Elle traverse la place Gérald-Godin puis l’avenue du Mont-Royal, et pénètre dans la bibliothèque. Quelques minutes plus tard, c’est terminé. Elle émerge de l'édifice, prend à gauche sur Berri.

Deux rues plus loin, elle parvient au niveau de la station suivante. Au croisement, le bâtiment apparaît. Une lueur paisible filtre à travers les rideaux du rez-de-chaussée. Esmée déverrouille la porte.
— Mon ange!

Une lueur paisible filtre à travers les rideaux

Ils se serrent à étouffer. Monty embrasse les soupçons de larmes au coin des yeux de sa bien-aimée.
— Ne serions-nous pas un peu dépendants affectifs? souffle-t-elle.
— Eh, petite rose chérie… ça nous a pris quatre-vingt-six ans pour nous trouver. Ne laissons plus filer une seule seconde!

Bras dessus bras dessous, ils se dirigent vers le salon. Il fait bon au sein de l'appartement. C'est chez eux.
Dehors, il neige sans bruit.






photo © Serghei Savchiuc

Mademoiselle Bovary • Livres

Par chance, Berthe se rappelait peu ses parents. De sa mère, elle possédait les grands yeux sombres et le nez droit. Son regard pétillait d'une intelligence dont on ignorait l'origine.

Tout le jour, à la filature, la jeune fille égrenait et nettoyait le coton. Elle divisait son salaire en trois parties: le loyer dû à Madame Levasseur, ensuite son entretien personnel, enfin celui de sa tante Viola. Il restait une modeste économie qu’elle rangeait dans une boîte à biscuits.

Avec le décès de sa tante coïncida le milieu du dix-neuvième siècle, et la majorité de Berthe. Munie de son pécule, cette dernière gagna Paris.


Rien n'aurait pu préparer la jeune Picarde à la capitale française. D'interminables rues disparaissaient dans l'horizon pluvieux, bondées de fiacres lancés à vive allure. Des lumières débordant des restaurants barbouillaient les pavés. Serrant contre elle son bagage, Berthe chercha son chemin à travers la foule anonyme. Madame Levasseur l’avait recommandée à une connaissance, qui louait des chambres dans une ruelle débouchant sur la Seine. Elle s’y sentit chez elle.

Réfléchie, méthodique, Berthe devançait son temps. Elle rédigea un compte-rendu sur un épais papier, y inscrivant ses nom et prénom, ses acquis, et les coordonnées de sa précédente patronne. Si cette initiative séduisit le directeur de Royal Vêtements et Cie., celui-ci ne lui offrit pas l'emploi de conseillère en chapeaux qu'elle convoitait avec humilité. Antoine Rosencourt aussi devançait son temps, et attribua à la postulante le rôle de gestionnaire, vacant depuis plusieurs mois.


Avide d'apprendre, la jeune femme se révéla à la hauteur de cette désignation: l'année qui suivit, les revenus de Royal Vêtements et Cie triplèrent, et il en fut de même pour le nom de Rosencourt, puisque Berthe Bovary devint Berthe Rosencourt et donna naissance à un petit Arnold, pour le bonheur de tous.




photo © Anna Savina

Une Racine, des ailes • Couples

En cette veille de Noël, Jingbei lit, enveloppée dans une couverture. Sur l’accoudoir, une tisane. À la radio, du jazz. Jingbei a accompagné Réal à la station ce matin: il prenait l'autobus de 7h30 pour Montréal. Ses parents l’ont invitée à réveillonner. Elle a refusé.

Elle imagine l'assemblée. Les enfants jouent; les grands bavardent, ils boivent du vin. Elle entend les questions de la part de ceux qui ne sont pas au courant. Où se trouve la petite Chinoise? D'où est-elle originaire, encore? Shanghai, Hong Kong? Ah, un village au nom imprononçable? Oh, elle est restée à Rimouski? Pourquoi n'est-elle pas venue avec Réal?

Réal fournit des réponses vagues. Son épouse est une solitaire, elle a parfois besoin de se retrouver. Il ne ment pas: tout va bien entre eux — maintenant. L'année a été difficile. Si un battement d'ailes de papillon peut déclencher une tornade, le clin d'œil du prof de yoga, lui, a pulvérisé le couple.


Jingbei se promène dans la maison, devine la mer par la fenêtre. Elle pense à la bouture, plantée il y a quelques jours. En plein hiver, c'est presque ridicule. Le pot est dissimulé derrière le rideau. Contre toute attente, une minuscule fleur mauve apparaît entre les feuilles grises.


Il n’y a pas un instant à perdre. Pianotant frénétiquement sur son écran de téléphone, Jingbei vérifie l'horaire. Elle ouvre un placard, attrape robe et chaussures, garroche le tout dans le petit sac de voyage. Elle s’emmitoufle chaudement, puis éteint les lumières et s’encourt. À la gare, le train d’1h29 engloutit la petite femme.

Le visage appuyé contre la fenêtre, elle réfléchit. Elle fera un détour par l'exquise boulangerie à deux coins de rue de chez eux. Elle prendra des croissants, et la plus grande bûche de l'étalage. Elle ferme les yeux. Elle a hâte de rejoindre sa famille.





photo © 2y.kang

Alias Monet • Peinture

Saviez-vous que Vincent van Gogh avait peint un Crâne de squelette fumant une cigarette? Je l’ignorais moi aussi. Non seulement ça, mais imaginez-vous avec un buzzer au bout des doigts, façon jeu télévisé. Quel nom associeriez-vous à ce titre rocambolesque? Jean-Michel Basquiat, Egon Schiele, Marianne Stokes? Honnêtement et sans honte, deux mots qui commencent pareil, c’est loin de ce que je conçois de lui.

Il y a toutes sortes de choses que l’on ignore. Et de la même manière, avant d’être engagé au musée des Beaux-Arts de la ville de Clichembourg, je ne connaissais pas Les Pétunias. Pire encore, j’ai passé de nombreuses heures dans la salle qui les héberge avant d’en découvrir le véritable auteur, ce qui se produisit lorsqu’une dame au demeurant charmante s’exclama par un beau matin de décembre: «Original, ce Monet!» et reprit presque aussitôt, après avoir jeté un œil à la notice: «Van Gogh? Je ne l’aurais pas cru.» J’attendis que la visiteuse pénètre dans une autre section pour satisfaire ma curiosité. Effectivement: les lettres d’apparence maladroite composant le prénom de l’artiste s’étalaient sur l’un des pétales parme.

Nous n’étions certainement pas les premiers à nous tromper, elle et moi; d’ailleurs, je notai souvent cette confusion au fil des mois qui suivirent. Les gens se faisaient systématiquement le reproche, crevant leur petite bulbe de joie à peine éclos. Le couperet tombait, impitoyable, au point que dépendamment des circonstances, je glissais parfois un discret «Ça arrive tout le temps, vous savez.» On a déjà si peu confiance en soi, dans notre société actuelle... ça fait du bien de témoigner d’un minimum de compétence culturelle, entre paysages nuageux, sculptures étrusques et autres fourchettes moyenâgeuses.

En outre, je trouve plus précieux de se laisser émouvoir plutôt que se cantonner au bagage intellectuel (disserter sur l'allégorie rubénienne et la légitimité de la fonction compensatoire de ses codes chromatiques). Oui... c’est de ça qu’il s’agit. Permettre à l’œuvre de ricocher sur une situation de notre propre vie, en éprouver une consolation, un écho de courage, ou d’enthousiasme.

Apposer délicatement le papier Japon peint par vos soins

En y regardant convenablement, d’ailleurs, Monet et Van Gogh se comparent davantage que je le pensais. Vous allez me dire: mais voyons donc, pas du tout! leurs styles sont très clairement définis, ça se voit au premier coup d’œil! Et pourtant, les deux peintres abordent des sujets semblables: l’eau, les fleurs; parfois, des gens. Jusque dans les couleurs: du bleu mêlé de vert; un peu de rouge chez Monet, une touche de jaune pour Van Gogh. À ceci près que le premier, en tant qu'impressionniste, illustre l’atmosphère extérieure en y ajoutant de la douceur. Le second, post-impressionniste, transmet un ressenti intérieur de façon plus symbolique, imaginative.

Un jour, pour m'amuser je crois, j’ai changé la notice explicative pour une autre en tous points identique à celle d’origine—à l’exception du nom de l'artiste. Par mon entremise, Van Gogh était devenu Monet. Deux bulletins de salaire plus tard, le subterfuge n’avait suscité aucune réaction, ni du public, ni de l’équipe du musée. En vérité, même mes collègues surveillants n’ont rien dit, alors qu’ils ont dû remarquer que les gens ne se trompaient plus. Ou ils n’ont justement rien remarqué. Finalement, cette jeune génération qui écoute des podcasts en douce sur les heures de boulot, ça a du bon. Je ne suis pas en train de prétendre qu’ils sont tous comme ça, notez bien.


Et donc, je suis allé plus loin.

Prétextant une activité à proximité du travail et qui devait débuter une heure après la fermeture, j’ai obtenu la permission de rester dans la salle des employés afin de me rendre directement du musée à l'événement fictif.

Le reste appartient à l’histoire (de l’art).

Étape n⁰1. Réchauffer dans le micro-ondes la gélatine thixotrope, cette colle fabriquée à partir de peau de lapin spécialement pour la restauration de tableaux. Nota bene: mettre sur le dos du cassoulet consommé sur place l’odeur amère qui imprégnera les lieux.

Étape n⁰2. Appliquer la colle sur la toile au niveau de la signature à faire disparaître—généralement en bas, à droite.

Étape n⁰3. Y apposer délicatement le papier Japon coloré par vos soins.

Étape n⁰4. Admirer la disparition de la signature d’origine. (il m’a fallu cinquante-trois essais pré-encollage avant d’obtenir la parfaite combinaison de nuances).


Ainsi la marque de Van Gogh a-t-elle disparu d’une tige de pétunia, remplacée par le sceau de Monet sur cette œuvre qui lui revient désormais.

Cela fait dix-huit mois. Le musée des Beaux-Arts de la ville de Clichembourg a été le théâtre d'une soirée de gala, de trois expositions (dont une en ligne), de huit concerts de musique de chambre et de trente-quatre visites guidées, sans que personne ne s’aperçoive de la substitution. Je vais le dire en toute humilité: je suis fier de moi.



photo © Elena Kloppenburg

Noces de paille • Horreur

La jeune veuve s’était dotée de plusieurs rituels hebdomadaires. Cinéma le lundi, lecture le mardi (pas une heure volée ici et là comme les autres jours: non, douche et pyjama dès le retour du travail, l’émission de blues à la radio pour l’ambiance musicale, et un plat acheté chez le traiteur en guise de souper). Le mercredi, Mélanie socialisait. Le jeudi, de nouveau soirée film, à la maison cette fois. Dépendamment des propositions, elle partageait son weekend entre famille, amis, et activités telles qu’un tour dans les magasins, une brocante, une exposition. Enfin, elle consacrait le septième jour de la semaine à Joël.


D’emblée, Mélanie avait tracé des limites. Il ne fallait pas que cette délicieuse fréquentation grignote le reste de son existence. Par ailleurs, le choix du dimanche rendait plus attrayante cette journée souvent imprégnée de lundi matin. Mélanie y songeait pendant la semaine, tentée, des fois, de précipiter les retrouvailles — juste pour quelques minutes. Elle résistait, désireuse de conserver sa santé mentale.


Seule Monique, la maman de Joël, avait manifesté de la compréhension envers le projet de sa belle-fille. Audacieuse, libre-penseuse, elle était donc l’unique personne à savoir que la manœuvre s’était concrétisée. La maladie gagnant du terrain, Joël avait commencé par signer le document notarié indispensable à la commune pour délivrer le permis spécial. La confection lui avait coûté un bras, se souvient Mélanie, par contre le résultat en valait la peine. Il pesait raisonnablement lourd: elle était capable de l’asseoir à table ou dans un fauteuil, et de le coucher dans le lit. Bien entendu, la jeune veuve comprenait que cela puisse épouvanter. Mais, et les momies égyptiennes? pour elle, cela se résumait à des questions de culture et d’époque. On mange les vaches et pas les chiens. On s’affiche en robe décolletée avec sa biologie masculine, alors que les Écossais arborent fièrement kilt et chemise à jabot depuis la nuit des temps.

Dimanche dernier, Mélanie a regardé un épisode de Columbo en compagnie de Joël. C’est là que la jeune femme a caressé l'idée de reprendre contact avec la taxidermiste: cette dernière pourrait-elle intégrer à la paume de son époux un genre de poche chauffante, du type de celles que l’on utilise pour soulager les douleurs musculaires? Ainsi, lorsqu’ils se tiendront la main, côte à côte sur le divan, l’illusion sera parfaite.



photo © Morgan Vander Hart

A Late Encounter • Grieving

I was no longer spending much time on Facebook. It didn’t help that I had forgotten my password, and that my successive attempts to change it had failed. Rather than persist, I took it as encouragement to limit my screen time. I could still access the social network on my phone, but while it’s true that I used the messaging system, I rarely scrolled. Rarely, that is, by certain standards. We are still talking about a stretch of roughly twenty minutes a day.

However, when my friend Reshell experienced a reversal of fortune, I began visiting her profile more regularly in an effort to better surround her. Granted, the expression usually refers to financial hardship, but it is the image that comes to mind. Moreover, by consulting the Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, my online dictionary, I learn that Fortune was the name of a deity who presided over the vagaries of human destiny, distributing goods and evils according to her whim. Even if that is not necessarily how I see things, the expression works.

Reshell is a woman who conducts her life with consideration. Retired from a career in healthcare, she manages her income intelligently, contenting herself with a small but sufficient home and devoting herself to her two passions. In alphabetical order: creative writing, and her son.

Oh yes, Reshell takes writing seriously, and more in the manner of Stephen King (“your main job is to tell a story”) than Marguerite Duras (“To write is to attempt to know what one would write if one were writing”). She composes works brimming with twists and turns, featuring emotional, vividly drawn characters. Her paragraphs, studded with flavors and textures like scoops of Ben & Jerry’s ice cream, give the sensation of spending time among friends. Eight times a week, Reshell volunteers to lead our small writers’ group—which tells you the kind of person she is.

Reshell’s other passion is her son, Kaiden. Between them unfolded a reciprocal relationship, built year after year upon the genuine complicity that binds two beings animated by the same values of generosity, energy, and creativity. All of this was sprinkled with a shared enthusiasm for rock music, the Marvel universe, and professional wrestling galas in all their bubbling, theatrical splendor. Mother and son saw each other often, and it feels strange to say “mother and son,” so strong is my sense that they had chosen one another independently of blood ties. This sustained closeness prevented neither of them from working full time (in writing now, in Reshell’s case) or from forging other strong relationships. Kaiden and his partner Adriana married, and even after they had their child, remarks my friend dropped here and there between writing sessions revealed that she made it a point of honor to respect their privacy.

The reversal of fortune Reshell experienced was that her only child died.

At the age of forty-three.

A goddamn fucking reversal of fortune, if you ask me.


And so, to return to Facebook, I began commenting regularly on Reshell’s posts when they inspired me, as it seemed to me that this constituted an additional way of being present—alongside the messages we exchanged from time to time and the more private conversations we occasionally shared during writing meetups. It was almost certainly because of these more frequent interventions that Ilan noticed me and sent me a friend request through the platform. I knew exactly who he was: not only was Reshell’s brother active on her profile, he had also spoken at the funeral.

The funeral.

At first, the thought of attending had not even crossed my mind. For one thing, family members lived in New York and Bucharest, and I believed the ceremony would be held virtually. Yes, I am a bit scatterbrained. I latch onto an idea and don’t think any further. It can be restful, at times.

For another, I had never taken the opportunity to meet Kaiden, which did not prevent me from knowing several things about him—such as the fact that he always invited Reshell to his concerts (except when he anticipated rumpus), regardless of the fact that his mother was not, a priori, the target audience for punk fastcore.

Then, on the morning of the funeral, I told myself that if the information was posted on Reshell’s Facebook profile, I could go too. At worst, I would be turned away; no problem. At least I would have done that for her, since I had been so little present over the past year that I had failed to grasp the gravity of the situation.

Unlike the Christian services I was accustomed to, where the speaking time allotted to loved ones is limited to a few minutes within a mass lasting an hour or an hour and a half, this Jewish funeral home reversed the proportions. The three tributes, offered, among others, by Ilan and by Kaiden’s best friend, portrayed a warm, welcoming man of immense kindness. It was unmistakable: in the full, hushed room, their gratitude for having known Kaiden, their admiration for who he was—with his colossal qualities of the heart, beneficent and contagiously so—burst from the sturdy armor of their pain like laser beams. It was so powerful, so simple, and so evident that this light reached deep within me and altered something inside—I want to say, in my DNA. I longed to, and I decided to, resemble Kaiden.

Death implies a separation that is often brutal and often devastating, but not necessarily definitive, according to my research and my experience on the matter. Thanks to this belief, I find it easy to express the feelings of compassion that rise within me, without bitterness. I thought it was probably the specific content of one of my comments beneath a post that had given Ilan the idea to send his friend request. I imagined he had said to himself, I don’t recognize this person who seems to know Reshell and Kaiden. As if he had wanted to gather everything he could of his nephew, perhaps to learn a new anecdote about him, a kind of posthumous treasure. And the fact that someone believed I had been close to Kaiden filled me with pride.



Picasso, La Lecture de la lettre

Il y avait un jardin • Horreur

La veille, prétextant un état grippal, Adama a visité le cabinet du Docteur Fallerbach. L’agenda de ce dernier, négligemment ouvert sur le bureau, a révélé que le médecin assistait à un gala aujourd’hui soir.

Une poignée de minutes après qu’Adama se poste non loin de la majestueuse villa, il voit sa patience récompensée: un homme et une femme habillés avec élégance surgissent de l’édifice. Encadré de tempes argentées, le visage de Berthold Fallerbach irradie la confiance en soi. À son côté se tient son épouse, une femme aux traits las et au corps alourdi par d'innombrables fausses couches. Les époux referment la porte derrière eux, descendent l'allée et s'engouffrent dans un véhicule.

Sac à l'épaule, Adama traverse la chaussée. Lorsqu'il pénètre dans le jardin cloîtré, un frisson d'horreur le secoue. Les massifs d'hortensias déploient leurs pigments cobalt, fuchsia et vieux rose; tels des sculptures végétales, ils s’harmonisent et se contredisent dans un écho sinistre.

Tels des sculptures végétales, ils s’harmonisent et se contredisent dans un écho sinistre

Après avoir photographié le petit parc, Adama saisit la pelle dans son sac et enfile des gants de jardinage. Il choisit un massif parmi les plus modestes et entreprend de creuser. Le métal aiguisé s'enfonce dans le sol, incisant les racines. Du temps s'écoule pendant qu'Adama besogne, peu soucieux de se salir. À la fin, le buisson est complètement arraché par celui qui boit à présent de longues gorgées à sa gourde.

Finalement, Adama s'agenouille sur le sol. Ses doigts dégagent les ultimes racines, puis fouillent délicatement la terre. Bientôt, il expose un fragment de couleur beige qui ressemble à une branche minuscule. En tant qu'obstétricien, Adama reconnaît de façon formelle l'os d'un fœtus.

Sans même s'en rendre compte, il s'est mis à pleurer.





photo © Chat GPT

La Maison apprivoisée • Séparations

Incapable de s’endormir, Christiane descend les marches dans l'obscurité. Le rez-de-chaussée se divise en deux zones: sur la gauche, une cuisine équipée et sur la droite, un salon. Par les fenêtres de la cuisine s'infiltre la lumière d'un réverbère. Christiane fronce les sourcils. Il faudra accrocher des rideaux, songe-t-elle en rajustant les pans de son peignoir. Un tissu blanc à carreaux rouges fournira une touche campagnarde à la pièce.

Les quatre mois passés seule dans l'ancienne demeure conjugale ont persuadé Christiane de changer de cadre. En outre, le style moderne qu'affectionne Eduardo lui semble à présent froid et impersonnel. Elle a eu le coup de foudre pour cette petite maison à proximité du port. Parfaitement fonctionnelle, elle ne nécessitait pas de réaménagement. Christiane l'a achetée telle quelle, avec la totalité du mobilier, la literie, même les tableaux sur les murs. La propriétaire précédente louait l'endroit pour de courts termes. Par chance, ses goûts concordent avec ceux de Christiane. Cette dernière apprécie de se laisser surprendre par la maison: elle a trouvé un espace de rangement derrière une causeuse, et au fond d'un tiroir, un paquet de crayons encore scellé. Elle s'appropriera les lieux au fil du temps.

Elle a toujours adoré l'atmosphère décontractée des lieux de villégiature.

Christiane ouvre le frigo. Elle verse du lait dans une tasse en forme de hibou. Pendant que le liquide réchauffe dans le four à micro-ondes, elle se rend au salon et allume une lampe. Ensuite elle récupère la tasse, vérifie la température, ajoute une cuillerée de miel. Emportant la boisson, elle s'assied sur le divan et tire la courtepointe sur ses jambes. Des magazines de décoration s'empilent sur la table basse. Christiane examine quelques couvertures et sélectionne un numéro consacré aux résidences secondaires. Elle a toujours adoré l'atmosphère décontractée des lieux de villégiature. L'éditorial suggère de doter son domicile d'une telle ambiance, en encadrant une photo-souvenir ou en utilisant de la vaisselle achetée en vacances. Christiane tourne la page. L'équipe de la revue a retenu dix demeures, pour leur façade, leur agencement intérieur ou la vue qu'elles offrent sur les alentours.

Sirotant le lait à peine sucré, elle observe les propriétés, enregistrant parfois certain détail particulièrement seyant. Surprise, elle reconnaît la troisième habitation. C'est la sienne. Heureusement, aucune photo extérieure ne permet de l'identifier. Christiane cherche la date de parution du magazine. Il remonte à deux ans. Amusée, elle regarde les images. Elle note plusieurs différences mineures, comme le couvre-lit d'une des chambres, et la commode de l'entrée, qui séjourne désormais au salon. Des rideaux gris taupe donnent une allure distinguée à la cuisine. Christiane sourit. Oui, un tissu blanc à carreaux rouges, ce sera bien.



Photo © Bilderboken